‹ Paris et la provinceChapitre 49 sur 130 · MONSIEUR R A DA M AS S I · texte numérisé non relu

MONSIEUR R A DA M AS S I

Vous ne vous attendiez pas à ma visite?

MADAME DUCHÉ

J'étais à cent lieues. — Donnez-moi vot' chapeau.

MONSIEUR RADAMASSI.

Puisque vous le voulez absolument...

MADAME DUCHÉ, appelant .

Artémise !

MONSIEUR RADAMASSI.

Elle va bien?

MADAME DUCHÉ

Elle devient énorme. C'est bien gentil à vous •de vous être souvenu de la maison.

MONSIEUR RADAMASSI.

Je n'avais garde de l'oublier, croyez-le bien.

MADAME DUCHÉ

Que voulez-vous prendre?

MONSIEUR RADAMASSI.

Rien, sans cérémonie.

MADAME DUCHÉ

Bien vrai ?

MONSIEUR RADAMASSI.

Je sors de table.

MADAME DUCHE.

Et madame ?

Je pense qu'elle va bien.

MADAME DUCHÉ

Comment, vous pensez?

MONSIEUR RADAMASSI.

Il y a trois semaines que je l'ai quittée, j'arrive de Sens.

MADAME DUCHÉ

De Sens ? Et depuis quand ?

MONSIEUR RADAMASSI.

D'hier au soir.

MADAME DUCHÉ

Qui donc déjà connais-je à Sens? J'y connais quelqu'un.

MONSIEUR RADAMASSI.

Ma belle-sœur.

MADAME DUCHÉ

Vous avez raison. Je n'y pensais plus.

MONSIEUR RADAMASSI.

Ma belle-sœur et ma sœur sont à Sens.

MADAME DUCHÉ

Mais pardon, vot' sœur...

Madame Dutremblay.

' MADAME DUCHÉ

Oui. Ne l'aviez-vous pas chez vous?

MONSIEUR RADAMASST.

Pendant deux ans; puis, un beau matin, sans jamais avoir su pourquoi, elle s'en est allée chez ma belle-sœur, où elle était hier encore.

MADAME DUCHE.

Et comment ces dames cordent-elles ?

MONSIEUR RADAMASSI.

Jusqu'à présent, elles semblent vivre en assez bonne intelligence ; vous la connaissez , madame Dutremblay?

MADAME DUCHÉ

Beaucoup, beaucoup, beaucoup. Nous avons été les deux doigts de la main.

MONSIEUR RADAxMASSI.

J'ignorais que vous eussiez été liées à ce point.

MADAME DUCHÉ

Pendant deux mois, nous passions le temps à nous brouiller et à nous raccommoder, lorsqu'un jour, n'y pouvant plus tenir, c'était... Où donc déjà? A sa campagne ?

A la Picotière ?

MADAME DUCHÉ

Précisément. Elle m'avait mise hors de moi, j'ai

pris mes cliques et mes claques, et va te promener! je n'y ai plus remis les pieds.

MONSIEUR RADAMASSI.

Elle l'a vendue, cette propriété-là.

MADAME DUCHÉ

Ça ne m'étonne pas. Son mari n'y est-il pas mort?

MONSIEUR RADAMASSI.

Et enterré.

MADAME DUCHÉ

Ça a dû lui faire plaisir.

MONSIEUR RADAMASSI.

Je n'en sais rien.

MADAME DUCHÉ

D'autant plus qu'il semblait aimer beaucoup sa propriété. — Artémise!

MONSIEUR RADAMASSI.

Ne la dérangez pas, je serais désolé de la déranger.

Au contraire, elle sera enchantée de vous voir. Quel homme, ce monsieur Dutremblay, quel homme! un ange! sa femme ne l'a pas rendu bien heureux.

MONSIEUR RADAMASSI.

Si fait! vraiment.

MADAME DUCHÉ

Elle était toujours à crier après lui.

MONSIEUR RADAMASSI.

C'était un bon cheval de trompette, que le bruit n'effrayait pas, et qui adorait sa femme,

MADAME DUCHÉ

Ils n'ont pas eu d'enfants?

MONSIEUR RADAMASSI.

Ils en ont eu quatre, qu'ils n'ont pas gardés.

MADAME DUCHÉ

Comment! Madame Dutremblay vous a quittés?

MONSIEUR RADAMASSI.

Il y avait longtemps qu'elle en avait l'intention.

MADAME DUCHE.

Artémise ! Je la croyais là.

Jamais ma sœur n'a pu s'entendre avec ma femme.

MADAME DUCHÉ

Et Dieu sait si madame Radamassi y a mis du

sien ! Je ne sais pas ce que vous êtes dans votre intérieur. . .

MONSIEUR RADAMASSI.

Je suis vif.

MADAME DUCHÉ

Ça, je le crois, mais madame Radamassi doit être bonne comme le pain.

MONSIEUR RADAMASSI.

Ma femme a fait pour sa belle-sœur ce qu'elle n'aurait fait pour personne.

MADAME DUCHÉ

Ça ne m'étonne pas.

MONSIEUR RADAMASSI.

Pour personne au monde.

MADAME DUCHÉ

Elle n'en a pas été plus reconnaissante?

MONSIEUR RADAMASSI.

Au contraire, toutes les fois qu'elle a pu la traîner dans la boue. ..

Elle ne s'en est pas fait faute.

MONSIEUR RADAMASSI.

Bien plus, quand les occasions ne se présentaient pas...

MADAME DUCHÉ

Elle les faisait naître. Je la reconnais bien là. Nous avons dans nos connaissances une jeune personne exactement la même chose.

MONSIEUR RADAMASSI.

Une jeune personne ?

MADAME DUCHÉ

Qui surtout est d'une taquinerie qui n'a pas de nom. Elle vous adore.

MONSIEUR RADAMASSI.

Et quelle est, s'il vous plaît, cette jeune personne si bien disposée en ma faveur ?

MADAME DUCHÉ

Devinez.

MONSIEUR RADAMASSI.

-J'ai beau chercher, je ne trouve pas.

MADAME DUCHE.

Àrtémise.

Vous plaisantez.

MADAME DUCHÉ

Elle sait combien il me serait agréable de vous la faire voir, elle ne viendra pas; tout ça pour me faire de la peine. Je ne voulais point vous en parler. . .

MONSIEUR RADAMASSF.

Pourquoi ?

MADAME DUCHÉ

C'est plus fort que moi, au point, monsieur Raclamassi, comme vous êtes un honnête homme, qu'il y a des moments où le ciel me censurerait, je dirais bon voyage ! C'est affreux ce que je dis là, mais je le pense, (mie sanglote.)

MONSIEUR RADAMASSI.

Non, vous ne le pensez pas. Voyons, voyons, elle est encore bien jeune.

MADAME DUCHÉ

Elle a vingt-quatre ans , monsieur Radamassi , vingt-quatre ans. Nous ne pouvons pas garder une bonne.

MONSIEUR RADAMASSI.

C'est fâcheux.

MADAME DUCHÉ

Elle a son père en horreur. Elle le trouve commun.

Son père?

MADAME DUCHÉ

Il n'est pas distingué, j'en conviens, je suis la première à le dire. ..

MONSIEUR RADAMASSI.

C'est peut-être un tort.

MADAME DUCHÉ

Mais c'est un honnête homme.

MONSIEUR RADAMASSI.

Des plus honorables.

MADAME DUCHÉ

Et ce qu'il y a pour elle de plus malheureux, c'est qu'elle lui ressemble.

MONSIEUR RADAMASSI.

Vous trouvez ?

MADAME DUCHÉ

En mieux; ça tient un peu de son père. Vous ne voulez décidément rien prendre?

MONSIEUR RADAMASSI.

Je vous rends grâce.

Deux œufs à la coque.

MONSIEUR RADAMASSI.

Non, merci, bien obligé.

MADAME DUCHÉ

Son nez, sa bouche; pas ses yeux, mais ses oreilles, elle a ses oreilles. Nous voudrions bien

la marier, son père et moi; peut-être changeraitelle, avec une personne qu'elle aimerait, si jamais elle aime quelqu'un. Mais j'y pense, dans vos connaissances, ne pourriez-vous pas nous trouver çà ?

MONSIEUR RADAMASST.

Je verrai.

MADAME DUCHÉ

Un homme du caractère de son père ne vaudrait rien ; il lui faut un gaillard qui la mène rondement, qui la mate ; elle a besoin d'être matée, dans son intérêt.

MONSIEUR RADAMASS1.

Le mariage, après ça, vous savez. . .

MADAME DUCHÉ

Si je le sais ! Quand je me suis mariée, tout le monde vous le dira, je n'étais pas à prendre avec des pincettes, mais j'aimais mon mari, c'était mon excuse, comme je l'aime encore; ce n'est pas comme il y a vingt-sept ans, c'est autre chose: vingt-sept ans de ménage, monsieur Radamassi, sans que ça paraisse.

MONSIEUR BADAM AS Si.

Ça fait votre éloge.

MADAME DUCHÉ

Combien de temps qu'elle est veuve?

MONSIEUR RADAMASSI.

Votre demoiselle ?

MADAME DUCHÉ

Gomment, ma fille ! Vous n'êtes pas à ce que je vous dis.

MONSIEUR RADAMASSI.

Pardon, de qui, s'il vous plaît, voulez-vous me parler ?

MADAME DUCHÉ

De' madame votre sœur.

MONSIEUR RADAMASSI.

De madame Dutremblay?

MADAME DUCHÉ

Je vous demandais combien il y avait de temps qu'elle était veuve.

MONSIEUR RADAMASSI.

La sixième année.

AI AD AME DUCHE

Déjà six ans ! Au fait !

Mon fils avait quatorze ans, il en a vingt.

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