ALEXANDRE PRIVAT D’ANGLEMONT
Sursitm corda I
Vous coudoyez tous les jours, dans les rues de Paris, des milliers de passants, auxquels vous n’accordez pas la moindre attention.
Vous faites très-bien: ils n’en sont pas dignes. Ce sont des physionomies sans physionomie, des médailles sans effigie, des monnaies sans millésime. Ce ne sont ni des pièces de vingt francs, ni des pièces de cent sous, ni môme des sous î — ce sont des liards.
Ces passants forment la foule, la tourbe, la masse, le troupeau envoyé sur terre par l’ironique Demiourgos, pour y brouter Cette luzerne fanée qui s’appelle le Bonheur. Cela naît, cela vit, cela meurt on ne sait pas comment, — et l’on n’a vraiment pas besoin de le savoir. Ce ne sont pas des créatures humaines, -r ce sont des ombres. Cela passe — sans avoir été.
Et cependant, à ce qu’il paraît, ce sont là précisément les favorisés de la Providence, — cette grande
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inconséquente! Ce sont là les heureux, les joyeux, les tranquilles, les protégés de ladoi, de la vie et du hasard ! Cela a des femmes, des enfants, de la famille, de la propriété, des souliers, des habits, de l’argent, — je ne sais plus quoi encore! Cela jouit, en un mot.
Mais, à côté d’eux, passent et repassent — tristes parfois, songeurs souvent, pauvres toujours — de belles et grandes figures, qui ont une physionomie, une couleur, un relief, une originalité, une date, une signification : ce sont des artistes, des poètes, des penseurs, des chercheurs, des inquiets, — les énamourés de gloire, les affolés de chimères, les assoifés de rêveries.
Ce sont les vrais membres de la Burschenschaft, — ce sont des hommes !
Aussi sont-ils, les trois quarts du temps, gueux et souffrants, mal habillés et mal chaussés, — parce que chez eux, tout au rebours des autres, c’est la Belle qui mène la Bête, et non la Béte qui mène la Belle. Ils ont du génie, peut-être, — du talent et de l’esprit, à coup sûr. Ce sont des natures d’élite, des vases d’élection, des intelligences et des cœurs. Ils connaissent l’amour, ils pratiquent l’enthousiasme, ils ont le sens de la vie ; ils ont le sentiment du bon et du vrai, du . grand et du beau.
Aussi la foule, — le peuple des ignorants, des imbéciles et des Philistins, — la foule les couvre de mépris, d’injures et de boue, au lieu de les couvrir de fleurs, de caresses et de billets de banque.
Mais je vous connais, madame la Foule, — et c’est une mauvaise connaissance que j’ai là. Je vous connais! Voilà dix-huit cents ans que vous préférez Bar abbas à Christ, le coquin à l’apôtre, Jean Hiroux à Jean Journet!
En sortant d’Athènes, Démosthènes se retourna,
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étendit les mains et s’écria: « O dame Minerve, patronne de cette ville, pourquoi prends-tu plaisir à trois si mauvaises bôtes, au hibou, au dragon et à la foule?... »
Il avait raison, Démosthènes.
La foule, — c’est l’éternelle histoire de la cigale et de la fourmi. Elle est toute fière — parce qu’elle travaille, l’imbécile ! — d’avoir à donner sur les doigts à un pauvre diable de criquet qui chantait dans les sillons, en plein soleil et en pleins parfums, pendant qu’elle suait d’ahan à rapporter au logis des provisions à n’en plus finir pour les jours de froidure et de disette.
Sotte et méchante bête !
Eh! fourmi, ma mie, tu ignores, je le vois bien, que chaque créature a sa fonction ici-bas, et que tel, qui est si fier d’être attelé à l’arroi et de manier l’aiguillon, ne pourra jamais, jamais, jamais être attelé à une œuvre d’imagination quelconque et manier la plume, le crayon ou le burin l Le bon Dieu sait bien ce qu’il fait, tl t’a créée, pécore, pour le travail et pour l’activité tes pattes : travaille I travaille I travaille ! Va, viens, de ci, de là, par monts, par vaux, à la quête de l’épi, du grain, de la fortune qu’il est dans tes rapaces instincts d’amasser! Thésaurise, accapareuse, thésaurise 1 C’est dans ton rôle, c’est ta fonction. Mais n’injurie jamais les pauvres chanteurs ambulants qui viennent te demander un morceau de pain lorsqu’ils ont trop faim : tu as le droit de leur refuser, purement et simplement, comme une bête sans cœur que tu es, — mais tu n’as pas le droit de les injurier et de les gouailler, comme tu le fais, bête sans esprit !
ALfiXANUUK FKIVAT d’aNGLEMONT
Car U ne faut pas craindre de répondre, toutes les fois qu’on en a l’occasion, à cette Iftche et misérable leçon de la fourmi, — qu’elle ait des pattes ou des souliers ferrés, c’est tout un! — par une autre leçon qu’elle ne comprendra probablement jamais, hélas! Il ne faut pas craindre de dire aux ouvriers des champs et des villes — qui font si peu de cas de l’art et de la poésie — cette vérité élémentaire, à savoü* : que le fonctionnement du cerveau est tout aussi sacré que le fonctionnement des bras, tout aussi méritoire, tout aussi héroïque, tout aussi pénible, — quand il ne l’est pas davantage, — puisqu’il produit des œuvres qui souvent ont la durée de l’airain. Ne vous moquez donc pas si niaisement — rustres en sabots et en sarrau — de cet homme pâle et maigre, en habit et en souliers, qui passe tranquillement devant votre ferme : c’est un poëte qui fait des livres qui consoleront vos femmes; c’est un artiste qui fait des tableaux qu’admireront vos fils; c’est un savant qui cherche — et qui trouvera — le moyen de vous rendre la vie plus légère à porter, bétes de somme que vous êtes! No vous moquez pas de lui, paysans des villes et des campagnes, et ne lut refusez pas le verre d’eau, le morceau de pain bis qu’il vous demande parce qu’il a soif et faim, et qu’il a oublié d’économiser les sous nécessaires à ses besoins d’aujourd'hui et de demain. Pourquoi la pelle se moquerait-elle du fourgon, — l’âne, du cheval, — la grenouille, de l’abeille,
— le brin d’herbe, de l’étoile, — l’ouvrier, du poëte,
— le paysan, du chanteur?... Toutes les créatures sont égales devant le Créateur, qui les aime toutes d’un égal amour et qui les regarde toutes d’un égal regard. S’il n’avait pas pitié de vous, comme il vous haïrait — fourmis besogneuses ^ de haïr, ainsi que vous le faites, les cigales insoucieuses de l’avenir!
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De l’avenir? Elles ont, ma foi, bien raison de ne pas se préoccuper du lendemain, les cigales l Elles ont, ma foi, bien raison de chanter! Chante, chante, chante, insouciante cigale ! Danse môme, — comme t’y convie si ironiquement la fourmi. Tu vivras toujours autant qu’elle, — que le pied du passant écrasera tout à l’heure. Tu vivras toujours autant qu’elle, et tu auras chanté, dansé et ri, au moins, durant les courtes heures de ta courte existence. Elle, la fourmi, elle aura amassé — pour les autres!...
Alexandre Privât d’Anglomont fut l’un de ces conspués de la foule. A ce titre — > et à d’autres encore, — je le relève de l’oubli où on aurait voulu le faire tomber.
Où était-il né? De qui était-il né?
11 était né à Sainte-Rose, dans le coin le plus poétique de la plus poétique des Antilles, — il y a quelque quarante ans de cela.
Son père... Mais pourquoi ne pas imiter à ce sujet la discrétion dont il faisait si délicieusement preuve liiimôme? Lui qui avait le droit de soulever le voile qui cachait son état civil, il ne l’a jamais fait: pourquoi le ferions-nous? Privât avait eu un père, comme tout le monde, parce que, d’après Bridoison, on est toujours le flls de quelqu’un. Il avait eu un père et une mère, et s'il vénérait l’une, il respectait aussi l’autre. D’où qu’il venait, il se sentait bien né, — cela lui suffisait. Après tout, ce ne sont pas les parchemins qui font les gentilshommes. Heureux ceux qui commencent à eux et qui sont souche au lieu d’ôtre rejeton!
Privât n’avait pas de nom : il s’en fit un, et, pour le porter plus à son aise, il vint à Paris, où il fît ses
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humanités, ayant pour compagnons d’études deux des fils du roi Louis-Philippe.
Ses études terminées, son diplôme de bachelier en poche, il songea d’abord à obtenir celui de médecin. Mais « l’art est long et la vie est courte. » Privât comprit que sa voie n’était pas là, et il jeta la trousse aux orties.
Il était jeune aloi-s, très-jeune, et il ne savait guère encore quelle branche de l’Y de Pythagore il devait prendre. L’Inconnu a des séductions pour les imaginaginations vingtenaires; on aime à se laisser aller à la dérive, sans rame et sans boussole, au fil de l’eau et du hasard: Privât, créole insoucieux, esprit aventureux, alla où le vent parisien le poussait.
C’est ainsi qu’il devint homme de lettres.
On ne s’attend pas, sans doute, à me voir suivre Privât pas à pas dans sa carrière littéraire: il allait trop vite, d’ailleurs, avec ses grandes jambes, pour que cela me soit possible. Il avait l’esprit: il le dépensait sur son chemin, avec son argent, les jetant l’un et l’autre par toutes les fenêtres, — et en inventant môme, lorsqu’il n’y en avait pas assez à son gré.
II y a eu une grande quantité de ses articles éparpillés ainsi, — c’est-à-dire presques impossibles à retrouver aujourd’hui. Ceux que son éditeur, M. Delahays, a rassemblés, ne l’ont été que très-péniblement et après de laborieuses recherches. II y en avait dans le Magasin Pittoresque , dans le Corsaire, dans le Magasin des Familles, dans la Gazette de Paris, dans le Figaro, dans le Siècle, dans le Messager, etc., etc., etc., — et Privât ne s’amusait pas à en faire collection, je vous prie de le croire. Il ne travaillait qu’en vue de ses
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contemporains, etnondelaPostérité.Les contemporains, c’est à deux pas de vous ; la postérité, c’est à quelques mille lieues devant vous, et c’est trop loin pour ceux à qui les longs voyages font peur.
Cetle indifférence à l’endroit deses œuvres s’explique par l’indifférence de Privât à l’endroit môme de sa vie. Il vivait gaiement et insouciamment, tantôt riche, tantôt pauvre, écrivant là où il pouvait, causant plus encore qu’il n’écrivait, encourageant les autres et ne se décourageant jamais lui-méme. Quant à s’intéresser outre mesure à ce qui constitue le bien-être, le bonheur, il n’y songeait pas, — heureux qu’il était à sa façon, comme les oiseaux le sont sur leurs branches. Les oiseaux chantent : Privât chantait, c’est-à-dire causait et écrivait. Je ne l’ai jamais surpris en train de se plaindre, — jamais, non plus, en train de médire du prochain et la prochaine. Pourquoi les gens d’esprit ne seraient-ils pas des gens de cœur ?
Comme Mercier, Privât a écrit des livres avec ses jambes.
Car, héritier de Pierre Gringoire et de François Villon, il déambulait à travers Paris et battait de sa semelle infatigable ce vieux pavé de nos vieilles rues, qu’il connaissait si bien. Lui aussi, vagabond involontaire ou volontaire, bohème « sans croix ne pile, » il explorait vaillamment les dessous de Paris. Lui aussi — tout en rimant des ballades à la lune et des sonnets « aux gontes sanlcissières » — trouvait moyen d’apporter sa part de découvertes aux Alexis Monteil du présent et de l’avenir, en écrivant au jour le jour ses Petits métiers et ses Industries inconnues, qui resteront comme de précieux documents à consulter pour les futurs bénédictins qui auront à écrire l’histoire de Paris du dixneuvième siècle.
■ ALKXANURE l-IUVAÏ l) ’ A N G L E M O NT
Faire l’éloge d’un livre que le lecteu-r lient dans sa main me paraît inutile,— et en outre injurieux. Le lecteur est le meilleur juge en pareil cas. J’ai dit ce que je devais dire, laissant aux autres le soin de me compléter.
Mon but, en venant inscrire mon nom côte .à côte avec celui d’Alexandre Privât d’Angiemont, a été d’inscrire le témoignage defatornelle sympathie d’un vivant envers un mort. Ce n’est point orgueil, c’est devoir.
On a peu connu Privât, — bien qu’il ait été connu de tout Paris. On s’est obstiné à ne voir en lui que le bohôme, l’homme sans feu ni lieu, le noctambule incorrigible, le juif-errant littéraire, comme s’il avait eu cette douloureuse spécialité.
Souvent, il est vrai, il a couché à l’auberge de la Providence après avoir soupé à la table d’hôte du Hasard; mais j’imagine que cela peut arriver aux plus honnêtes gens du monde, et que le brevet de propriétaire n’est pas précisément indispensable pour obtenir l’estime de ses concitoyens. Nul n’a encore songé de reprocher à Gérard de Nerval de n’avoir pas eu pignon sur rue; nul n’a fuit un crime à Diderot de n’ètre pas mort millionnaire: pourquoi a-t-on été plus sévère envers Privât?.
Pourquoi? On ne sait pourquoi. La public a de ces sévérités-là à de certains jours, et une fois qu’il a jugé un homme, il ne revient pas sur son jugement,— se croyant sans doute infaillil)le.
Le public s’est trompé sur le compte de Privât, voilà tout.. Il s’est trompé parce qu’il ne le connaissait pas assez, je le répète, tout en le connaissant beaucoup.
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Peut-être, après cela, qu’on n’aime pas, à Paris, le^ gens qu’on y voit trop longtemps : vieilles figures, figures désagréables. Les Athéniens s’étaient bien lassés d’entendre appeler Aristide le Juste 1 Les Parisiens se lassaient d’entendre parler sans cesse de Privât i ils se lassaient aussi de l’entendre parler lui-même, — bien qu’il eût toujours le même esprit et le même cœur, le même sourire et la même jeunesse.
Lui, Privât, ne se lassait pas, parce qu’il était, avant tout, spectateur de la vie, et que, la trouvant toujours amusante, — cette farce étrange, — il trouvait toujours un nouveau plaisir à la voir jouer devant lui. Ses condisciples du collège Henri IV étaient devenus hommes: Privât était resté enfant.
Je donnerai la l'aison des méfiances d’une certaine portion du public à son endroit, en disant qu’il était pour ce public-là une sorte de personnage légendaire sur le dos duquel on mettait des charretées d’inepties, d’extravagances et de folies. Beaucoup de ceux-làmême qui parlaient de Privât ne l’avaient jamais vu, mais ils en parlaient, lui prêtant des vices en se vantant de lui avoir prêté de l’argent, — probablement parce qu’ils savaient qu’il ne possédait ni les uns, ni l’autre. Honnêtes imbéciles 1
üo son côté, le petit journal avait contribué à celte légende de Privât. Chaque fois qu’un chroniqueur dans l’embarras avait besoin d’un nom pour désigner un bohème, il prenait sans plus de façon celui de Privât d’Anglemont — > qui no réclamait jamais. A quoi bon réclamei’, en effet? Ne faut-il pas laisser couler la malignité humaine comme ou laisse couler l’eau?
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H4Iasl cher mort, la malignité humaine, en réunissant ses mille et un ruisselets, a formé torrent et elle a failli te noyer!
Par bonheur, Privât était un excellent nageur, et sa réputation est sortie saine et sauve des périls où elle était engagée par la niaiserie des autres et par son insouciance propre. Toutes ces petites fumées qui obcurcissaient son nom aux yeux de la portion saine du public se sont évanouies au jour de sa mort, devant son cercueil, auquel tant d’amis ont fait cortège, — des amis honorables, des illustrations artistiques et littéraires !
Car la mort est venue vite pour lui. On ne descend pas impunément dans les profondeurs du gouffre parisien. On n’explore pas impunément ces bas-fonds sociaux où grouillent tant de monstruosités. Privât d’Anglemont vivait du Paris inconnu, et le Paris inconnu l’a tué.
Malgré son organisation vigoureuse, malgré sa nature fortement trempée, qui lui permettait de braver toutes les giboulées et toutes les averses, Privât devint victime des habitudes meurtrières qu’il avait contractées petit à petit, et qu’il ne pouvait plus quitter désormais : je veux parler de ses nuits passées à errabonder dans les nies de la grande cité, à la recherche de l’impossible, de l’étrange et du nouveau. Lui qui marchait sans cesse, honnête vagabond, il dut un jour s’arrêter; lui qui était libre comme un moineau franc, il dut un jour se laisser emprisonner dans cette cage sinistre qui s’appelle riiôpital.
Ne croyez pas que sa gaieté et son esprit l’avaient
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abandonné avec la santé. Tout au contraire : malgré la maladie, malgré l’atmosphère de l’hospice, malgré les cris des souffrants, malgré les râles des mourants, il chantait et riait, ce charmant bohémien littéraire. In- « ternes et malades, il réjouissait tout le monde par son esprit — qui flambait pour la dernière fois.
Après avoir passé un hiver à la Charité, il voulut sortir, ragaillardi par les odeurs de printemps qui lui arrivaient des jardins voisins. Il sortit, mais pour retomber malade encore. La mort l’avait déjà marqué de sa craie, comme un homme à abattre, comme une intelligence à éteindre. Il était phthisique.
Il entra à l’hôpital Lariboisière.
Chacun de nous, ses amis, croyait qu’il n’en sortirait pas vivant. La nouvelle de sa mort nous fut môme apportée un matin par un interne qui l’avait quitté agonisant. Il n’en était rien, pour cette fois-là encore ; mais le pauvre et cher Privât n’en valait guère mieux. Sa riche organisation de créole, — disons de mulâtre, — luttait énergiquement contre les envahissements de la mort, et, par moments, on pouvait espérer qu’elle en triompherait.
Privât l’espérait aussi,' et il faisait des projets de voyage à n’enplu»finir. Quand on touche au tombeau, on aime à toucher son berceau. 11 songeait à aller à Sainte-Rose, par delà l’Atlantique!
Il y songeait si bien, il le voulait si fortement, qu’il força la mort à lâcher prise un instant, et qu’il sortit un matin de l’hôpital Lariboisière.
Un autre n’eût pas hésité. Un autre eût profité de ce répit que lui accordait la maladie pour fuir Paris, cette ville meurtrière, et s’en aller tout droit là-bas, vers ces pays bénis du soleil, vers ces paradis des Antilles d’où l’homme se chasse et s’expatrie lui-môme, l’ingrat !
14 ALÈÎCANbRE PRIVAT d'aÎVGLEMONT
Mais Privai était trop Parisien pour quitter aiûsi Paris. 11 n’y était pas né, mais il comprenait qu’il y de-* vait mourir.
Il était sorti depuis quelques jours à peine de l’hôpital Lariboisière, qu’il fut forcé d’aller frapper à la porte de la maison de santé Dubois, l’hOpital des membres de la Société des gens de lettres.
C’était la dernière halte avant le départ suprême.
La maison municipale de santé ne ressemble pas à un hospice. C’est comme une cité ouvrière — habitée par des gens qui ne sont pas des ouvriers, car le logis y coûte cher. Grâce â la bienveillance du Directeur, Privât eut une chambre pour lui tout seul, — une chambre propre, aérée, gaie et ensoleillée au possible. Jamais il ne s’était trouvé aussi bien logé, jamais il ne s’était senti aussi bien soigné. Le bohème allait mourir dans le lit d’un bourgeois !
— Cher enfant, c’est fini ! me dit-il un matirf, au moment où j’entrais.
Je n*essayai pas do consolations banales. Je venais de jeter un rapide regard sur le visage du pauvre Privât, — et ce regard avait suffi pour me confirmer dans mes appréhensions. Privât avait raison : c’était fini, bien fini 1
Que lui aurais-je dit? On essaye de consoler les enfants et de les tromper, mais on ne trompe pas un homme, et Privât avait une admirable sérénité d’esprit qui prouvait qu’il avait conscience de son état désespéré.
Je lui serrai la main et le laissai parler ses dernières paroles.
ALKXANDR1Î PUlVAT d’aNOCEMONT 15
— Tout le monde est parfait pour moi, ici, reprit-il. J’y serais vraiment très-bien, si je ne me sentais pas si mal... Je n’ai qu’une peur, c’est de m’en aller dans la nuit... La nuit, seul, sans ün ami autour de moi, c’est horrible l Tandis qu’en plein soleil, comme maintenant, avec des visages et des cœurs connus près de moi, c’est bon et réconfortant : il semblé qu’oti ne part pas seul...
Il s’arrêta, épuisé par les efforts qu’il venait de faire. Puis, comme il voyait poindre ma tristesse sous le masque de tranquillité que je m’étais imposé, it causa avec enjouement de toutes sortes de choses; mais, quoiqu’il fît, sa bouche ne savait plus sourire.
La mémoire ne l’avait pas encore abandonné,
non plus que le cœur. Il se ressouvint de François Villon et m’en répéta quelques pages;— celle-ci, entre autres :
« Mon corps j’ordonne et laisse A notre grand 'mère la terre ;
Les vers n’y trouveront grand’graisse, Trop Ini a faict faim dure guerre ;
Or lui soit délivré grand’erre.
De terre vient, en terre tourne;
Tonte chose si par trop n’erre, Voulentiers en son lieu retourne...»
Puis :
« Où sont les gracieux gallans Que je suyvoye au temps jadis?
Si bien cliantans, si bien parlans,
Si plaisans en faicts et en dicts ?
Les aucuns sont morts et roydiz.
D’eulx n’esteil plus rien maintenant?...»
16 ALEXANDHE PUIVAT d’anGLEHONT
Il mourut le lendemain, comme il avait avait désiré mourir, — en plein soleil, avec des amis autour de lui.
« Ses bottes étaient graissées » pour le grand voyage. Il emportait pour viatique une conscience pure de lâchetés et de trahisons. Cependant, malgré cela, éprouvant le besoin de se sonder les reins avant de partir, il demanda à rester seul un instant. On lui obéit.
Quand on rentra dans sa chambre, Privât s’était retourné sur le flanc, et — il avait vécu.
C’était le 18 juillet 1859.
Alfred Delvau.
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