LE DONJON
Ce donjon, le plus fort qu'il y ait dans le royaume de France, paraît très-élevé. J'en ai fait l'ascension, non sans fatigue, en comptant deux cent vingt-deux marches; il est haut de trente-trois brasses, et l'on dit que les murs descendent dans la terre à une égale profondeur. La preuve s'en découvre aisément, suivant moi, puisqu'il y a dans cette tour un puits d'une profondeur de plus de quarante brasses, d'où l'on tire une eau plus claire que le cristal, la plus fraîche et la plus agréable au goût qu'il y ait dans ce pays. Elle est montée à la surface par un mécanisme admirable. Ajoutez un moulin que l'on peut tourner
(1) Le Journal d'un Bourgeois de Paris constate dans les termes suivants la dévastation de Saint- Denis par les Anglais (1 435 ) : rr Les Angloys estoient r dedans Sainct-Denys qui pilloient la ville, sans •'rien y laisser à leur povair; ainsi fu la ville de "Sainct-Denys destruite; et quant ilz orent tout pillé ■••à leur povair, si firent abattre les portes et les
-murs et en firent ville champestre (1 436)
r Le mardy des festes de Pasques , les Gouverneurs "de Paris firent partir de Paris, environ mynuit, frbien six ou huit cents Angloys pour aler bouter le f feu en tous les petis villaiges et grans qui sont -entre Paris et Pontoise sur la rivière de Seine; et -quand ils furent à Sainct-Denys, ils pillèrent l'ab- «• baye, et vray est qu'à l'abbaye, aucunx prenoient 'ries relicques pour l'argent avoir qui autour estoit -et défait. L'ung regarda ung prestre qui chantoit
rrla messe, et pour ce que elle luy sembloit trop rr longue, quant le prestre eut dit Agnus Dei, et rr qu'il usoit le precieulx sang, ung grand ribault rrsaut avant, et tantost print le calice et les corporraux et s'en va. Les autres prindrent nappes de r-tous les autels, et tout ce qu'ils purent trouver rrdans l'église de Saint-Denys. * (Journal d'un Bourgeois de Paris, édit. de 1729, p. 161 et 1 65.)
(S) rrLe château de Coucy, dit M. Viollet-le-Duc . 'rest iui édifice vaste , conçu d'ensemble et élevé d'un rrseul jet, sous une volonté puissante et au moyen -de ressources immenses; son assiette est admirablement choisie et ses défenses disposées avec un rrart dont la description ne donne qu'une faible idée. «•Bâti à l'extrémité d'un plateau de forme très-irrérrgulière, il domine des escarpements assez rapides rrqui s'élèvent de cinquante mètres environ an -
Adde molendinum maniLus, si tempus adesset Urgens, volvendum, furnumque in turre locatum. Circuitus vero turris, dimensus ab extra, Qui tereti forma, qui pulchra est conditus arte ,
4a5 Non secus ac reliquœ quas dicam in tempore turres, Sexaginta viri tensas amplectilur ulnas.
Murus at illius nimirum est densus ubique Quinque et viginti pedibus seu quatuor ulnis. Adjuncta média ; qua re ne fallerer, ipse
i3o Mensurare meo vohii cum corpore totam.
Et tamen interius satis est spaciosa : pedesque Quinquaginta duos tam fundo turris in imo Quam mediis spaciis habet; ast in parle suprema Latior est multo, nam sex et continet in se
û35 Octoginta pedes; ita plumbo tecta tenaci Extremos inter cingentes undique muros , Ut super, infusis illic fluvialibus undis, Servati fuerint tanquam in vivaria pisces. Ergo videntur ibi miracula : quaiia quondam
ijo Deucaiioneo mirata est ipsa vetustas
Tempore, dum pisces sunt capti in turribus altis. Praeterea turrim circumdant undique fossae Praecipites, denso fultœ circumquaque muro, Ex quibus apparet quod, quamvis hoslis iniret
145 Castri alias partes, tamen haec invicta maneret.
Non reticendum hic est , puto, quod super ostia turris
Sculpta est effigies illustris principis ejus
Qui primus fuerat castri fundator, et idem
Qui, cum magnanimus, cum prœstantissimus armis
45o Esset vir, fulvum memoranda in bella ieonem, Vastantem patriam non paucis caedibus illam , Perculerat saevo mediumque ccciderat ictu. Unde monasterium princeps fundavit, et illi iEterna a domito posuit cognomina monstro.
455 Cujus adhuc palmœ monimentum vidimus enstmi . Tam longum quantum potui complectier idnis Extensis, cujus satis est quoque lamina lata . Quo perhibent ejus dextra cecidisse Ieonem . Hinc est victoris victique leonis imago
'■6o Gaelata in dura turris super ostia petra.
à liras, dans un moment d'urgence, et un four placé dans la tour. Le donjon, qui est de forme ronde et travaillé avec art, de même que les autres tours dont je parlerai en leur lieu, a soixante brasses de circonférence. Le mur du donjon a, dans toutes ses parties, une épaisseur de vingt-cinq pieds ou quatre brasses et demie; pour en être plus sûr, j'ai voulu mesurer moi-même tout ce donjon de mes propres mains. Et cependant à l'intérieur il est assez spacieux: il a cinquante-deux pieds, tant à sa base que dans la partie moyenne; mais il est beaucoup plus large à son sommet, qui mesure quatre-vingt-six pieds de diamètre. 11 est si bien couvert de plomb entre les murailles qui l'entourent de toutes parts, que l'on a pu amener de l'eau sur la plate-forme et y conserver des poissons comme dans un vivier. Ainsi l'on voit dans ce cbâteau des merveilles, telles que l'antiquité en a admiré jadis au temps de Deucalion, quand des poissons étaient pris au haut des tours. En outre le donjon est environné de toutes parts de fossés profonds, défendus tout autour au moyen d'épaisses murailles; par où l'on voit que, quand même l'ennemi envahirait les autres parties du chàleau, celle-ci resterait inaccessible
Il est une chose que je ne dois pas taire : au-dessus de la porte de la tour est sculptée l'image de l'illustre prince qui fut le premier fondateur du château (2). Comme c'était en même temps un homme magnanime et très-puissant par les armes, il frappa dans une lutte mémorable un lion à la fauve crinière, qui répandait la dévastation et le meurtre dans ce pays, et, d'un coup terrible, coupa ce monstre en deux. En souvenir de cet exploit, le prince fonda un monastère, et lui donna pour jamais le nom du monstre vaincu. Comme second monument de celte victoire, j'ai vu l'épée du héros; elle est si longue que j'ai pu à peine la mesurer avec mes bras étendus, et la lame en est assez large : c'est l'épée avec laquelle le lion tomba, dit-on, frappé par la main du prince. C'est pourquoi l'effigie du vainqueur et du lion vaincu se voit sculptée dans la pierre dure, sur la porte de la
ff dessus d'une riche vallée, terminée au nord-ouest rrpar la ville de Noyon, et au nord-est par celle de fChauny ; il couvre une surface de dix mille mètres f environ. * (Description du chàleau de Coucy, par M. VioUet-le-Duc, architecte du Gouvernement. 9.' édit. Paris, Bance, 1861, in-8°.)
(1) Le donjon de Coucy, qu'Astesan décrit avec beaucoup de détails, porte, dit M. Viollet-le-Duc . "3i mètres de diamètre hors œuvre sur 6 h mètres, "depuis le fond du fossé dallé jusqu'au couronnerment. Outre son fossé, ce donjon possède une enrr ceinte circulaire ou chemise qui le protège contre fies dehors. . .« Pour bien faire apprécier la force de cette redoutable citadelle, M. Viollet-le-Duc expose dans les termes suivants la série d'efforts qu'aurait exigés un siège en règle : rr L'assiégeant devait franrrchir la première porte et son pont-levis, traverser f un chemin sous les projectiles lancés de la partie a supérieure de la chemise et du crénelage, forcer
ffdeux vantaux et affronter un mâchicoulis. Il se fr trouvait alors en face de la herse donnant sur le "fond du fossé de la chemise, ayant à sa gauche la t porte ferrée qui fermait le bas de l'escalier de la T cuisine, et arrêté dans la galerie inférieure par ffune source qui est un véritable puits dans un sourr terrain obscur. S'il forçait la herse, il pénétrait ffdans le fond du fossé intérieur, lequel est dallé et rrsans communication avec le sol de la cour; battu rrpar les défenses supérieures du donjon, qui lui ff envoyaient des projectiles d'une hauteur de 6o rr mètres, et par le chemin de ronde de la courtine, rtil était perdu, d'autant que les hommes occupant rrce chemin de ronde pouvait descendre par l'escarrlier, passer dans la galerie de contre-mine, trarr verser la source sur une planche et lui couper «•la retraite, en reprenant la poterne derrière lui."
(2) Enguerrand III, seigneur de Coucy, qui fit bâtir le château de 12-25 à i-23o.
Nostra œtas igitur sese vidisse leonis Victorem gaudere potest, velut Herculis œtas Gavisa est ab eo Nemeaea'1' mole subacta.