JEAN DE JANDUN ET IL\ ANONYME QUALIFIÉ DE DICTATEUR
NOTICE
Los deux Éloges de la ville de Paris dont nous donnons ici le texte, traduit pour la pre- idée générale mière fois en français, sont intéressants à divers titres. Le plus étendu contient sur notre aem écrits, capitale des renseignements historiques nombreux et importants. Tous deux sont de curieux modèles du sujet et du style de ces thèses scolastiques en usage au moyen âge parmi les ^suppôts de l'Université.» L'ensemble forme une discussion dont le but paraît être d'établir la prééminence de Paris sur Senlis, en d'autres termes, de démontrer l'excellence de la vie de Paris comparée à la vie de province; mais on y découvre de nombreuses allusions à des démêlés politiques et religieux, ce qui donne aux deux écrits, témoins et échos de la lutte, le caractère d'une polémique ardente et passionnée.
Le premier de ces Éloges est très-court, et ne renferme, en apparence, que de pom- luteurs. peuses généralités; c'est l'œuvre d'un anonyme désigné par son adversaire sous le nom de Dictateur, ou maître dans l'art de bien dire(I). Le second, qui est de beaucoup le plus intéressant , contient une indication d'auteur ou de copiste : à la fin de l'un des deux seuls manuscrits qui nous en ont conservé le texte, on lit ces mots : Scriptus complète per Mmnnem de Genduno. Quand nous avons fait connaître pour la première fois, en 1 85 5 , les deux Eloges dont il s'agit, nous pensions que ces mots s'appliquaient au travail matériel de la transcription. Aussi n'avons-nous cru pouvoir désigner l'auteur de l'opuscule que sous le titre de l'Anonyme de Senlis; ce qui n'était pas très-exact non plus, car on verra plus loin que Jean de Jandun n'a fait que séjourner peu de temps à Senlis, et qu'il portait, comme c'était alors l'usage, le nom du lieu de sa naissance. Ce n'est que l'année suivante, quand nous avons publié, de concert avec l'érudit et regretté M. Taranne, dans le Bulletin du Comité de la Langue, de l'Histoire et des Arts de la France, le texte latin des deux Eloges, que nous avons désigné Jean de Jandun comme l'auteur de l'écrit le plus important; et une étude approfondie du sujet a confirmé notre appréciation. 11 est invraisemblable, en effet, qu'un homme de la valeur de Jean de Jandun, tout occupé d'enseignement et de hautes discussions philosophiques, ait employé son temps à copier des manuscrits. De plus, on découvre dans l'éloge de Paris de si nombreuses ressemblances d'idées et de style avec les ouvrages dont il est l'auteur avéré , qu'on ne peut raisonnablement lui refuser la paternité de celui-ci. Enfin, ce qui tend à établir que le prétendu transcripteur est l'écrivain luimême, et que le mot scriptus doit s'entendre de la composition de l'ouvrage, c'est que, à la suite de cette mention, se trouve une prière où le scriptor(dans le sens latin) demande aux
(1) Le Dictateur était le maître de rhétorique. tié, Diclamen, Ditevr, qui bien dit, Dictator. (Glosi héritier direct du rhéteur grec et latin. Du Cange sarium mediœ et infimes latinitatis, édit. Henschel, donne tout le groupe de mots : Ditier, Diclare. Di- in-A°. F. Didot. t. II, p. 8^2.)
h DOCUMENTS ET ECRITS ORIGINAUX.
gens de bien d'ajouter à son œuvre tout ce qui lui manque pour la gloire de Dieu; et les circonstances où il se trouvait alors expliquent parfaitement cette précaution oratoire.
On ne connaît qu'imparfaitement la vie de Jean de Jandun ; le lieu de sa naissance a même été l'objet de nombreuses discussions entre les savants. Un érudit du xvr° siècle, Wathias Flaccius, surnommé lllyricus, dans un ouvrage publié à Bâle en t 556 , sous le titre de Catalogus testium veritatis, considère Jean de Jandun comme étant originaire de Gand : assertion que reproduisirent Wharton et tous les critiques après lui(1). A cette erreur, fondée probablement sur l'ancienne orthographe du nom de Jandun (Gendunum , ainsi que portent les manuscrits), Melcbior Goldast, autre érudit du siècle suivant, répondit, comme on le lui a reproché, par une seconde faute de lecture, en substituant le mot Perusinus à l'adjectif Parisinus, ce qui faisait de Jean de Jandun un étudiant ou un docteur de Pérouse. La méprise fut d'autant moins remarquée qu'il s'agissait d'un écrivain dont le nom est constamment associé à celui de Marsile de Padoue; on les considéra donc, durant un certain temps, comme italiens tous deux; Perusinus devint le pendant de Patavinus{'2).
Il était réservé à un savant français, Casimir Oudin, ancien religieux prémontré, converti au protestantisme, de fixer définitivement le lieu de naissance de Jean de Jandun : « C'est un village, dit-il, situé en Champagne, à égale distance de Rhétel sur l'Aisne et de «Mézières sur la Meuse. J'y suis allé souvent, dans les années 1 6 5 7 et 1 6 5 8 , pour m'y « récréer, lorsque j'étais élève de rhétorique et précepteur du fils aîné d'une dame dont «le château et les terres se trouvaient sur le territoire de Jandun et de Modignis, villages ^ distants d'une lieue environ l'un de l'autre (3).« Michel Denis, auteur d'un savant ouvrage sur les manuscrits de la Bibliothèque Palatine de Vienne, se range à l'avis de Casimir Oudin et formule sa pensée dans les termes suivants : «Je crois que le collaborateur «de Marsile «. de Padoue est Jean de Jandun , qu'on a pris pour un docteur de Pérouse et pour un ci- «toyen de Gand, jusqu'à ce que Oudin prouvât que son pays natal est bien le bourg de «Jandun, entre'Rhétel et Mézières, villes de Champagne (4). » Un chercheur plus moderne, l'abbé Bouillot, auteur de la Biographie ardennaise^, n'hésite pas, de son côté, à adopter l'opinion de Casimir Oudin et de Michel Denis; il fait naître Jean de Jandun vers l'an 1290, dans le bourg dont cet écrivain a toujours porté le nom, sur les confins du comté de Champagne et du duché de Lorraine, au diocèse de Reims (f>).
(l) Fabricius y met un peu plus de conscience : il cite toutes les variantes du nom de Jandun: nJor -lionnes de Gandavo, sive de Ganduno , aliis de/antrduno, aliis de Geduno;» mais il tombe dans la même erreur que Goldast, en plaçant à Pérouse la chaire de noire auteur : tfPerusiae theologiam et rrphilosophiam docuit.n Cette affirmation du célèbre bibliographe allemand a paru sérieuse à quelques érudits; toutefois rien ne prouve que Jean de Jandun ait quitté Paris ou Senlis avant son excommunication, et, d'autre part, tout porte à croire qu'un docleur frappé par l'Eglise n'a pu être chargé d'enseigner la théologie, surtout dans une ville italienne.
L'épilhète de Perusinus ne lui serait donc applicable en aucun cas.
(,) Du Boullay lui-même est tombé dans cette erreur (Hist. Universitatis Parts, t. IV, p. 2o5).
(,) Commentarius de Scriptoribus Ecclesiœ antiquis (Lipsiœ, 172-2, in-f'ol.), t. III, col. 883.
(4) Codices manuscripti iheologici Bibliothecœ Palatinœ Vindobonensis , t. II, 2 e partie, col. 1 6 i 8 . xxi, fol. 196.
(5) Biogr. ardennaise (Paris , 1 83o , in-8°), Il , 02. m Jandun est aujourd'hui un petit bourg du
déparlement des Ardennes, arrondissement de Mézières, canton de Ligny-l'Abbaye.
On ne penl guère savoir comment se passa l'enfance de notre auteur, et par quel con- Sa jeunesse cours de circonstances il vint à Paris. Il en fut peut-être de lui comme de tant d'autres élèves de l'Université : boursier de quelque collège, étudiant besoigneux, puis maître ès arts, et enfin docteur de l'une des quatre facultés, doctor birretatus , comme on disait alors, il put se faire promptement une de ces réputations académiques qui décidaient alors de l'avenir d'un jeune homme.
Ce qui prouve qu'il avait pris ses grades de bonne heure et qu'il était en possession son emploi, d'une précoce renommée, c'est que nous le trouvons en 1 3 1 5 , c'est-à-dire à l'âge de vingtcinq ans, maître des Artiens, magister Artislarum, au collège de Navarre, alors dans tout l'éclat de sa nouveauté'1'. C'est en cette qualité qu'il assista, dans la salle capitulaire du collège, à une réunion générale des maîtres et des élèves, convoqués pour entendre la lecture du règlement de la nouvelle maison et pour en jurer l'observation fidèle. Après le maître de théologie, nommé Alain Gontier, et les élèves qui suivaient cet enseignement, vint le maître des Artiens, Jean de Jandun, qualifié, comme ses trente disciples, de studens in artibus. L'historien du collège de Navarre, Jean de Launoy, donne les noms de ces trente élèves. La division de grammaire, ayant à sa tête Jean Rotulet, succéda à celle des arts, et la cérémonie se termina par la prestation de serment du chapelain et des administrateurs du nouveau gymnase®.
Aux termes de la charte de fondation du collège de Navarre, le maître des Artiens devait être le sujet le plus distingué de la faculté, ce qui donne la mesure du talent et des connaissances de Jean de Jandun'31. De plus, et en vertu des statuts donnés en i3i5 par l'évêque de Meaux et l'abbé de Saint-Denis, exécuteurs testamentaires de la reine de Navarre, il devait appartenir par sa naissance soit à la Champagne, dont la fondatrice était de son vivant comtesse palatine, soit à la province ecclésiastique de Sens'4'. Jean de Jandun réunissait, sans doute, les conditions exigées, nouvelle preuve de son origine champenoise si longtemps méconnue.
C'est pendant son séjour au collège de Navarre que le jeune professeur, qualifié de péripatéticien, composa les ouvrages auxquels il dut sa réputation. Oudin en donne la liste : ce sont d'abord des Questions sur la physique d'Aristote, puis des Commentaires sur les xn livres de la métaphysique, et des Questions sur les trois livres de l'âme, du même philosophe, enfin des leçons sur les Livres du ciel et du monde, suivies d'un examen de la doctrine d'Averroës sur la Substance du monde®. Tous ces travaux, qui étaient sans doute le produit de l'ensci-
11 La fondation du collège de Navarre par Jeanne, « laine et à cours Et ce jurra il à l'entrer, et
épouse de Philippe le Bel , est de l'année i3o4. «promettra loyaulment, et aura double bourse.»
;2) Regii Navarrœ Gymnasii Parisicnsis historia (Du Boullay, Hint. Univers. Paris, t. IV, p. 76.)
. . .auctoreJoan Launoib (Parisiis, 1 68*2) , 1. 1 , p. 38. "'' et Magislri, provisor, capellani et clerici
,3) aLe maistre qui lira aussi illccques aux Ar- rrscholares tain in grammatica et logica quam in
feiens sera pris le plus convenable de sa faculté, rrtheologia, déterra Campaniœ, quœ fuit dictas D.
trsans acception de personne ne de nation; et aussi rrReginœ fundatricis. . . vel de provincia Senonensi
fricel maistre face continuel résidance ouecqne les rrassumantur.» (Hist. Univers. Paris, t. IV, p. go.) rrenfants. pour lire leur aordinaire à l'heure cer- Comment, de Script. Eccl. antiq. t. III, col. 883.
Ses tiilenb.
St's ouvrages
gnemèat philosophique donné au collège de Navarre par Jean de Jandun, lui avaient valu le nom de philosophe très-pénétrant, philosophus aeutissimus, qualification que lui ont conservée ses éditeurs de Venise (i55a). Il convient d'y ajouter un commentaire d'un autre ordre, que Casimir Oudin ne mentionne pas, et d'où l'on pourrait inférer que notre auteur enseigna les humanités avant de professer la philosophie : il s'agit de la rhétorique d'Aristote, «le moins commenté de ses ouvrages,» dit V. Le Clerc, et qui le fut par le maître des Artiens du collège de Navarre
Sa iiaison Jean de Jandun dut probablement à la renommée qu'il s'était faite par ces divers tra-
MarsiieXpadoue. vaux la connaissance du franciscain Marsile de Padoue, ancien recteur de l'Université de Paris, qui avait étudié le droit à l'Université d'Orléans, et dont la réputation était depuis longtemps établie en deçà et au delà des monts (21. L'enseignement qu'on donnait à Orléans, et que Bertrand de Got ainsi que Jacques d'Euse, devenus plus tard papes tous deux, étaient venus y chercher, n'était sans doute pas favorable aux doctrines que Boniface VIII avait cherché si opiniâtrement à faire prévaloir contre Philippe le Bel. Les légistes de la couronne s'étaient, on le sait, montrés très-jaloux des prérogatives de leur maître; et ceux d'Orléans, en particulier, devaient probablement avoir les mêmes tendances'3'. Quoi qu'il en soit, leur élève était un adversaire décidé de la souveraineté temporelle des papes, et il ne tarda pas à faire partager ses sentiments à son nouvel ami. Le résultat de leur liaison fut la composition et la publication d'un livre qui parut sous le nom de Marsile de Padoue, mais que l'opinion publique attribua également au professeur du collège de Navarre.
Le Défenseur tir In pni.r. Dans cet ouvrage, intitulé modestement Defensor pacis{lK Marsile de Padoue ne se bornait
(l) Ce commentaire appartient à ta Bibliothèque royale de Bruxelles. (Ms. n° 865, art. 5.)
,2) Marsile de Padoue, Marsilius Patavinus, né h Padoue dans la seconde moitié du un' siècle , mort à Monte-Malto en 1828, avait été, en i3i2, recteur de l'Université de Paris, probablement à l'époque où Jean de Jandun étudiait à la Faculté des arts. On trouve constamment son nom accompagné de la mention suivante, diversement orthographiée . selon les auteurs : de Menandrino , Maynandrino, Maynardino. (Voyez Du Boullay, Hisl. univ. Paris, t. IV, p. 2 on et suiv.; C. Oudin, Comment, de Script. Eccl. uni. t. III, col. 883 et suiv.) Il appartenait à l'ordre des franciscains et partageait les sentiments des Fralricelles sur la fameuse ques tion qui agita si longtemps le monde des théologiens : De paupertate Christi.
L'Université d'Orléans, fondée en 1006, et qui comprenait d'abord les quatre facultés, se voua bientôt à l'enseignement exclusif du droit, élude pour laquelle les habitants du pays avaient ,
à ce qu'il parait, une aptitude toute particulière. Dès 1286, Guillaume de Mâcon, évêque d'Amiens, disait d'eux : rr Aurelianenses peritiores injure quam 'fParisienses et inagis intelligentes, n Pour acquérii ce renom, dit V. Le Clerc (Hist. litt. de la France, t. XXIV, p. 254), cries professeurs d'Orléans avaient rrdû résister aux bulles d'Honorius III, qui interdirrsaient en France l'étude du droit romain, » L'école juridique d'Orléans, très - protégée par Philippe le Bel qui voulait en faire un instrument de résistance, eut pour professeurs Pierre de Belleperche. Guillaume de Cuneo, Boger le Fort, dit Taillefer, archevêque de Bourges, les cardinaux Pierre Deschamps, Pierre Bertrandi, etc. Elle a compté pour étudiants Beuchlin, Pierre de l'Estoile, Théodore de Bèze, Anne Dubourg et autres célébrités.
f'! Oudin lui donne ce titre; Du Boullay le désigne sous le nom de Dcfensorium pacis. Le sous-titre est moins pacifique : Contre la juridiction usurpée du pontife romain.
pas à soutenir la nullité du fameux privilège octroyé aux papes par Constantin , privilège sur lequel reposait la doctrine de la suprématie temporelle du souverain pontificat; mais encore il émettait les propositions suivantes, qui furent déclarées fausses et hérétiques par le pape Jean XXII, adversaire déclaré des Fratricelles et des Gallicans^ :
I. Ni le pape, ni aucun ministre de l'Evangile n'a, de droit divin, de pouvoir dans l'Etal (in politia); mais il est soumis, sous ce rapport, aux magistrats, c'est-à-dire aux princes.
II. Les princes seuls ont le pouvoir temporel (jus dominii), et, à cet égard, ils sont, de droit divin, supérieurs au Pape et aux clercs.
III. Les évêques et les prêtres ne peuvent posséder ni le principat ni de grandes richesses.
IV. Les Apôtres ont été égaux en office et en dignité, et il en est de même de leurs successeurs.
V. Les discussions sur la religion doivent être tranchées, non par le Pape, mais par le Concile.
VI. 11 appartient au Concile, et non au Pape, de régler les rites ecclésiastiques, d'excommunier les princes ou le peuple, et d'inscrire au catalogue des saints les hommes remarquables par leur piété.
Ces six propositions, que la Cour d'Avignon trouvait également mal sonnantes, et qu'elle put ainsi condamner en bloc, ne furent pas accueillies de la même manière à Paris. La Sorbonne distingua entre les doctrines purement religieuses et celles qui concernaient le pouvoir temporel, potestas gladii. Du Boullay ajoute que, si Marsile de Padoue et Jean de Jandun n'eussent attaqué, dans leur écrit, que cette dernière autorité, ils auraient trouvé de nombreux défenseurs, même parmi les docteurs orthodoxes : plures luibuissent, etiam catholicos, defensores.
Aussi la Faculté de théologie s'abstint-elle de blâmer collectivement les six propositions mises à l'index. Elle crut devoir en extraire quatre autres de l'ouvrage incriminé, et les condamna, dit encore Du Boullay, pour obéir aux ordres de Jean XXII, umversalis Ecclesiw Monarchœ jussis obsequens^-K Voici ces propositions :
I. Saint Pierre n'a pas plus été le chef de l'Église que les autres Apôtres, et il n'a pas eu une autorité plus grande que la leur. Jésus-Christ donc n'a pas constitué de chef et de vicaire pour son église.
II. Il appartient à l'Empereur de corriger, de punir, d'instituer et de déposer le Pape.
III. Tout ecclésiastique , qu'il soit pape , archevêque ou simple prêtre, a la même autorité et la même juridiction, selon l'institution du Christ. Si donc l'un a plus d'autorité que
La bulle de condamnation que citent Oudin et Du Boullay commence par ces mots : Licet juxta doctrinam aposloli, etc.
(5) La Sorbonne hésita naturellement à condamner deux anciens dignitaires de l'Université, dont l'un même avait été recteur quinze ans auparavant; V. Le Clerc le constate en ces termes : 'fEn i3ay, -le Saint-Siège fulmina un long décret contre Mar-
sile de Padoue, Jean de Jandun et les autres adversaires du pouvoir absolu de Rome : la Faculté •'de théologie finit encore par condamner à son tour -des hardiesses prématurées, ainsi qu'une rédaction française des doctrines de Marsile; mais cette •'condamnation ne fut point spontanée, et elle se ■rfit attendre longtemps.» (Histoire littéraire de lu France, t. XXIV, p. 34.1.)
l'aulre, c'est que l'Empereur lui en' a accordé davantage; or l'Empereur peut toujours retirer ce qu'il a donné.
IV. Le Pape et même toute l'église réunie ne peuvent, à moins que l'Empereur ne les y autorise, infligera personne une punition coactive, lors même qu'elle s'appliquerait à un scélérat, destructeur de la foi et ennemi de la religion catholique.
Poursuites En se bornant à condamner ces quatre propositions, et en refusant d'envelopper dans la
Marsiie0ScPadouc même censure les théories relatives au pouvoir temporel ainsi qu'à la suprématie pontificale , ci jp.,n e «nn«, ja gor])0nne donnait clairement à entendre qu'elle ne partageait pas tous les sentiments de la Cour d'Avignon'1'. Cependant, comme son attachement à la foi catholique était sincère, et qu'elle voulait empêcher les doctrines vraiment hétérodoxes de se répandre dans le royaume, elle prit, ainsi que nous l'apprend encore Du Boullay, des mesures énergiques pour découvrir l'auteur d'une certaine traduction française du Defensor pacis, fait presque sans exemple avant Philippe le Bel, dit V. Le Clerc, «qui prouve que la langue vulgaire «s'emparait enfin de ces controverses, et qu'on faisait appel à l'opinion de tous sur des choses «que s'étaient réservées jusque-là les clercs et les lettrés.» Le traducteur pouvait bien être Jean de Jandun, qu'on voit partout associé à Marsile de Padoue, et qui aurait d'autant mieux vulgarisé les doctrines du novateur qu'il les connaissait davantage et se trouvait, par sa position , plus en mesure de les répandre. C'était du moins ce que prétendaient ses ennemis, et il faut croire qu'ils avaient grand intérêt à le charger de cette compromettante version, puisqu'on les voit renouveler cette accusation, un demi-siècle après la publication de la bulle de Jean XXII. En effet, dans le cours de l'année 13^6, Jean de la Chaleur, chancelier de Notre-Dame, eut, en cette qualité, à faire une instruction sur cette interminable affaire. Le Pape, qui était alors Grégoire XI, lui avait fait dénoncer ladite traduction par le ministère d'un notaire public, en l'attribuant à un docteur de Sorbonne : «Aussitôt, «dit V. Le Clerc, commence une enquête sur l'auteur de cette traduction, bien plus dangereuse que le latin, et dont un théologien de Paris est accusé. Tous les docteurs jurent, les «uns après les autres, qu'ils en sont innocents, qu'ils n'ont point vu le livre, qu'ils ne savent «pas et n'ont jamais su quel en est l'auteur, qu'ils n'ont de soupçon, à cet égard, contre «personne. Nicole Oresme, Jean Golein, les deux laborieux traducteurs, quand on leur parle de « Marsile de Padoue, jurent qu'ils ri ont point traduit Jean de Jandun; maître Richard Barba, encore «plus habile, fait entendre que l'auteur du latin, alors en Allemagne , pourrait bien l'avoir traduit * lui-même M.» 11 y a, en effet, beaucoup d'habileté dans ces insinuations et ces réticences.
]) Les réserves qu'elle fit alors sont complètement d'accord avec son enseignement traditionnel. Auxxvn'et xvm' siècles, elle eût peut-être ménagé encore davantage Jean de Jandun et Marsile de Padoue. «Qu'il me soit permis,» dit Grevier, après avoir cité les propositions condamnées, «de distinguer le dernier article d'avec les précédents, et crdmsérer ici le jugement qu'en a porté M. l'abbé rrFleury : La condamnation de cet article, dit-il, tend f(à la confusion des deux puissances , la spirituelle et «la temporelle; car les peines coactkes appartiennent
«à la dernière, que Jésus-Christ n'a point donnée à «son Eglise, comme le clergé de France Va déclaré «solennellement en 1682. Jean XXII, ajoute Crevier, ffopposoit excès à excès ; il s'attribuoit les deux puissances; il se constiluoit le monarque universel, rulans le temporel comme dans le spirituel. Par là , il «excitoit la juste indignation des princes, et il donnoil «occasion à des esprits téméraires d'outrer de leur rf côté, comme il outroit du sien. » (Crevier, Histoire de l'Université de Paris, t. II, p. 71.)
J) Hist. litt. delà France, t. XXIV, p. Zhh.
Selon Oudin, Jean de Jandun avait fait plus qu'une simple traduction : aux termes de l'interrogatoire subi à Avignon, le 20 mai 1828, par François de Venise, l'un des adhérents de la doctrine nouvelle, il était de notoriété publique, à Paris, que Jean de Jandun et Marsile de Padoue avaient employé deux mois à composer leur libelle : per duos menses compdaverunt dictum Ubellum; qu'ils l'avaient copié ou fait copier par leurs amis, et qu'ils lui avaient donné la plus grande publicité possible. On conçoit dès lors que le séjour de Senlis n'ait plus offert, soit à Jean de Jandun, soit à ses amis, une sécurité suffisante : il s'agissait, en effet, non-seulement d'une peine disciplinaire, mais bien d'une intervention du bras séculier contre les fauteurs et propagateurs des doctrines condamnées : ut vel illos censurée suce mucrone feriret, vel judms secularis gladio feriendos denunharet, disait la Faculté de théologie, en faisant rechercher les traducteurs du Defensor pacis (1) .
Ce ne fut qu'en 1 3 3 0 , c'est-à-dire trois ans après la publication de la bulle de Jean XXII , que la Sorbonne prononça son arrêt. On pourrait en inférer que Jean de Jandun ne quitta pas sa retraite avant de se sentir directement menacé; mais il résulte de l'interrogatoire de François de Venise qu'en i328 il était déjà parti pour l'Allemagne, puisqu'un des principaux griefs articulés contre ledit François, c'était d'avoir prêté de l'argent aux deux excommuniés, au moment de leur départ, fait qu'il avoua, tout en le rejetant sur d'autres personnes. L'excommunication, même sans peine coactive, avait suffi pour chasser de Senlis le complice de Marsile de Padoue.
Leur dépari pour l'Allemagne.
On comprend un peu moins pourquoi il s'était rendu dans cette ville dès i323, car la publication du Defensor pacis ne date que de iSik. Mais, puisque nous en sommes réduits aux conjectures, il n'y a pas d'invraisemblance à supposer que Jean de Jandun, dont on soupçonnait déjà les tendances, et qui se sentait peut-être surveillé de trop près à Paris, soit allé chercher à Senlis un lieu et des circonstances plus favorables à la propagation de ses doctrines, un abri contre les mesures qu'il pouvait redouter, enfin un peu plus de calme et de secret pour la composition du livre auquel il mettait alors la dernière main. Pourquoi fit-il choix de Senlis plutôt que de toute autre ville ? Il y a de ce fait plusieurs explications au moins plausibles. La première et la plus naturelle, c'est que le palais épiscopal de Senlis pouvait être considéré à bon droit comme un lieu de refuge pour les universitaires inquiétés : en effet, depuis près d'un siècle, la charge de conservateur apos-
Séjour de Jean de Jandun
à Senlis.
(1) V. Le Clerc résume ainsi la grande querelle des deux pouvoirs , dont l'affaire de Jean de Jandun ne fut qu'un incident : "La première fois, l'attaque rfut violente, et elle le parut davantage encore, -parce qu'elle alla jusqu'à l'insulte; mais on ne s'estait cependant pas encore écarté des longues ha- "bitudes du respect pour l'Eglise; dans le Pontife, d'homme seul, l'ennemi du roi Philippe fut mal- •• traité... La mêlée confuse des dernières années fut -bien plus dangereuse... Les écrits , qu'on peutregar- -der, avec les excommunications, comme les armes -des combattants, prennent, à leur tour, quand le
^schisme éclate, un autre caractère... L'assaut n'est •f point dirigé contre un seul pape; c'est le pouvoir w papal qui, sous les divers noms d'Urbain VI ou de fr Clément VII, de Boniface IX ou de Benoît XIII, est » flétri par les divers partis. Guillaume Okam, Mi- « chel de Césène , Jean de Jandun , et jilus lard Gerson . "Clamanges, n'ont point les mêmes doctrines; mais, a comme ils ont toujours un pape à combattre, leurs "dissidences, qui paraissent secondaires parmi de si "grands intérêts, se perdent dans les cris unanimes "de haine et de malédiction que Luther n'a point (f surpassés. t> (Hist. lia. de la France, t. XXIV, p. 9.)
tolique des privilèges de l'Université de Paris appartenait aux évêques de Senlis. En 1 2Ô2 , le pape Innocent IV avait cru devoir conférer ce titre à Adam de Chambly, qui occupait alors le siège de Senlis , et notifier par des lettres spéciales sa décision â tous les maîtres et écoliers. Les termes dans lesquels le Souverain Pontife investit Adam de Chambly de cette mission protectrice sont des plus explicites : Fraternitati tuœ, dit Innocent IV, per apostolica scripta, mandamus quatenus magistros et scholares non permittas ah aliquibus indebite molestari. Et non-seulement le Pape ne veut pas qu'on maltraite les maîtres ou les étudiants, mais il défend absolument d'excommunier, d'interdire ou même de suspendre des hommes qui s'appliquent à l'étude si attrayante de la sagesse, dantes operam sapienliœ quœ plurimum nos delectat; il se rappelle qu'il a été étudiant lui-même, nos aliquando disciplinis scholasticis insudantes, et il compte sur l'évêque de Senlis pour mettre ses chers universitaires à l'abri de toute molestation(1).
Nous ne trouvons pas de mention particulière pour les quatre évêques Robert de La Houssaye, Robert de Cressonsart, Gautier de Chambly et Pierre Cailleu ou Quaillou, qui se succédèrent sur le siège épiscopal de Senlis après la mort d'Adam de Chambly; mais on constate qu'en i3o8 Gui de Plailly a pour auxiliaires, dans son office de conservateur, les évêques de Meaux et de Beauvais, que Clément V lui avait associés par la bulle Sanc diiectorum®. Dix ans plus tard, nous retrouvons l'évêque de Senlis, Pierre Barrière, investi seul des fonctions de conservateur; c'est à lui que Jean XXII adresse la bulle Affectum eorum, dirigée, dit Du Boullay, contra moïestatores Universitatis. Le Pontife, plus explicite encore qu'Innocent IV, veut qu'on accorde aide et faveur aux universitaires inquiétés, opportuni prœsidio favoris assislere; et, pour témoigner toute l'importance qu'il attache à cette question, il fait suivre cette bulle d'une seconde, qui fut publiée à quatre mois de distance, et qui commence par les mots suivants : Ne profectum illorum <3).
Il dut donc sembler tout naturel au professeur du collège de Navarre d'aller demander asile et protection au conservateur des privilèges du corps enseignant; et tout porte à croire que les sympathies de Pierre Barrière étaient acquises de préférence aux universitaires dissidents, puisque nous le voyons, en 1829, c'est-à-dire deux ans après la condamnation de Marsile de Padoue, sommé de souscrire à la bulle Parisiense studium, qui restreignait ses pouvoirs en même temps que les privilèges de l'Université. Les deux bulles de 1 3 1 8 étaient surtout dirigées contre les ennemis des étudiants, contra moïestatores; celle de 1 3 2 6 . au contraire, a pour objet de réfréner les maîtres et écoliers qui abusent de leurs privilèges, magistros vel scholares abusores. On comprend que l'évêque de Senlis ail attendu quatre ans avant d'y adhérer, mais on s'explique également que le Pape ait cru devoir donner un second mandat de conservateur à Gille de Pontoise , abbé de Saint-Denis, et que l'abbé de Sainte-Géneviève ait cité le prélat retardataire à comparaître devant l'Université assemblée aux Mathurins, pour y prêter le serment exigé. Pierre Barrière donna probablement quelque satisfaction aux exigences du Pape et des universitaires, car le titre de conservateur ne lui fut point retiré. Toutefois, l'un de ses successeurs, Robert de Plailly, dut publier, en t34t, la bulle Fréquenter ex multorum, dans laquelle Benoît XII intimait aux
Du Bouilay, ff«<on« Universitatis Paris, t. III, (2) Hist. Univers. Paris, t. IV, p. 1 i3.
P- ^12- m Hist. Univers. Paris, t. IV. p. 180.
conservateurs des privilèges de l'Université l'ordre de ne pas les outre-passer : Ne uterentur ultra formant in eisdem contentant, dit le Galha christiana.
Jean de Jandun connaissait très- probablement les dispositions de Pierre Barrière; il savait qu'il trouverait à Senlis, indépendamment de la protection épiscopale, l'appui des ordres mendiants, qui y étaient fort bien représentés, puisque la ville possédait alors des Cordeliers, des Capucins et des Carmes, sans compter les couvents de Franciscains épars dans le diocèse. Il pouvait, en outre, espérer que le concile de la province ecclésiastique de Reims, dont la convocation était prochaine , ne répudierait pas complètement les doctrines de Marsile de Padoue. Sous ce rapport, ses espérances furent trompées; le concile se tint à Senlis même; il fut présidé par l'archevêque Guillaume de Trie, et l'on y vit siéger, à côté de Pierre Barrière, Gérard de Courtonne, évêque de Soissons, Albert de Roye, évêque de Laon, Jean de Marigny, évêque de Beauvais, Pierre de Latilly, évêque de Châlons, et Foucault de Rochecliouart, évêque de Noyon(l). Les doctrines relatives au pouvoir temporel ainsi qu'à la pauvreté du Christ n'y trouvèrent pas de défenseurs, et le séjour de Senlis devint dès lors aussi difficile pour Jean de Jandun que l'était déjà celui de Paris. Les théories du Defensor pacis étaient censurées partout, excepté en Bavière; les conciles 'provinciaux d'Avignon, de Marciac, de Ruffec, de Toulouse, avaient adhéré à la bulle de Jean XXII; l'Université seule hésitait encore, mais il était facile de voir qu'elle allait être entraînée dans le mouvement. La position n'était plus tenable pour Jean de Jandun ; tous les appuis lui manquaient à la fois; la royauté elle-même, qu'il croyait avoir intéressée à sa cause, semblait l'abandonner à ses ennemis. Selon toute apparence, il quitta Senlis peu après la promulgation des décrets du concile, et l'évêque Pierre Barrière dut lui ménager le moyen de se retirer en Allemagne , seule contrée où il pût encore trouver un asile.
Quoi qu'il en soit, après le procès de François de Venise et l'arrêt de la Sorbonne, il n'est plus question de Jean de Jandun. Retiré en Allemagne (2), sous la protection de Louis de Bavière, il consacra probablement les loisirs de l'exil à la révision des traités philosophiques qui avaient fait sa réputation à Paris, et à la composition de nouveaux ouvrages. Il a/ait dû emporter dans sa fuite ses manuscrits, et en particulier son Eloge de Paris:
1 Les décrets du concile de Senlis ne font pas mention des doctrines relatives au pouvoir temporel et à la pauvreté du Christ ; ils sont muets également sur ta personne de Jean de Jandun ; mais nous trouvons dans les actes du concile de Marciac , qui précéda de quelques semaines seulement celui de Senlis , un titre spécialement consacré aux mesures protectrices à prendre en faveur de ceux qui implorent la protection du clergé; c'est le titre XI (De confvgientibus ad Eccîesiam).
-] Indépendamment des raisons particulières qu avait Jean de Jandun pour choisir cette retraite, il existait alors des motifs généraux assez puissants pour engager les universitaires de Paris à chercher, dans l'occasion, un refuge au delà du Rhin. L'Al-
lemagne était une des quatre nations de la Faculté des arts; de plus, dit V. Le Clerc, cries deux peurr pies s'étaient depuis longtemps rapprochés. Cîteaux frétait en communauté de prières et d'intérêts avec cries nombreux monastères germaniques. Albert le rrGrand avait professé à Paris. Voici maintenant rr Henri de Hesse, Albert de Prague, Albert de Horrchenberg, Marcile d'Inghen , Ulrich d'Augsbourg. rr Henri de Minden, qui prennent part à l'enseignerrment et aux dignités de nos écoles. Nos docteurs, rà leur tour, dans leur existence troublée, comme «Jean de Jandun, Gerson, et plus tard Rainus, ont rrrecours à l'hospitalité d'un pays qui avait prolité r de leurs leçons. » (Hist. litt. de la France, t. XXIV. p. 5i4.)
c'est sans cloute pour cette raison que, depuis plusieurs siècles, ce dernier écrit fait partie des collections de la Bibliothèque impériale de Vienne, ainsi que nous le dirons plus lard. Nous avons vainement cherché à en savoir davantage sur le séjour de Jean de Jandun en Allemagne; les savants les plus autorisés, et en particulier M. le baron de Mùnch-Bellinghausen, conservateur de la Bibliothèque Augusta-Palatina, n'ont pu, malgré tout leur bon vouloir, nous renseigner plus exactement. S'il faut en croire le témoignage de maître Richard Barba, que nous avons déjà cité, l'ami de Marsile de Padoue aurait existé encore en 1876, c'est-à-dire quarante-neuf ans après son départ de Paris; il eût été alors plus qu'octogénaire. Ce qui paraît assez vraisemblable, c'est que les docteurs de Paris n'avaient pas conservé de relations avec lui, et qu'ils le supposaient vivant au moment de l'interrogatoire que leur fit subir le chancelier de Notre-Dame. Correspondre avec un excommunié eût été, à cette époque, chose fort compromettante, et les confrères de Jean de Jandun ne purent ou ne voulurent fournir sur son compte que des renseignements de date très-ancienne.
circonstances Voici maintenant à quelle occasion ont été écrits les deux Eloges dont le texte va suivre, lesquelles ont été écrits Jean de Jandun était donc retiré à Senlis, lorsque, le 3 juillet i323, ainsi qu'il nous es eux loges. l*apprend lui-même à la fin de son ouvrage il reçut d'un de ses amis particuliers une lettre dans laquelle on lui disait, en employant les termes de l'école : «Avouez-le, être à «Paris, c'est exister dans le sens absolu du mot (simplicitery, être ailleurs, c'est exister accidentellement, à certains égards (secundum quid};» ce qui signifie en langage ordinaire : Etre à Paris, c'est vivre; être ailleurs, c'est végéter ('2). Jean de Jandun crut sans doute ou qu'on le raillait dans le monde universitaire ou qu'on s'y réjouissait de sa disparition; aussi, pour braver ses détracteurs, répliqua-t-il en employant l'une des formes usitées alors pour les actes publics et pour les notifications aux écoles : Noverint universi... (3'. Sa réponse est moins une lettre qu'une sorte de manifeste tour à tour agressif et circonspect. Il y justifie l'existence d'un honnête homme à Senlis, décrit les agréments de cette ville, la fertilité du territoire environnant, l'abondance des vins qu'on y récolte et l'excellence du pain qu'on y fabrique. Il vante, en outre, la propreté des rues pavées, la salubrité de la température, les qualités aimables et solides des habitants, la beauté des forêts voisines, etc.
Un certain personnage, ennemi de l'auteur, eut connaissance de cet éloge, composé peut-être à son intention; il y vit une bravade ou tout au moins un parallèle injurieux
(l) C'est dans la quatrième partie de l'Éloge de Paris que se trouve l'Éloge de Senlis, prétexte de toute cette polémique. Régulièrement, ce morceau aurait dû être placé en tête du manuscrit, puisqu'il contient la formule de notification et l'exposé des circonstances qui ont engagé l'auteur à prendre la plume ; mais il est probable que Jean de Jandun n'a pas voulu fournir de nouvelles armes à son adversaire, en donnant à Senlis la place d'honneur, et qu'il a cru devoir rejeter prudemment l'éloge de cette ville à la tin de son ouvrage.
m Cette pensée a été souvent exprimée depuis ; Gresset notamment l'a formulée dans ce vers bien connu :
On ne vit qu'à Paris, et Ton végète ailleurs.
(Le Méchant, ade III , scène m.)
(,) Elle répond à une des anciennes formules françaises : «On fait assavoir; sachent tous.» On trouve également, dans le Rec. des Ordonn. roy. dans Du Boullay, etc. : n-iNoverit universitas vestra, rrNoveritis, Notum facimus, Pateat universis, etc.»
pour Paris; aussi écrivit-il sur le ton laudatif le plus exagéré, dans un style obscur et prétentieux, un panégyrique où il mettait Paris incomparablement au-dessus de toutes les autres villes. Il reprochait en outre à Jean de Jandun son ingratitude envers cette patrie commune des Français et des étrangers, le persiflait de n'avoir pas compté parmi les agréments de Senlis les myriades de mouches, les grenouilles avec leurs concerts harmonieux, et finissait par se démasquer en appelant sur la tête de son ennemi les foudres de la vengeance divine.
Celui-ci crut devoir protester contre des interprétations qu'il avait peut-être provoquées. Il eût mis sans doute moins de chaleur dans sa réponse si les menaces dont il était l'objet ne lui eussent rappelé l'animosité de ses adversaires et les périls de sa situation. A une attaque violente il répondit en usant de beaucoup de ménagements envers son contradicteur; mais il tint à lui prouver qu'on pouvait, sans cesser d'être juste à l'égard de Senlis. faire de Paris un éloge complet, justifié par des faits positifs, où l'on ne se bornerait pas ttà des métaphores pompeuses, à de vagues généralités qui ne disent rien à l'esprit. » En conséquence, il composa un Traité, qui affecte également le ton du panégyrique, et dont le style est souvent obscur et déclamatoire; toutefois c'est une œuvre plus sérieuse et mieux raisonnée que le factum passionné du Dictateur. Nous ignorons quelle impression elle produisit sur l'esprit de cet irascible personnage.
Le premier des deux Eloges a pour tout mérite d'avoir provoqué l'écrit de Jean de Analyse
Jandun. Nous avons dit plus haut qu'il ne renferme que de pompeuses banalités, et n'a î£emTer èhjpl d'autre but que de rendre odieux l'ancien professeur du collège de Navarre : le lecteur en jugera.
Quant au second traité, divisé par l'auteur en quatre parties, nous allons le faire con- Deuxième Éloge, naître en résumant les principaux faits qu'il contient.
Dans la première partie, chacune des quatre Facultés, dont la réunion composait l'Uni- i>r versité de Paris, est le sujet d'un chapitre séparé. Celle des arts, comme la plus ancienne, " occupe le premier rang; elle était établie, depuis longtemps déjà, dans la rue du Fouarre L'auteur, après avoir indiqué les études auxquelles on s'y livrait, fait l'éloge des sept arts libéraux et des diverses parties de la philosophie , « qui répand ses lumières dans toutes « les âmes dignes de les recevoir. »
Au second rang est la Faculté de théologie, établie dans la paisible rue de Sorbonne, •<où des maîtres pleins de vertu, par de fréquents exercices de lecture et de dispute, éclairassent les écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament, et s'efforcent, par de fréquentes « prédications, d'enraciner dans les cœurs les vérités de la loi divine.»
(l) Au sujet des écoles de la rue du Fouarre et de leur état vers la fin duxuf siècle, nous signalerons , entre autres documents , le remarquable travail du savant doyen de la Faculté des lettres de
Paris, J. V. Le Clerc, mort depuis peu, travail qui fait partie du tome XXI de Y Histoire littéraire de la France et qui a pour titre : Siger de Brabant et les écoles de la rue du Fouarre.
\h DOCUMENTS ET ECRITS ORIGINAUX.
En troisième lieu, l'auteur nomme la Faculté des décrets et des décrétâtes, établie dans la rue du Clos-Bruneau. Cet enseignement, comme il le remarque, était fort important pour l'administration des églises; c'était, en effet, un cours de droit ecclésiastique. Le droit civil n'était pas enseigné alors à Paris; plus d'un siècle après cette époque, en i/t5i, le poëte Astesan, dont nous publions plus loin l'œuvre encore inédite, nous dit que les Français, c'est-à-dire les habitants de l'Ile de France, et en particulier les Parisiens, ne s'inquiétaient pas du droit civil. L'Université fondée à Orléans dès i3o6, et confirmée par Philippe le Bel en i3i2, remplaçait à cet égard celle de Paris
Vient enfin la Faculté de médecine, dont l'auteur n'indique pas le siège, et qui n'était pas encore fixée rue de la Bûcherie(2>. 11 en dit peu de chose, et nous peint seulement les médecins allant par les rues , revêtus d'habits précieux « et la tête couverte du bonnet doctoral." 11 ajoute que les apothicaires demeuraient tous sur le très-célèbre Petit-Pont ou aux alentours, et qu'ils avaient soin d'étaler aux regards les vases qui renfermaient leurs médicaments.
En donnant au Petit-Pont l'épithèle de très-célèbre, Jean de Jandun fait sans doute allusion à une époque antérieure à celle où il écrivait, et qui nous reporte aux premiers temps de l'Université de Paris, c'est-à-dire à la seconde moitié du xnc siècle. Il résulte de certains vers latins, dont un sous-prieur de l'abbaye de Saint-Victor à Paris, nommé Godefroy, est l'auteur, qu'à cette époque le Petit-Pont était habité principalement par les élèves et les professeurs d'une des sectes de philosophie scolastique qui se partageaient l'école. Godefroy donne, au sujet de la construction et de l'état matériel du Petit-Pont, au xne siècle, des détails curieux, signalés par l'abbé Le Beuf, qui, le premier, a cité ces vers. Il nous apprend que les disciples d'un nommé Jean avaient fait bâtir ce pont à leurs dépens , qu'ils y possédaient chacun une maison, et qu'on les appelait les Parvi-Pontins. Il donne, en outre, sur l'état matériel de ce pont des détails utiles à faire connaître. Voici la traduction de ces quatrains : « Des hommes ont construit un pont de leurs propres mains et ont créé un passage commode au-dessus du fleuve; ils y ont établi des maisons pour chacun d'eux; et «c'est de là qu'ils ont pris le nom d'habitants du pont [Parvi-Pontinsy Les matériaux n'en sont
- pas moins beaux que l'architecture; le dessous du pont est formé de piles en pierres taillées, et cette solide structure est appuyée sur des colonnes fortes comme l'airain, qui ■■ défient à jamais tous les chocs. Le dessus du pont est garni de pavés bien unis , décoré r d'enseignes d'or et d'argent (dorées et argentées), muni des deux côtés de murs assez
- élevés pour que la foule inexpérimentée n'ait pas de chute à redouter. iMais il y a aussi 7 des saillies ou ouvrages extérieurs lexedras), au moyen desquels on peut voir leau du ■ fleuve et en sonder la profondeur cachée. Quelques-uns viennent se livrer aussi en cet -endroit au plaisir de la natation, et rafraîchir leurs membres brûlés par les ardeurs de 7 l'été. Là se tient une école de docteurs vénérables, éminents par leur science et leurs
(1) Voir plus loin le texte du poème d'Aslesan. vers 21 3.
2) C'est seulement au milieu du xv* siècle que l'Kcole de médecine, jusque-là sans domicile fixe.
s'est installée dans cette rue. (Voir le curieux opuscule publié en 1 866 par M. Achille Chéreau. sous ce titre : Notice sur les anciennes écoles de médecine de la rue de la Bûcherie, etc. Paris . in-8".)
« mœurs, qui instruisent les populations ignorantes. Heureux le peuple qui a de tels '■ maîtres (l) ! »
La seconde partie de cet Eloge, divisée en dix chapitres, est la plus curieuse pour l'histoire de notre capitale. Dans le premier chapitre , l'auteur parle des églises en général ; il ne s'arrête en particulier que sur Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, qu'il appelle simplement la Chapelle royale. Notre-Dame est, suivant lui, le plus grand, le plus imposant, le plus merveilleux monument qui existe, par la magnificence et la hauteur de ses tours, par cette suite si compliquée de voûtes latérales inférieures et supérieures, ces nombreuses chapelles si brillantes placées dans tout le pourtour de l'église, ce crucifix dont les bras étendus séparent le chœur de la nef; ces deux grandes roses, opposées l'une à l'autre, parfaitement semblables, et dont les vitraux brillaient alors, comme encore aujourd'hui, de couleurs si vives et de figures si riches et si variées. La Chapelle royale, dite plus tard Sainte- Chapelle , située dans l'intérieur du Palais, se fait remarquer par sa structure solide, par le fini de ses peintures, ses images dorées, la transparence de ses vitraux, les riches ornements de ses autels et de ses châsses, au point qu'en y entrant «on se croit ravi au ciel et introduit dans une "des plus belles chambres du paradis. 5; Mais l'auteur ne dit rien des objets vénérés pour lesquels saint Louis avait fait construire la chapelle du Palais : nous voulons parler des reliques, dont on trouve dans le poème d'Astesan une énumération très-complète.
Le second chapitre contient la description du Palais qui était alors le siège de la royauté, et où se tenait le Parlement, rendu sédentaire à Paris depuis i3o2 seulement. L'auteur indique dans la Grande Salle les statues des rois de France, et la table de marbre «dont la
1 1 DE PARVI PONTANIS.
Quidam pontem manibus suis extruxerunt, Et per aquas facilem transitum fecerunt. In quo sibi singuii domos statuerunt; Unde pontis incoic nomen accepernnt.
Decens est matcria, decens est figura; Cubicorum iapidum sub est quadratura ; Stat cohimpnis eneis soiida structura, Nuilis motionibus umquam ruitura.
Pavimcntis desuper opus est politum, Aureis argenteis signis insignitum .
Editis lateribus undique munitum , Ne ruinam timeat vulgus imperitum.
Sed et habet exedras per quas speculantur, Et latentem (luminis fundum perscrutantur. Alii natatibus quoque delectanlur, Et eslivis solibus usli recreantur.
Venerandus sedet hic ordo seniorum Et doctrine gratia preminens et rnoruni. Simplices erudiunt turbas populorum.
0 beatus populus talium rectorum !
L'abbé Le Beuf ( Dissertations sur l'Histoire ecclésiastique et civile de Paris, etc. Paris , 17/11, in-i 2 , 3 vol. t. II, p. 25 1 : Notice des différentes sectes de Philosophes qui étoien! à Parts au au" siècle, etc.)
donne les vers que nous reproduisons ici . après les avoir collationnés sur le manuscrit original (Bibliothèque impériale , fonds Saint-Victor 912, olim 1198). M. l'abbé Dufour nous a signalé ce curieux passage. Parmi les historiens modernes de Paris, Dulaure lavait connu et indiqué d'après l'abbé Le Beuf, mais sans reproduire les vers (Histoire de Paris, t. II, p. i3i de l'édition in-12, Paris, 1825). Pendant tout le xme siècle, le Petit- Pont est resté célèbre. Après les chutes successives survenues en 1196, 1206, 1280, 1296, et qui en ruinèrent les maisons, malgré les assurances données par Godefroy , les philosophes Parvi-Pontins furent remplacés par des marchands de tout genre. Joinville , qui écrivait quinze années à peu près avant Jean de Jandun, dit en parlant de l'incendie allumé par les Sarrasins chassés de Damiette dans le bazar où étaient entassées toutes sortes de marchandises : <r II advint de cette chose comme si quelff qu'un demain (dont Dieu le garde!) mettait le rffeu au Petit-Pont.» (Œuvres de Joinville , édit. de M. Nataiis de Wailly, Paris, 1867, in-8°, p. 109.) — Guillebert de Metz , que nous publions plus loin . donne également une description du Petit-Pont.
« surface polie est illuminée par les rayons du soleil couchant.» Là, des deux côtés, dit-il, sont assis sur des sièges élevés des hommes d'état, maîtres des requêtes ou notaires du Roi. La position occupée dans le Palais par le Parlement est désignée avec soin : dans la Grand' Chambre, dont l'entrée est au nord du Palais, «siègent ces hommes d'une prudence toujours «éveillée, que l'on appelle les maîtres du Parlement, occupés sans cesse à rendre des sentences, suivant la justice, sans acception des personnes, et toujours incorruptibles.»
Le troisième chapitre est consacré aux édifices civils : l'auteur ne donne de détails que sur les Halles, qu'il appelle Aulce Campellorum (les Champeaux). Il est ici tout à fait original; c'est le seul écrivain d'une date reculée qui nous transmette des détails abondants et circonstanciés sur les Halles, lesquelles ressemblaient fort, à cette époque, à ce que l'on nomme de nos jours un bazar. Il s'excuse d'abord de ne pouvoir décrire tout ce qu'il a vu dans les bâtiments des Halles des Champeaux : aux salles inférieures, des quantités innombrables de draps plus beaux les uns que les autres; des fourrures, des soieries, des étoffes faites de substances étrangères, dont il ignore le nom latin. La partie supérieure de l'édifice forme une immense galerie, où sont exposés tous les objets qui servent tant à l'habillement qu'à la parure: couronnes, tresses, bonnets, peignes, besicles ou miroirs, ceintures, boucles, bourses, gants, colliers, etc. Ce spectacle merveilleux méritait, pour être connu et apprécié, d'être vu non pas une ou deux fois, mais tous les jours, sans pouvoir jamais lasser la patience ou satisfaire pleinement la curiosité. L'auteur termine ce chapitre par quelques mots sur les hôtels des rois, comtes, ducs, chevaliers, barons et prélats : ils sont si vastes, si nombreux, assure-t-il, que, sans compter les autres maisons, ils pourraient, à eux seuls, former une très-grande ville
Dans le quatrième chapitre, Jean de Jandun parle des artistes et ouvriers de tout genre qu'il considère comme le complément indispensable du corps politique, doctrine des plus libérales, qu'il emprunte d'ailleurs à Aristote. Ils sont en si grand nombre, dit-il, qu'il n'y a pas deux maisons de suite qui n'en soient peuplées. Il énumère ensuite, sans ordre et sans donner de détails, la plupart des industries alors en usage : les images peintes, sculptées ou en relief, le travail des selles et harnais, des épées, lances, arcs, flèches, boucliers, cuirasses, casques et autres armes. 11 ajoute, à propos des boulangers, un détail d'autant plus curieux qu'il est encore exact de nos jours : tant à cause de la manière dont ils travaillent, dit-il, que du grain et de l'eau qu'ils emploient, ils savent donner au pain une qualité supérieure et une délicatesse que l'on chercherait vainement ailleurs. Il indique encore la fabrication des vases d'or et d'argent qu'il place principalement sur le Grand-Pont, où l'on entend, dit-il, retentir les marteaux tombant en cadence sur l'enclume. Les pareheminiers, les écrivains, les enlumineurs, les relieurs terminent cette nomenclature un peu sèche.
Au chapitre cinquième, l'auteur essaye de dépeindre le caractère moral et physique des Parisiens. Ils sont généralement modérés , dit-il , mais, s'ils s'écartent de la ligne du milieu, ils deviennent plutôt irascibles qu'apathiques; ils ont de l'affabilité, et, s'ils pèchent par excès, ils se montrent plutôt calmes et froids qu'insolents1". Les Parisiens et la plupart des Français sont enjoués; mais ils tombent plutôt dans la bouffonnerie que dans la rusticité.
' Celte apparente contradiction résulte des termes mêmes de Jean de Jandun. (Voir 2e part. ch. v.)
francs et ouverts, ils deviennent quelquefois vantards. Us ne sont ni trop grands, ni trop petits, ni trop forts, ni trop faibles, également capables des fonctions civiles et des fatigues de la guerre. Les femmes, «malgré les recherches de leur parure et les beautés ineffables «de leur visage, sont honnêtes. Si quelques-unes se sont écartées des voies de la sagesse, «je prie Dieu qu'il les y ramène! 55 s'écrie notre auteur, non sans une légère pointe d'ironie.
Au sixième chapitre, Jean de Jandun parle, mais trop succinctement, de la Seine et du commerce dont ce fleuve était depuis longtemps une voie importante. Il énumère les principales denrées qui faisaient l'objet de la navigation : les vins, le blé, le foin, l'avoine, le sel, le charbon et le bois.
Dans le septième chapitre, l'auteur fait mention des boissons et des vivres; mais il ne dit à cet égard que d'insignifiantes généralités. Le site de Paris, ajoute-t-il, et même celui de toute la France, est admirable par son heureux climat, qui est tempéré entre l'excès du chaud et du froid. Ce climat exerce une influence bienfaisante sur l'esprit des habitants. Tel est le fond du huitième chapitre. Le neuvième et le dixième se composent d'un résumé du livre en forme d'épilogue, et d'une énuméralion, en forme de tableau, des titres pompeux que l'auteur donne au roi de France.
La troisième partie de l'opuscule est employée à réfuter longuement , et avec les subtilités Troisième partie, de l'école, quelques assertions de l'adversaire; c'est ce que l'auteur appelle les inconséquences renfermées dans le discours du Dictateur.
La quatrième n'est que l'Éloge de Senlis, qui a donné lieu à toute cette polémique et Quatrième partie, qui en est réellement le préambule.
Le style de Jean de Jandun est souvent très-obscur : il a fallu que M. Taranne, qui le style et traduction, premier a établi le texte original, eût une grande connaissance de la latinité scolastique pour éclaircir maints passages. On sait qu'il est difficile, et quelquefois impossible, de déterminer le sens que les docteurs du xive siècle attribuaient à tel mot latin, qui de nos jours n'est plus interprété de même {iK Aussi M. Bruel, archiviste paléographe, chargé de préparer
'' Voici le jugement, un peu sévère, porté par V. Le Clerc sur la valeur littéraire du groupe d'hommes auquel appartient Jean de Jandun : r-Dans leurs œuvres latines, où ils se servent d'une f langue qui est celle de leur vie tout entière, où -nous recevons immédiatement l'impression de ce -qu'ils ont dû penser en latin, il est bien rare rr qu'une page moins pédantesque, moins hérissée «de citations et de formules, se rapproche assez fdes exemples de composition et de goût laissés rpar les maîtres, pour nous faire comprendre le n succès de quelques hommes qui eurent, même t comme écrivains, une renommée éclatante, et f qu'on ne peut plus lire aujourd'hui. Le crédit ■■dont ils jouirent alors s'explique-t-il mieux par la
ff supériorité morale, par le caractère, par leur rôle ndaiis l'histoire de leur temps? Nous ne le croyons rrpas non plus; il nous semble qu'il y a toujours «quelque chose à regretter dans ces personnages rrqui, de l'humble obscurité de l'école, se sont « élevés sur la scène du monde. Jean de Jandun. rr Guillaume Okam, François de Mayronis, Jean rrBuridan, n'ont point de qualités qui égalent l'emft portement de leurs passions théologiques ou politiques. Même au temps de la plus grande auto-
rr rite des docteurs de Paris ils ont pu avoir
a assez de mérite pour sortir de la foule, mais pas ffassez pour acquérir une réputation durable dans ff l'Église ou dans l'État, n (Hist. lilt. de la France t. XXIV. p. 269.)
Valeur hisloriqui
Manuscrits «les deux Kioges.
la traduction de ce latin prétentieux, entortillé et assez barbare, a-t-il eu à lutter contre des difficultés sans nombre. 11 lui a été recommandé surtout de se tenir le plus près possible <lu texte, afin de laisser à cette polémique, conduite d'après les habitudes de l'école, toute son emphase et toute son originalité
La première partie de cet Eloge, consacrée à l'Université de Paris, est écrite dans un langage très -scolas tique et remplie d'indications précieuses sur les luttes, les idées et le style de ce temps. La seconde est de beaucoup la plus importante au point de vue où nous nous plaçons. De nombreux renseignements historiques relatifs à Paris s'y trouvent, en effet, principalement dans la première moitié. La quatrième partie, qui contient l'éloge de Senlis. renferme quelques détails curieux, par exemple, le pavage des rues de cette ville de l'ancien Valois, ce qui n'était pas ordinaire au xiv" siècle, la qualité supérieure du pain qu'on y fabriquait, et aussi la fraîcheur et la fécondité des campagnes environnantes. Si ce n'est pas une exagération de l'auteur, qui aurait trouvé là matière à écrire une églogue en prose ou à railler agréablement ses détracteurs, Senlis était parvenu, au xivc siècle, à un degré remarquable de propreté, et son territoire offrait une belle culture.
On ne connaît que deux manuscrits de ces opuscules, l'un à la Bibliothèque impériale de Paris, l'autre à la Bibliothèque impériale de Vienne. Le manuscrit de Paris renferme seulement l'écrit le plus étendu, et ne porte aucun nom d'auteur; celui de Vienne contient le texte complet des deux Eloges, avec le nom de Jean de Jandun. Il était absolument nécessaire de l'étudier; aussi M. le Sénateur Préfet de la Seine a-t-il eu recours à l'obligeante entremise de LL. Exc. les ministres de l'instruction publique et des affaires étrangères pour obtenir l'envoi de ce manuscrit à l'Hôtel de Ville. Aussitôt que S. Exc. l'ambassadeur de France à Vienne eut exprimé le désir qu'il était chargé de transmettre, MM. les conservateurs de la Bibliothèque impériale de Vienne, autorisés par le ministre compétent, mirent le plus grand empressement à y satisfaire.
Manuscrit de Paris. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale de Paris forme un volume petit in-40^, composé de cent soixante et seize feuillets de vélin. Autrefois relié en bois couvert de vélin blanc, il a été revêtu depuis peu d'une demi-reliure en maroquin rouge. Il se compose de plusieurs traités qui ont été transcrits dans la seconde moitié du xive siècle. Voici la liste de ces ouvrages :