‹ Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles;Chapitre 1 sur 221 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Dans la préface du premier volume des Historiens de France (Rerum gailicarum et francicarum Scriptores") , publié en 1788, l'illustre bénédictin Dom (pl^i

rerum Sci

Bouquet, succédant aux Pierre Pithou, aux Du Chesne, aux Du Gange, aux Mabillon, rappelait le haut patronage accordé à cette œuvre nationale par les Colbert et les d'Aguesseau, et s'exprimait en ces termes : «Nous en- « treprenons d'exécuter un projet aussi utile en soi que vaste dans ce qu'il «renferme, le plus important qui puisse être proposé pour la gloire de nos «souverains et le plus intéressant pour notre nation ??

L'Edilité parisienne s'est inspirée dune pensée semblable, le jour où elle a posé les bases de YHistoire générale de Paris. Dans l'idée synthétique qu'exprime ce titre collectif se trouvaient évidemment compris, en première ligne , les anciens chroniqueurs parisiens (Parisien sium rerum Scriplores") , ces figures encore indécises qu'on aperçoit vaguement dans les lointaines perspectives de nos annales, et auxquels il convient de donner une place parmi ceux qui ont bien mérité de la cité. Oubliés ou inconnus pour la plupart, ils devaient être, tout d'abord, recherchés et remis en lumière. La Ville, dont ils se sont constitués les historiographes, leur rend aujourd'hui, en faisant entrer leurs ouvrages dans un recueil monumental, la justice qui leur était due et l'hommage auquel ils avaient droit de prétendre.

On ne soupçonne généralement pas combien est considérable le nombre des écrits qui intéressent, à divers degrés, l'histoire de la capitale. Parmi les moins connus figurent précisément ceux qui remontent au delà des deux derniers siècles, et qui abondent en renseignements des plus précieux. Mœurs,

' Recueil des Historiens des Gaules et de la France, t. [, préface, p. i.

1IIST. — 1. x

v, PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIV ET XVe SIÈCLES,

coutumes, traditions, topographie, statistique, grands manoirs et petites demeures, événements considérables et menus incidents de la rue, tout y est exposé ou indiqué, et cette diversité même constitue un de leurs grands attraits. Spectateurs des lieux dont ils parlent et témoins des faits qu'ils racontent, les vieux historiens de Paris sont, plus particulièrement, clescrip- Iciirs. Nous les voyons parcourir librement ces rues dont on ne donne ailleurs que la nomenclature, pénétrer dans ces hôtels dont les anciens plans ne montrent (pie les contours, en dépeindre minutieusement L'intérieur et nous en présenter les hôtes. Dans cette course à travers la Ville, ils ne s'arrêtent point sur le seuil des boutiques et des églises, à la porte des collèges et des hospices, devanl le péristyle des « séjours n et des palais; ils y introduisent le lecteur et lui font apercevoir tout un monde qui travaille, prie, enseigne, souffre, ou s'ébat joyeusement. C'est la société du temps prise sur le vif; c'est la physionomie d une époque saisie et fixée par des observateurs en situation de bien voir et en mesure de bien raconter. Quand on soulève les couches de poussière qui couvrent ces parchemins séculaires, on retrouve, comme à Pompéi, un âge endormi, mais vivant, une génération qui semble muette, mais dont la voix révèle à qui l'écoute attentivement mille détails pleins d'intérêt.

(les documents, si éminemment parisiens, sont les pierres mêmes de I édifice qu'il s'agit d'élever; aussi M. le Sénateur Préfet de la Seine a-t-il prescrit de les recueillir tous sans exception. Livres ou manuscrits, ouvrages complets ou simples fragments, éloges ou pamphlets, riches miniatures ou dessins plus ou inoins imparfaits, plans exacts ou vues pittoresques, tout ce qui peut aider à reconstituer les aspects successifs de la capitale, à retracer les diverses phases de son existence, à la faire connaître intimement à toutes les époques de son histoire, doit être recherché, découvert et classé méthodiquement, pour être mis au jour lorsque le moment sera venu. Cette im-

nse investigation a commencé; elle embrasse les grands dépôts littéraires

et artistiques, les archives, les bibliothèques et galeries particulières, ainsi «pie les collections privées, si riches en documents de tout genre; elle ne se borne ni à Paris, ni même à la France; elle s'étend à l'étranger, avec l'espoir

AVANT-PROPOS. vu l'onde d'y retrouver ce qu'ont pu y transporter de richesses historiques les guerres, les re'volutions, les ventes, les héritages et autres incidents de la vie des peuples et des individus. Les chercheurs auxquels est confiée la mission de scruter les trésors d'art et d'histoire que la science, le goût, La curiosité ont entassés sur tous les points, se sont donc mis en relations suivies avec les conservateurs des archives et des hibliothèques , ainsi qu'avec les savants et les collectionneurs dont l'obligeante érudition pouvait enrichir Y Histoire générale de Paris. Pour écarter les obstacles qui pouvaient entraver cette recherche multiple, LL. Exc. les Ministres des affaires étrangères et de l'instruction publique, ainsi que les représentants de l'Empereur près des grandes Cours de l'Europe, ont été, à diverses reprises, priés de seconde]* les vues du Premier Magistrat de la cité. Grâce à ce concours de bons offices, la Commission des Travaux: historiques a obtenu communication de manuscrits précieux, de miniatures inestimables, de livres appartenant aux premières années de la typographie parisienne, passés depuis longtemps à l'état de raretés bibliographiques, et presque inconnus des bibliophiles. Parmi ces richesses, les unes appartiennent à une époque encore insuffisamment étudiée, et ont été mises en réserve pour être plus tard libéralemenl communiquées au public; les autres, qu'on a pu immédiatement utiliser, contribuent dans une large proportion à l'éclat du présent volume. Nous citerons notamment deux manuscrits de la bibliothèque royale de Bruxelles et de la bibliothèque Augusta Palatina de Vienne, une miniature appartenant au riche dépôt de la couronne à la Haye, et un incunable, exemplaire unique conservé à la bibliothèque de la ville de Grenoble.

Des recherches faites jusqu'ici il est résulté que les premiers essais d'his- Résultais gêné.™

, des recherches :

toire parisienne peuvent être classés en trois catégories assez distinctes. lroisPériodcsdis "-

Antérieurement au xive siècle, on rencontre en grand nombre des mentions isolées, des passages à extraire, dont la réunion formera des excerpta trèsvariés, très-intéressants, une sorte d'anthologie historique extrêmement curieuse. Avec le xiv6 siècle seulement apparaissent les premiers écrivains qui aient consacré à la Ville de Paris un travail de quelque étendue, el présenté leurs idées sous la forme d'une composition régulière. Ghroni-

vin PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIVe ET XVe SIÈCLES,

queurs, historiens, descripteurs , quel que soit le nom qu'on leur donne, ces écrivains marquent une époque distincte et constituent un âge à part. Après eux viennent les lettrés, les savants, les chercheurs, dont les ouvrages, multipliés par l'imprimerie, offrent généralement le caractère de compilalions crudités, et se rattachent ainsi à l'époque moderne.

La période intermédiaire, que les éditeurs se sont crus en mesure d'emhrasser tout d'abord, est celle qui promet les documents les moins connus et les révélations les plus piquantes. Placée entre l'époque des fragments et celle des livres, elle offre, comme productions caractéristiques, des traités, des éloges, des récits, des poèmes descriptifs. Dans un espace d'environ deux siècles et demi, elle nous montre une série d'écrivains qui ont conçu et exécuté le projet de faire une œuvre plus spécialement parisienne. Par suite de l'oubli où ces auteurs sont restés pendant plusieurs siècles, ils ont conservé jusqu'à nos jours tout le charme de la nouveauté. Leurs noms, presque ignorés aujourd'hui, ont eu autrefois leur part de célébrité; ils ne peuvent manquer de la retrouver avec le monument qui s'élève.

Limite» hia [uea Le volume que publie la Ville de Paris, et qui comprend une notable

11 1"m* partie de cette intéressante période, a son point de départ et son point d'arrivée nettement indiqués. Il commence avec le xive siècle, époque de la plus grande splendeur des manuscrits, et se termine avec la première moitié du xve, la veille de la découverte de l'imprimerie. Que d'événements généraux entre ces deux dates! Mais aussi combien de faits d'une importance toute parisienne, combien de particularités relatives à notre capitale, et que ses annalistes doivent soigneusement enregistrer! Les écrivains du temps ont recueilli quelques-unes de ces miettes de l'histoire de Paris, et nous les recueillons à notre tour dans les poudreux in-folio qui les recèlent. Si par un hasard inespéré, que nous appelons de tous nos vœux, quelque découverte importante nous obligeait de faire remonter un peu plus haut l'époque à laquelle apparaissent les premiers historiens de Paris, le remaniement de dates qui pourrait en résulter serait amplement compensé par les avantages que nous assurerait une telle trouvaille. Pour une rectification qui s'imposerait à nous, il y aurait à coup sur quelques vérités nouvelles acquises à la science.

AVANT-PROPOS. ix Il semble que les premiers descripteurs de Paris soient l'expression d'une situation qui ne se révèle nettement, comme nous l'avons dit plus haut, que vers le commencement du xivc siècle. De Philippe-Auguste à Philippe le Bel (1 1 80-1 3 1 Paris, longtemps immobile, est en travail de formation. L'œuvre lente et laborieuse, comme toutes les créations du moyen âge, apparaît enfin, presque complète, à l'avènement de Louis le Hutin : la Ville a son enceinte, sa forteresse royale, ses quatre grandes voies pavées, ses halles, son Université, son Parlement rendu sédentaire. Ce n'est plus une réunion de clos sur la rive gauche, et un amas de bourgs sur la rive droite, avec une cathédrale et un palais dans l'île qui sépare ces diverses agglomérations. La Ville est unifiée; elle devient un être moral, une personnalité considérable, et dès lors, comme à point nommé, elle trouve des historiens.

Le premier en date est Jean de Jandun, dont la biographie, à peine soupçonnée jusqu'ici, est entrée, grâce à nos investigations, dans le domaine de l'histoire. Bien qu'il ait écrit en i3a3, il appartient, par ses tendances politiques et religieuses, à l'époque de Philippe le Bel plutôt qu'au règne peu caractérisé des deux successeurs de ce souverain, et il marque ainsi une période distincte dans les annales parisiennes. C'est à ce moment, en effet, que le pouvoir parlementaire se constitue, que les collèges se fondent et arrivent à former un ensemble (universitasy La Ville voit alors s'élever dans son sein deux puissances nouvelles : les légistes et les docteurs. Bientôt la lutte

éclate entre ces représentants de l'Etat et de l'Eglise; elle divise l'Université, irrite le Parlement, passionne tous les esprits. Paris et Avignon sont les deux termes de la polémique , et c'est à cette polémique même que nous devons le premier tableau de la grandeur parisienne au moyen âge. Le livre de Jean de Jandun est, dans son ensemble, l'expression exacte de la situation que nous venons d'esquisser, et, dans ses détails, le résumé un peu louangeur de ce que le siècle précédent avait fait pour la prospérité de la capitale.

Le commentaire de Raoul de Presles est moins significatif : on n'y trouve point la trace des agitations qui ensanglantèrent la Ville pendant la captivité

x PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIVe ET XVe SIÈCLES,

du roi Jean et la régence du Dauphin (1 356-t 364). Peut-être l'auteur a-t-il voulu détourner les regards de ces scènes affligeantes : il remonte le cours des âges, parle des premiers Francs, de la Loi Salique, de Charlemagne, de l'Oriflamme, comme s'il voulait faire oublier les tristesses du présent, en mettant sous les yeux de ses contemporains le tableau d'un passé glorieux. Néanmoins il est de son temps : il a soin de constater, par une description sommaire, tout ce que Paris devait au gouvernement réparateur de Charles V (1 3 G A - 1 38o). Le roi qui fit faire de «si beaux maçonnages * qui bâtit l'hôtel Saint-Paul, qui doubla l'enceinte de sa capitale et prépara, par l'absorption définitive des derniers bourgs de la rive droite, la prospérité future de cette partie de la Ville, occupe, dans l'histoire de Paris, une place aussi considérable que Philippe-Auguste, saint Louis et Philippe le Bel. Raoul de Presles, son clerc et son familier, nous a conservé le souvenir de ce règne dans un hors-d'eeuvre de dix pages (2), que les historiens de Paris ont longtemps négligé, mais dont les topographes tirent aujourd'hui un grand profit (3).

Description de Pariï Guilleberi de Metz, le troisième écrivain compris dans ce volume, a conçu

par

Guiiieben de Metz. plus largement son sujet: l'ouvrage qu'il nous a laissé est, tout à la fois, une reproduction augmentée du commentaire de Raoul de Presles, un résumé des Dite et Crieries des xme et xive siècles, un tableau de Paris d'après les souvenirs des contemporains et les impressions propres de l'auteur. Il y a donc quelques redites dans la première partie de ce livre; mais, comme le texte offre, au point de vue historique et philologique, des additions et des variantes de quelque importance, on n'a point hésité à le reproduire intégralement. La seconde moitié est entièrement neuve et pleine d'intérêt.

' Expression de Christine de Pisan dans le Li- les comptes de Pierre Ciildoë, de i,366 à i368. ne des fais et bonnes meurs du sage roi Charles le ont été ainsi révélées aux regards. Les résultats Quint, ch. si. — Os « beaux maçonnages * désignent importants de cette découverte sont consignés dans sans doute les travaux de construclion que Charles V le deuxième volume de la Topographie historique du lil exécuter au Louvre. e| que les fouilles réeem- Vieux Paris, qui doit paraître prochainement, ment entreprises sur l'initiative de M. le Sénateur (2> Le commentaire de Raoul de Presles se rat- Préfet de la Seine ont complètement mis à décou- tache à la description de Rome et de la Jérusalem vert. La partie du quadrangie ^depuis la tour de céleste dans la Cité de Dieu.

• la Chapelle avec la tour de la Fauconnerie <s> Feu A. Rerty a utilisé plusieurs indications

itl'une des tours d'emprès le pont-levis et devant de Raoul de Presles. (Voir Topographie historique

• le pan de mur ensuivant la tour qui fait le du Vieux Paris, région du Louvre et des Tuileries,

"coin sur Saine devers Paris,» mentionnées dans [, p. /ig.)

AVANT-PKOPOS. h (Test l'époque où le Paris de Charles V et des premières années de Charles M est dans toute sa fraîcheur; on la Ville a ses grandes voies percées, ses hôtels seigneuriaux construits, ses collèges et la plupart de ses églises à l'état d'achèvement1'5. A ce moment ont lieu des cérémonies d'apparat et des réceplions princières qui se succèdent pendant un quart de siècle; les grandes fortunes bourgeoises, produites par tout ce déploiement de luxe, se forment ou se consolident; d'opulentes confréries s'établissent au\ Saint-Innocents, à Saint-Jacques-la-Boucherie, à Saint-Jean-en-Grève , et les petites maisons d'artisans, dont la Taille de 1 3 1 3 constate la fréquence, font place à de grands logis en rapport avec la richesse des nouveaux propriétaires. Paris se montre donc sous un tout autre aspect qu'à l'époque de Jean de Jandun : l'Université y est encore toute - puissante ; mais l'Eglise, déchirée par le schisme, la Royauté, abaissée par la démence, n'y sont plus entourées du même prestige. L'aristocratie se ruine par ses prodigalités, et la bourgeoisie parisienne, économe jusque dans son faste, habile jusque dans ses excès, aspire déjà à la remplacer. En dehors des luttes de partis dont il ne dit mot . le livre de Guillebert de Metz laisse apercevoir assez clairement l'état de la société parisienne au commencement du xvc siècle, et, à ce titre, il constitue un document des plus précieux.

Aux ouvrages de Raoul de Presles et de Guillebert de Metz se rattachent Appendices aux textes des appendices d'une certaine étendue , destinés à compléter le tableau ébauché par ces deux descripteurs. Malgré le développement donné aux notices biographiques et critiques, et la large proportion dans laquelle les textes sont annotés, quelques additions spéciales ont paru indispensables. Les deux écrivains, comme la plupart des vieux auteurs, gagnent à être ainsi accompagnés : leur narration, toujours attachante, est parfois obscure et inégale; des mentions trop sommaires s'y rencontrent à coté de détails très-minutieux.

(l) M. Albert Lenoir (Slatisti'/ue monumentale, du-Guet, Barbette. Jean-Tison, de Forez, de Clum.

explication des planches, introd. p. vu) cite, parmi de la Trémoille, etc. Guillebert de Metz ajoute aux

les grandes constructions des xiv6 et xv" siècles, édifices civils ci-dessus énumérés les somptueuses

Saint-Séverin, les Célestins, les Grands-Carmes. maisons des Jacques Ducy, des Miles Baillet, des

les Dominicains, la chapelle du Collège de Beauvais . Guillemin Sanguin, des Digne Raponde, des Bu-

le couvent des Bernardins, le cloître des Carmes- reau de Dampmartin, et autres riches demeures

Rillettes, les hôtels de Bourgogne, du Chevalier- que Jean de Jandun avait mentionnées en bloc.

de

Raoul de Presles et

de Guillebert de Metz.

xn PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIV ET XVe SIÈCLES,

et l'ampleur de certaines descriptions fait d'autant mieux ressortir l'insuffisance des renseignements qui les précèdent ou qui les suivent.

u Loi saiique. Le premier appendice est consacre' à la Loi Salique , pour laquelle les Parisiens ont toujours montre' le plus vif attachement, et qu'ils considéraient, à bon droit, comme le principe conservateur de la monarchie. Deux: monuments, un trophée et une inscription , consacraient, dans l'église Notre-Dame, le souvenir des grandes applications de cette loi. Les reproduire, c'était commenter par des faits le texte des auteurs qui, dans leur description de Paris, ont donné place au célèbre article emprunté à l'antique charte des Saliens.

i, <>niiamme. Avant de devenir l'étendard de la France, l'Oriflamme était la bannière de Saint-Denis. En temps de paix, la population parisienne, dans ses visites à la vieille abbaye, aimait à contempler ce palladium de l'indépendance nationale. Lorsque la guerre éclatait, elle assistait avec émotion au départ d'un drapeau qu'elle considérait comme le gage assuré de la protection du saint martyr; et, lorsque le succès avait couronné ses vœux, elle accourait encore pour saluer ce signe sacré, auquel elle attribuait le salut de la patrie. La levée, le retour de l'Oriflamme étaient donc des événements parisiens; on leur a consacré un court appendice destiné à compléter les détails que donnent à cet égard Raoul de Presles et Guillebert de Metz.

if Une troisième addition comprend le texte même d'une pièce originale,

lasses de Notre-Dame. 1 1 O

qui nous a été obligeamment signalée par M. Léopold Delisle, membre de l'Institut : c'est une liste des châsses de Notre-Dame, incomplètement énumérées par Guillebert de Metz. Ce document donne une idée des objets (1 art et de dévotion qui remplissaient alors les trésors des églises parisiennes et excitaient au plus haut point la piété des fidèles. Un autre genre d'intérêt s'attache à la fabrication de ces objets : elle alimentait l'une des grandes industries de Paris, l'orfèvrerie, si florissante aux xrve et xve siècles.

' "" ' Le Dit des Trois Morls cl des Trois Vifs, sculpté au portail des Saints-ïnno-

iei Trois \ijs. lin ~\lf 1 ' 1

La Di im». cents, et la Dame Macabre, peinte sur les murailles du cimetière qui entourait

AVANT-PROPOS, xiii cette église, forment la matière des quatrième et cinquième appendices. Ces deux lugubres compositions, contemporaines de Guillebert de Metz, soul bien l'expression de cette triste e'poque, qui vit Paris au pouvoir d'un roi insensé', d'une reine désordonnée, de deux factions implacables et d'un ennemi triomphant. Reproduites par la typographie parisienne dès les premières années de la découverte de l'imprimerie, figures et inscriptions appartiennent incontestablement à l'histoire artistique et littéraire de la capitale. C'est à ce titre que le digne successeur des Wechel et des Estienne, M. Ambroise Firmin Didot, membre du conseil municipal et possesseur d'une collection inestimable, a bien voulu mettre à notre disposition l'un des rarissimes exemplaires des vieilles éditions de Guyot Marchant.

Les deux appendices qui suivent sont consacrés à la Bourgeoisie pari- La Bourgeoisie

parisienne

sienne, aux Lettrés, aux Artistes et aux Artisans, mentionnés par Guillebert auxxn*<t"'*i*6' de Metz dans le chapitre final de son ouvrage. Ici les développements étaient commandés par l'importance du sujet et par l'intérêt qui s'attache naturellement aux rares individualités dont les anciens auteurs nous ont conservé les noms. Il y a une véritable satisfaction à pouvoir se retracer ces grandes existences bourgeoises, presque inconnues aujourd'hui, et qui, de leur temps, ont occupé une place considérable dans le monde parisien. On évoque des abîmes du passé tout le Paris des xive et xvn siècles, lorsqu'on parvient à faire revivre ces physionomies de grands seigneurs, de gens d'église, d'universitaires, de marchands et ce d'artifîceulx ouvriers, r qui se dessinent si brillamment sur le fond triste et sombre des schismes et des guerres intestines.

Au tableau rapide du développement de la bourgeoisie parisienne succède la biographie des riches personnages que Guillebert de Metz a connus, et qui paraissent avoir été les Mécènes des écrivains et des artistes de leur temps. Viennent ensuite des listes de Parisiens notables, aussi complètes qu'il a été possible de les dresser, et qui permettent au lecteur de passer en revue les métiers et corporations de la cité au commencement du xve siècle. Tous les éléments en ont été puisés aux sources mêmes : les Râles de la Taille, les Comptes de l'Hôtel, de l'Argenterie, de la Prévôté, des Maisons

UIST. I. B

xiv PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIV' ET XV' SIÈCLES.

d'Anjou, d'Orléans et de Bourgogne, les Preuves de Félibien, de Dom Bouillart, et autres historiens ou monographes de même importance, ont fourni les noms et les qualités des personnages. Les éditeurs les ont rangés par catégories, afin de mettre dans ce difficile travail l'ordre sans lequel il ne présenterait point d'utilité.

[Aie Un document de ce genre, authentique et complet en lui-même, qui

rJefl Bourgeois de Paris

préièrenYLrmeni n'exigeait, pour être apprécié à sa juste valeur, qu'une reproduction intégrale

A Jean saut Pour „ ••! r / I / 1 a 1 1 ■ \M T% '

(mai iâi8). et un Jac-simile, a ete signale par un archéologue bien connu, M. Benjamin Fillon. de Fontenay-Vendée, et obligeamment communiqué par M. Guilbault, juge honoraire à Saintes. Les excès de la faction Gabochienne sont bien connus; néanmoins ce sanglant épisode des révolutions parisiennes trouve un commentaire saisissant dans un simple rôle, dressé au moment même où Guillebert de Metz écrivait sa Description de Paris; c'est la Liste des Bourgeois qui prêtèrent, au mois d'août iâi8, serment de fidélité à Jean sans Peur. Que de rapprochements viennent à l'esprit, lorsqu'on voit, parla pensée, ces marchands ruinés, éperdus, défiler devant le Bourguignon, le lendemain de l'exécution de Gapeluche, au nombre de plus de seize cents, précédés du Prévôt des Marchands, desEchevins, de tout le corps de Ville, accompagnés même du clergé de Paris, et se grouper ainsi autour du terrible duc pour former, sous la croix de Saint-André, la ligue des hommes d'ordre contre les pillards et les assassins!

Apostrophe Des considérations de même nature ont engagé les éditeurs de ce volume

linslini' de Pisaii (J O

;tl; ,;;,ns à y placer la virulente apostrophe de Christine de Pisan aux Parisiens, morceau d'une singulière énergie, composé l'année même où Jeanne d'Arc versait son sang sous les murs de la capitale ( 1 h 2 9). Lorsqu'on voit la courageuse veuve, recluse volontaire au monastère de Poissy depuis l'entrée des Anglais dans la capitale, souhaiter la bienvenue à l'héroïne d'Orléans, malgré la tyrannie de la faction dominante, et gourmander les modérés, les bien intentionnés, qu'on voit toujours gémir et laisser faire, on aime à saluer en même temps le courage civil et la valeur militaire, si bien faits pour se comprendre. Deux femmes de cœur s'efforçant de raffermir, l'une par l'épée,

AVANT-PROPOS. xv l'autre par la plume, le sentiment national affaibli par vingt années de guerres civiles, c'est un grand et beau spectacle à opposer aux défaillances de cette triste e'poque.

Le mouvement littéraire et artistique des xivc et xvc siècles, indiqué seulement par Guillebert de Metz, exigeait, pour être bien compris, des développements d'une certaine étendue. Paris avait alors ses théologiens, ses docteurs, ses canonistes, ses prédicateurs et ses harangueurs populaires, organes passionnés des partis qui divisaient la capitale et le royaume. Les traducteurs, les poètes y recevaient chez de riches bourgeois une honorable et féconde hospitalité; les copistes, les enlumineurs, aux gages des grands seigneurs amis de toutes les magnificences, multipliaient les livres et les miniatures, tandis que les trouvères, les jongleurs, les ménestrels, dociles instruments du luxe des demeures princières, auxiliaires empressés des fêtes bourgeoises et des ébats du menu peuple, aidaient à dérider les visages, trop souvent et trop justement soucieux. A côté de ces représentants du gai savoir, Guillebert de Metz mentionne de graves personnages, les astrologues et les médecins qu'on rencontre partout, à la cour, chez les princes, au milieu des rues de Paris, et qui occupent ainsi une place importante dans le mouvement général de cette époque. Enfin, les artistes du temps, qualifiés modestement d'crartificeulx ouvriers,^ figurent avec honneur dans cet intéressant tableau. L'orfèvrerie en particulier, art parisien par excellence, jetait alors son plus vif éclat; les produits du métier s'entassaient dans les palais, dans les églises, sur les dressoirs de l'aristocratie, et contribuaient, comme l'architecture, la peinture et la statuaire, à caractériser le goût du temps. Les membres de cette fameuse corporation appartenaient aux riches familles de la bourgeoisie, et arrivaient sans peine aux plus hautes dignités municipales. Pour chaque catégorie du monde parisien, Guillebert de Metz n'indique que les sommités; c'est dans la liste des Bourgeois de Paris qu'il faut chercher les notabilités de second ordre

(1) Le XXIVe volume de l'Histoire littéraire de la France, qui contient le savant discours de feu J. V. Le Clerc sur l'état des lettres au xive siècle, et

un travail analogue sur les beaux-arts par M. Ernest Renan, a fourni de nombreuses indications pour les sixième et septième appendices.

ni sitcliv

vv, PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIVe ET XVe SIÈCLES.

Essai. Deux morceaux dune nature fort différente terminent la série de nos ap-

de m .....

,tau.tiqne parisienne jMM1(|jces et y jettent une certaine variété. Des chiffres singuliers énoncés par Guillebert de Metz, des supputations un peu hasardeuses mises en avant par d'autres écrivains de la même époque, ont suggéré l'idée d'un Essai sur la statistique parisienne duiiv" au xvf siècle. En une matière si ardue et avec des renseignements si peu précis, on s'est tenu dans de prudentes généralités. Cependant on s'est efforcé d'amener le chiffre de la population et de la consommation parisiennes à un degré suffisant d'approximation, seul résultat sérieux et raisonnable auquel il soit jusqu'ici possible d'atteindre.

du nom tir Paris ;nTo$lich«' di' i fil 8.

Les Cinq lettres Les Cinq lettres du nom de Paris compilé par un notable clerc normant sont un remarquable échantillon de ces jeux d'esprit, ou plutôt de ces jeux de mots, qui avaient alors le privilège d'occuperles versificateurs et d'amuser les oisifs, niais qui devaient mettre à la torture les Saumaises de la postérité. Guillebert de Metz a copié lui-même le morceau que nous reproduisons, et il en a fait, en quelque sorte, la préface de son livre. Cette circonstance nous amenait naturellement à rechercher les origines de ce genre bizarre, et à rattacher aux compilations analogues le singulier dithyrambe du clerc normand.

Les appendices, destinés à compléter le tableau esquissé par Guillebert de Metz, suivent donc pas à pas le texte original. Sérieux ou légers, tristes ou plaisants, ils ont, à défaut d'autre mérite, celui de refléter exactement l'époque que l'auteur a voulu peindre, et d'aider ainsi le lecteur à la juger en toute connaissance de cause. Développés selon cette méthode et commentés par d'autres pièces contemporaines, les vieux textes cessent d'être une lettre morte. L'horizon historique s'agrandit; les descriptions, les récits ne sont plus limités à un lieu, à une époque fixes; l'âme humaine, qu'on pouvait croire absente, apparaît aux regards; un souille puissant ravive la flamme qui sommeillait sous la cendre, et l'on est heureux de découvrir des idées, des préjugés, des passions, c'est-à-dire l'homme même, là où l'on pensait ne rencontrer (pie des détails oiseux et d'insignifiantes amplifications.

i ie"riptii Trente années environ séparent l'œuvre de Guillebert de Metz de celle

d'Aslesao.

• pie nous a laissée le poète Astesan ; mais il semble que, dans ce court inter-

AVANT-PROPOS. xvn valle, un siècle entier ait passé sur la France. Le moyen âge n'est pas termine' dans Tordre politique, et Louis XI aura beaucoup à lutter encore pour accomplir son œuvre; toutefois, dans le domaine des lettres et des arts, le renouveau commence à se faire sentir, et la maison d'Orléans est l'instrument le plus actif de cette transformation. Paris apaisé, contenu, mécontent peut-être, vit d'abord en dehors du mouvement. Un demi-siècle de guerres civiles l'a dévasté et appauvri; il panse ses plaies, relève son industrie, rétablit son commerce , célèbre par des fêtes l'anniversaire de l'expulsion des Anglais, et appelle de nouveau cette invasion paisible des étrangers riches ou studieux qui ont toujours fait la fortune de la Ville et la gloire de l'Université. Pendant que s'accomplit cette œuvre de restauration, le Roi et la Cour sont sur les bords de la Loire et s'initient aux belles choses qui leur viennent des pays ultramontains. De leur côté, les fils de Louis d'Orléans et de Yalentine de Milan font de fréquents voyages au delà des monts, amènent avec eux des versificateurs en avance d'un siècle sur les lettrés français, apportent à Paris des idées nouvelles, des objets d'art inconnus aux bons bourgeois, et jettent ainsi, dans la vieille cité du xve siècle, les semences d'un nouvel ordre de choses. Le poëme d'Astesan, c'est le Paris du moyen âge vu par un lettré italien, la veille de la Renaissance (,).

La période historique que le présent volume embrasse avait, ainsi qu'on Daie

où s'arrête le volume:

Ta dit plus haut, son terme naturel dans la découverte de l'imprimerie, et découjerte le désir d'arriver jusqu'à cette date a contraint les éditeurs de donner à leur travail des proportions un peu inusitées. C'est en 1/169 qu'Ulrich Gering installe ses presses à la Sorbonne, et qu'au demi-jour du manuscrit succède la pleine lumière du livre. La Ville ne change pas immédiatement d'aspect , et les premières descriptions de Paris, reproduites par l'industrie nouvelle, sont encore des éloges ou des poèmes en latin. Cependant les idées se modifient, le point de vue se déplace et l'on commence à voir la Ville sous un

(1) La seconde partie de l'ouvrage d'Astesan est la rigueur, retrancher ces morceaux , dont l'étendue

consacrée à la description des châteaux et re'sidences n'est pas considérable; mais il eût fallu , pour cela .

de la famille d'Orléans, ainsi qu'à l'énumération mutiler une œuvre intéressante, qui appartient,

des objets d'art et de piété existant dans les villes dans son ensemble, à l'histoire de Paris, et qui est

de France que le poëte a visitées. On aurait pu . à d'ailleurs complètement inédite.

figura ■

un, PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIVe ET XVe SIÈCLES,

autre aspect. Aussi la période intermédiaire, telle que les éditeurs l'ont définie plus haut, comprend-elle encore ces écrits attardés, derniers représentants d'un genre qui appartient plus particulièrement à l'époque des manuscrits et qui s'éteindra avec le xvie siècle.

Hcprcscntations Les textes qui forment le fond de ce volume demandaient, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, à être lus comme tous les vieux écrits, c'està-dire avec des éclaircissements et des représentations figurées. Ce besoin d elucidation complète, que le mot latin illustrare exprime si bien, ne saurait être limité aux notes et aux appendices qui s'adressent à l'intelligence et à la réflexion. L'œil a ses exigences comme l'esprit, et c'est ce que le moyen âge avait admirablement compris. Les anciens enlumineurs, interprètes du sentiment public, sentaient que, si le grave parchemin veut être égayé, c'est parce que les lettres de forme, c'est-à-dire exécutées par d'habiles copistes, fussent-elles employées à exprimer les pensées du plus savant clerc, ne disent pas, ne montrent pas tout ce que le lecteur veut connaître et contempler de ses yeux. Aussi imaginèrent-ils les lettres ornées, les vignettes, les miniatures, autant pour rendre sensibles des idées souvent obscures et subtiles, que pour reposer agréablement le regard trop longtemps attaché sur les textes. Cette nécessité est bien plus impérieuse, lorsqu'on reproduit, de nos jours, de vieux écrits oubliés pendant des siècles et tout imprégnés des idées, des préjugés, des passions d'une autre époque. Facilement intelligibles pour la génération contemporaine, dont ils retraçaient la physionomie et traduisaient la pensée intime, ces anciens documents auraient pu. dans leur nouveauté, se passer de toute représentation figurée; mais aujour- (I hui, en présence d'un monde nouveau, après qu'on a vu s'effacer les dernières traditions qui pouvaient aider encore à l'intelligence des vieux auteurs, il est devenu absolument indispensable de ressusciter le passé pour les yeux, avec tous les moyens que fournissent l'art et la science, comme on le fait iv\ivre pour l'esprit, avec toutes les ressources de l'érudition.

Dom Bouquet ne s'était pas dissimulé cette nécessité, bien qu'il fût plus ' T' rapproché des époques où vécurent les pères de notre histoire. Il avait eu

Nécessité

il' u ne

AVANT-PROPOS. xix l'intention d'enrichir son recueil de tous les objets d'art et d'antiquité qui couvraient alors le sol du pays. Dans sa pensée, la collection des Historiens de France devait être un panthéon et un musée national : a Pour orner et «illustrer l'ouvrage que nous entreprenons, il seroit à propos, dit-il, de fe donner les antiquités françoises, et de faire graver pour cet effet les monuments qui nous en restent. On tireroit les portraits des rois, des reines, f-des princes du sang et autres grands seigneurs, des églises qu'ils ont bâties, ffdes monastères qu'ils ont fondés, de leurs tombeaux, des édifices publics et "des vieux livres écrits de leur tems. Les cabinets des curieux nous fourrt niroient des cachets, des sceaux, des pierres gravées, des médailles, etc.

Ce vaste programme a séduit, au siècle dernier, un archéologue éminent et un curieux célèbre : Montfaucon et Gaignières. Tous* deux ont essayé de le remplir, et la science historique doit à leurs immenses travaux la conservation de documents figurés d'une valeur inappréciable^. De nos jours, M. Albert Lenoir, riche tout à la fois de l'héritage paternel et de son propre fonds, a voulu aussi réaliser, mais pour Paris seulement, le projet que Dom Bouquet avait conçu pour la France entière. La Statistique monumentale est le résultat de ses longs efforts. OEuvre largement conçue, mais réduite, par un fâcheux concours de circonstances, crà la publication presque exclusive des productions rrde l'architecture (3), » elle a dû rester en deçà des nécessités artistiques si variées auxquelles Montfaucon et Gaignières avaient entrepris de pourvoir. En effet, quand on veut faire revivre la physionomie des vieux âges, avec les mille détails qu'une telle résurrection comporte, les monuments ne sont qu'une faible partie de ce vaste ensemble. Ce genre de représentations, toujours un peu froid, laisse en dehors la vie publique et privée du pays ou de la cité, c'est-à-dire l'homme même, tel que les miniatures et les dessins de l'époque nous le représentent, avec ce naïf abandon qui est le caractère de la vérité. Les générations passent; les monuments restent. Il semble, pour

!l) Recueil des Historiens des Gaules et de la France, t. I, préface, p. xi et xu.

,2) Les Monuments de la monarchie françoise, par Dom Bernard de Montfaucon, Paris, 1729-1733, 5 vol. in-folio, contiennent de nombreux dessins fournis par Gaignières. Les débris des richesses

iconographiques réunies par ce célèbre collectionneur sont conservés à la Bibliothèque impériale de Paris et à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford.

(3) Albert Lenoir, Statistique monumentale de Paris, explication des planches, in-40, 1867. Introduction, p. IX.

xx PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIVe ET XVe SIÈCLES,

qui les voit aujourd'hui, encore debout au milieu des villes renouvelées, qu'ils ont toujours abrité les mêmes individus, tandis que, à leur pied, à l'ombre de leur grande masse, les populations se sont agitées, les mœurs ont changé avec les idées et les sentiments, la société s'est transformée de siècle en siècle. Cette immobilité, précieuse pour l'histoire de l'art et pour l'étude de la topographie, laisse complètement au dépourvu l'historien et le moraliste : il leur faut aller chercher ailleurs la trace de l'homme, c'està-dire le mouvement et la vie. Dom Bouquet l'a dit : c'est dans les « vieux «livres,?? dans les cr cabinets des curieux,?? qu'on trouve le moyen d'interpréter sûrement les anciens textes et de reconstituer fidèlement les époques disparues.

Mode d'exécution L'exécution matérielle, telle que les éditeurs la désiraient, devait être

matérielle.

large, complète, comme tous les grands travaux que la Ville exécute ellemême ou dont elle favorise l'accomplissement. Ce vœu, soumis à l'Administration municipale, a reçu d'elle le plus favorable accueil. La Commission des Travaux historiques, digne interprète des vues du Chef éminent de l'Edilité parisienne, est allée au delà même des espérances qu'on avait pu concevoir. Dans sa pensée, comme dans celle du Conseil municipal, la Ville de Paris, publiant sa propre histoire, ne doit mettre aucune limite au beau et au bien.

Des dispositions aussi libérales ont conduit à adopter, pour le présent volume, un système d'illustrations qui pût embrasser toutes les manifestations extérieures de la pensée artistique, utiliser toutes les ressources du métier et produire des représentations complètement vivantes. Au point de vue de l'art, la forme et la couleur ont leurs droits aussi bien que \efond o[ la ligne. Or, un mode de reproduction en noir les méconnaît involontairement, et en sacrifie toujours quelque chose. Il convient donc de placer, à côté des meilleurs produits de la gravure sur bois et sur acier, quelques-unes de ces planches en or et en couleur, telles que la chromolithographie les donne, et qui constituent de véritables merveilles de finesse et de coloris, lorsqu'elles sont Irailées par de véritables artistes.

Il existe, eu outre, des procédés nouveaux , encore incomplets, mais dignes

AVANT-PROPOS. xxi de fixer l'attention et de concourir à l'éclat des grandes publications historiques. Ces procédés, dont la photographie est la base, ont fait, depuis quelques années, des progrès réels; appliqués à des ouvrages comme celui-ci, même au risque de certaines défectuosités passagères, ils doivent nécessairement entrer dans une voie de perfectionnement continu et réaliser un jour les promesses qu'ils contiennent en germe. Il était digne de la Ville de Paris, protectrice naturelle des écrivains et des artistes, de diriger, en les encourageant, les efforts tentés de toutes parts pour amener les divers procédés héliographiques à des résultats sérieusement pratiques. C'était assurer la fidélité des reproductions figurées dans un recueil où le facsimilé est de rigueur, et servir l'art et l'industrie, en même temps qu'on s'efforçait de rendre la vie et le mouvement à l'histoire.

Grâce à une munificence si intelligente, on a pu employer simultanément Miniature», tous les modes de représentation artistique. Aussi le volume qu'on présente ^TliJCeTô! au public contient-il des spécimens rares et curieux des genres les plus différents : les vieux portraits de la galerie parisienne y sont largement encadrés, et les vues les plus anciennes de la capitale y figurent, avec ce mélange de vérité et de fantaisie qui était, au moyen âge, le caractère propre de la miniature. Choisis, autant que possible, parmi les documents graphiques contemporains des auteurs qu'on reproduit, les sujets se rattachent étroitement aux descriptions et aux récits, lorsqu'ils ne sont pas empruntés aux textes eux-mêmes; ce ne sont donc point des images destinées à diversifier l'aspect du livre, mais des commentaires pour l'œil, comme les notices, les notes et les appendices sont des illustrations pour l'esprit.

Parmi ces différentes représentations, les fac-similé de miniatures occupent le premier rang, et ils le doivent autant à la valeur artistique des sujets originaux qu'à l'éclat et à l'exactitude des reproductions. Les manuscrits qui renferment ces trésors sont tous d'origine parisienne, et comptent parmi les plus remarquables spécimens de l'art des enlumineurs au moyen âge : il suffit de nommer la Vie de Monseigneur Saint Denis (1875), la traduction de la Cité de Dieu (1 378) ; le Décaméron de Boccace, translaté par Guy d'Arezzo et Laurent de Premier-Fait (i4o5), les Cent Ballades de Chris-

mi PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIVe ET XVe SIÈCLES. line de Pisan (i/uo), et le célèbre missel de Juvénal des Ursins (1/12/1- 1 û3a), cédé par M. Ambroise Firmin Didot à la Ville de Paris. Toutes ces miniatures sont encadrées dans le texte auquel elles appartiennent, ou avec lequel elles ont un rapport naturel.

Il en est deux cependant qui ne correspondent point à une description ou à un récit, et qui se présentent au lecteur avec une simple notice explicative. La première, empruntée au manuscrit de Juvénal des Ursins, présente, sur le premier plan, les Bergers recevant la nouvelle de la naissance du Christ; la seconde, qui est égarée dans le manuscrit original au milieu d une sorte d'histoire universelle, représente le siège de Jérusalem par les soldats d'Anliochus : toutes deux cependant donnent une vue de Paris vers le milieu du xv° siècle. En les reproduisant l'une et l'autre et en accompagnant cette reproduction d'une notice explicative, les éditeurs ont voulu donner deux remarquables spécimens de l'art parisien, et rendre sensible la manière des anciens miniaturistes. Au moyen âge, la fantaisie a d'abord régné en maîtresse ; puis il s'est fait une sorte de compromis entre le réel et l'idéal, et la vérité de temps, de lieu, appréciée de mieux en mieux à mesure qu'on approchait de l'époque moderne, a fini par aboutir à cette loi parfaitement rationelle qui, sous le nom de couleur historique et locale, régit aujourd'hui toutes les manifestations de l'art.

Les miniatures constituent la partie la plus riche des illustrations de ce volume; toutefois il est d'autres planches moins brillantes qui présentent, au point de vue historique, le même degré d'intérêt. De ce nombre sont les portraits, signatures, armoiries de Parisiens célèbres aux xive et xve siècles, des vues de monuments et objets d'art de la même époque, des fac-similé d'écritures et autres documents graphiques, dont l'ensemble constitue une sorte de musée contemporain.

Deux vues générales ou plans cavaliers complètent et résument le tableau parisien esquissé par les auteurs dont les ouvrages sont reproduits dans ce livre. L'une donne ce qu'on appelait «un pourtraict» de Paris vers la fin du xiv1 siècle, et s'applique, dans son ensemble, à toute la période historique que le volume embrasse. L'autre montre la ville de Senlis vers 1 3â3 r et n'a

AVANT-PROPOS. xxm été dressée que pour servir de pièce à l'appui d une singulière comparaison. Une petite ville de province, mise, dans l'ardeur d une discussion scolastique entre Jean de Jandun et son contradicteur, presque au niveau d'une capitale, n'était-ce pas une énormité, même au commencement du xive siècle? La représentation des deux cités rendra la disproportion plus manifeste, et permettra en même temps d'expliquer certains passages du Traité des louanges de Paris. Ces deux plans cavaliers sont l'œuvre patiente et savamment étudiée de M. Henri Legrand, architecte- archéologue, attaché au Service des Travaux historiques, qui a exposé lui-même, dans une notice explicative, l'économie générale de son travail.

Les éditeurs croient s'être acquittés de leur tâche avec le zèle qu'on concoure

accordé aux éditeurs

attendait d'eux. Toutefois, leurs efforts eussent été insuffisants, s'ils n'avaient du

présent volume.

trouvé dans la haute approbation de la Commission des Travaux historiques de la Ville un puissant encouragement, et dans l'assistance permanente de la Sous-Commission un secours toujours éclairé, toujours bienveillant. Ils ont été particulièrement touchés de la sollicitude avec laquelle la Sous-Commission , chargée de sauvegarder tant d'autres intérêts, a suivi les diverses phases de l'entreprise : textes, traductions, notices, illustrations, elle a tout vu de près, tout examiné, et son influence, aussi discrète que salutaire, s'est étendue jusqu'aux moindres détails de l'ouvrage. De son côté, le Service des Travaux historiques n'a rien épargné pour seconder les intentions des éditeurs et le bon vouloir de la Sous-Commission; depuis le Chef de Section jusqu'au dernier employé, tous ont apporté leur contingent de recherches, de transcriptions, de renseignements sur les textes, d'indications techniques pour les planches, et cette action multiple n'a pas peu contribué à aplanir les difficultés inséparables d'une telle publication. Un jeune archiviste-paléographe, M. Bruel, a, de plus, donné à l'un des éditeurs une part de collaboration consciencieuse pour la révision des textes et la première préparation des traductions et des notices.

Au dehors, l'œuvre a excité un égal intérêt: des savants, dont le nom fait autorité, ont bien voulu lire quelques épreuves de ce volume et faire profiter les éditeurs de leurs judicieuses observations. Il suffit de nommer, parmi

xx.v PARIS ET SES HISTORIENS AUX XIVe ET XVe SIÈCLES.

les membres de l'Institut, MM. Paulin Paris, Léopold Delisle; à l'Ecole des Chartes, MM. J. Quicherat, Vallet de Viriville; aux Archives de l'Empire, MM. Douet d'Arcq, Boutaric, Meyer; dans les bibliothèques, MM. Paul Lacroix, H. Cocheris, J. Cousin, et autres bibliophiles, dont l'érudition parisienne n'est jamais eu défaut. A la Bibliothèque impériale, on s'est montré très-désireux de seconder les efforts de la Ville : M. l'Administrateur général Directeur et MM. les Conservateurs des divers départements ont donné aux travailleurs toutes les facilités en leur pouvoir. Les représentations figurées dont le volume est enrichi eussent été impossibles sans un tel concours. Enfin, les éditeurs sont heureux de reconnaître l'obligeant empressement avec lequel MM. Viollet-le-Duc , le baron F. de Guilhermy, J. Gailhabaud, Ed. Fournier, ont bien voulu fournir aussi au Service des Travaux historiques des indications, des dessins, des planches même, offres gracieuses dont on a tiré grand profit.

interprétation Les sujets choisis par la Sous-Commission ont trouvé d'habiles interprètes :

artistique.

reproduits directement par la photographie ou traduits par le crayon de MM. Ch. Fichot et Van Elven, et gravés ensuite par les procédés héliographiques de MM. Durand, Le Maire, Drivet, ils présentent, dans la catégorie des planches en noir, l'état actuel de ce genre de gravure, soit en relief, soit en creux, tandis que les fac-similé de miniatures en or et en couleur, exécutés, sous l'habile direction de MM. Engelmann et Graf, par MM. Schùltze, Faure, Daumont, Moreau, Pralon, Roobol, marquent le point le plus élevé auquel soient arrivées jusqu'ici les reproductions en chromolithographie.

1 onch. m..„. Le présent volume, dont on a nettement indiqué les limites, est appelé à prendre son rang dans la série des Historiens de Paris, de même que cette série marque, dès à présent, sa place dans la collection générale fondée par M. le Sénateur Préfet de la Seine. Il forme, en fait, le point de départ d'un recueil complet, dont les nombreux éléments ne pourront être réunis qu'après de longues et minutieuses recherches. C'est donc, pour les écrivains dont la Ville a bien voulu agréer la collaboration , un devoir de placer, à côté de leurs remercîments, une requête toute spéciale en faveur de l'œuvre

WANT-PROPOS. m qu'ils ont l'honneur d'inaugurer: «Il nous reste maintenant, écrivait Dom "Bouquet en terminant sa préface, à prier les savants de nous faire part de 'fleurs lumières, de nous aider de leurs conseils, et de nous communiquer ce cr qu'ils auroient de particulier concernant notre dessein; c'est ce que nous cr attendons de leur amour pour les lettres et de leur zèle pour la gloire de

- la nation françoise v

Cet appel, que le monde savant a si bien entendu et si bien compris au siècle dernier, les éditeurs actuels de Pains et ses Historiens l'adressent aujourd'hui à tous avec une égale confiance. Si déjà I on a pu leur venir efficacement en aide, alors que leur dessein était à peine connu de quelques-uns, ils ont lieu d'espérer un plus grand nombre d'utiles renseignements, de précieuses communications, quand leur entreprise aura éveillé l'attention de tous ceux qui aiment le vieux Paris et qui suivent avec sympathie le cours de ses glorieuses destinées. L'antique cité, mère commune des lettrés et des érudits, patrie adoptive des intelligences de tous les âges et de toutes les nations, a vu affluer et se succéder dans son sein des générations d'admirateurs et d'amis. N'est-il pas juste que cette aima mater recueille, en quelque sorte, les bénéfices d'une renommée et d'une hospitalité séculaires, aujourd'hui qu'elle se propose de réunir, comme dans une même galerie, la longue suite de tableaux historiques qui lui retraceront ce qu'elle fut autrefois? Les savants continuateurs de Dom Bouquet et de Dom Clément, avec lesquels le Service des Travaux historiques s'honore d'être en relations, les chercheurs de Paris, de la province et de l'étranger, les bibliophiles, les collectionneurs,

— qui sont tous Parisiens par quelque côté, — se feront certainement un devoir d'apporter de plus en plus à un pareil travail le concours de leurs lumières et de leurs richesses. Grâce à cette combinaison d'efforts et de bonnes volontés, dont la république des lettres offre d'heureux exemples, le monument à élever sera digne de la Ville qui en a conçu le projet, digne de l'œuvre qui a pour titre : Histoire générale de Paris.

!1) Recueil des Historiens des Gaules cl de la France, t. I, préface, p. xn.

PARIS

DOCUMENTS ET ÉCRITS ORIGINAUX DES XIVe ET XVe SIÈCLES

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