NOL' VELI-KS
couronnés, sans doute par la raison que foute chose transcendante en son genre mérite récompense, fût-ce même le genre ennuyeux, nous croyons que si un homme venait, portant la vérité dans sa main, et la laissait échapper, on le lapiderait. Et on ne ferait peutêtre pas mal, car la vérité serait peut-être encore plus ennuyeuse que les rêves creux.
Toujours est-il que mon grand prêtre avait une manière simple, claire et ingénieuse d’expliquer la dispersion des races. Nous la livi'ous à ces ânes sérieux qu’on nomme savants, si toutefois leur gravité daigne leur permettre de lire notre journal; ils verront que cette théorie, sans aller fouiller dans les temps obscurs de l’antiquité inconnue, qui permet de dire tout ce qui peut passer par la tête d’un érudit, a du moins l’avantage sur leurs contes bleus, admis par les sociétés savantes, de pouvoir être compris au premier abord. C’est naïf, mais, du moins, c’est bien imaginé, qualité que devraient envier CCS messieurs; après tout, ce n’est ni plusni moins extravagant que toutes les suppositions, les affirmations et les démonstrations qui ont été faites d’après les traditions, la conformation des os du crâne et l’assimilation des locutions, etc., etc. C’est aussi raisonnable que la tour de Babel.
« Cependant les hommes, voyant que les singes étaient en possession des plus belles contrées de la terre, où ils pouvaient, sans travail, récolter à foison fruits, fleurs, légumes, où les animaux servant à leur nourriture se multipliaient avec une prodigieuse fécondité, se mirent à murmurer, à pousser de grands cris. Le diable vint au milieu d’eux et leur demanda ce qu’ils voulaient. Alors le plus hardi d’entre eux, qui avait recueilli toutes les plaintes, s’avança et dit :
))— Pourquoi nous as-tu mis dans ce pays froid, sans
P A U 1 3 i ri’ C O N U
iOO
défense contre le climat, lorsque les singes ont une fourrure sous leur ciel de feu? — Pourquoi ne nous astu donné que deux mains pour travailler et pourvoir à nos besoins, quand les singes, nos maîtres, qui trouvent leur nourriture toute préparée par Dieu, en ont quatre? — Pourquoi ne nous as-tu pas donné l'adresse et l'agilité du singe pour fuir nos ennemis, ou la force et le couragedulion pour les combattre? — Tu n’esqu'un créateur inhabile et imprévoyant! — Nous te renions, nous allons implorer le Seigneur de nous prendre sous sa protection.
I) Et tous les hommes de s’écrier en chœur : — Dieu bon, Dieu miséiâcordieux, aie pitié de nous!
» Et l’orateur reprit :
» — Pourquoi nous as-tu donné le goût du sang? Pourquoi mangeons-nous de la chair, puisque notre pays produit à peine assez d’animaux pour nous aider dans nos ti’avaux, et que les autres sont plus forts et plus braves que nous?
» — Ingrats, dit le diable ; je vous ai exposés au froid sans vêtements, parce que je veux que vous enleviez les animaux de mon ennemi pour vous couvrir de leur laine. Je ne vous ai donné que deux mains, pour que vous restiez sur la terre, et pour que vous cherchiez dans son sein les trésors que Dieu y a cachés. Je vous ai donné plus que tout cela : je vous ai donné l’astuce et le mensonge, pour que vous trompiez vos ennemis; je vous ai donné la parole, pour que vous puissiez concerter la trahison et le meurtre. Enfin, je vous ai fait malheureux, pour que la misère vous force à vous révolter sans cesse contre celui qui m’opprime de sa toute-puissance. Allons, mes fils, touillez cette terre, vous y trouverez du fer. Je vous enverrai une étincelle, et vous aurez le feu, et vous forgerez des armes.
DiglIize J^ jgle
NUL' VKLLKS
lÜl
» Alors tous les hommes se mirent à fouiller la terre avec des branches qu’ils avaient an achées aux arbres, ils trouvèrent le minerai; rétincclle parut, c’était un rayon que le diable avait volé au soleil du bon Dieu. C’est ce qui fuit que le feu est une des meilleures choses qu’il y ail dans le monde et que beaucoup de gens vertueux l’adorent.
))Cn voyant cette étincelle, les hommes curent peur; ils jetèrent les branches qui leur avaient servi à creuser la terre : elles s’enflammèrent. Satan les rappela, et leur enseigna la fonte des métaux, qui devait leur coûter tant de sang, de pleurs et de gémissements.»
La fonte des métaux, chez notre philosophe noir, l'emplace le péché originel, l’histoire du serpent et de de la pomme chez nous, la boite de Pandore chez les Grecs, etc., etc. Selon lui, c’est cet art qui a engendré les sept péchés capitaux. De là tous les malheurs encore plus grands de ces maudits déjà si malheureux.
» Lorsqu’ils curent des armes, le diable les organisa en bataillons, en régiments, en armées. Mais comme ils étaient tous faits du même limon, et que la terre et la fumée les avaient encore salis, il prit les plus méchants, ceux qui dans la révolte étaient restés pour l’ordre établi par lui, et il les envoya se laver dans une de ces petites rivières du Septentrion, que nous osons nommer des fleuves dans notre orgueil, et qui ne sont que des ruisseaux, de mauvaises imitations des cours d'eau du pays chéri de Dieu.
» Ces méchants piétinèrent dans cette eau à peu près claire, en firent monter la vase à la surface, en gaspillèrent une énorme quantité et se retirèrent quand elle fut jaune. Satan envoya les indifférents, qui se baignèrent et se lavèrent tellement, ils en usèrent tant et tant, que lorsque vint le tour des bons, de ceux qui
PARIS INCCNNC
avaient voulu confier leur sort A Dieu, le ruisseau l'tait tari; il ne reslait plus que juste assez pour se tremper la plante des pieds et l’intérieur des mains.
I) C’est ce qui fit qu'il y a des blancs qui sont méchants, des jaunes qui sont indolents, des noirs qui sont bons, et qui ont la plante des pieds et l’intérieur des mains jaunes.
«Cependant la campagne projetée ne se fit pas; lorsqu’on eut des armes, on se mit à se battre entre soi, à cause de la différence des couleurs, au lieu d’aller à l’ennemi commun. Les blancs et les jaunes voulurent se partager la terre et forcer les noirs à travailler pour eux, parce qu’ils avaient pris à eux seuls tous les vices qu’avait enfantés la fonte des métaux. L’orgueil, l’envie, l’avarice et la gourmandise étaient restés en partage aux blancs; la paresse, la colère, la luxure furent la part des jaunes. Quant aux noirs, ils ne voulurent d’aucun de ces vices, parce qu’ils détestaient le diable et qu’ils avaient espoir en Dieu.
» Or Dieu, voyant ces hommes qui souffraient et l’imploraient sans cesse, eut pitié d’eux, et, pour punir le diable d’avoir inventé la nuit, il les enleva pendant que la terre était plongée dans les ténèbres, parce qu’on ne pouvait les voir à cause de leur couleur noire, et leur fit une petite place sous un beau soleil, dans le pays des singes.
» Satan en fut horriblement colère ; il déchaîna contre eux tous stes enfants. Dieu les protégea , mais ils voulurent asservir les singes pour les envoyer au combat contre leurs persécuteurs: Dieu les abandonna.
)) Voilà pourquoi les pauvres nègres ont toujours été vendus, livrés à l’esclavage, transportés hors de leur pays, parce que les hommes sont les fils du démon, ’et
^NOUVELLES I
que les. blancs, étant les plus cruels, sont les chéris de son cœur.
» Il les a gardés dans les pays pauvres, parce qu’il sait que leur avarice et leur gourmandise les pousseront toujours contre les jaunes, qui ont chez eux l’or et les diamants, et les beaux fruits, et que l’envie et l’orgueil les mèneront à la conquête du pays des noirs, qui les serviront comme des bêtes de somme. C’esI pour cela qu’ils dominent le monde que Dieu a abandonné, désespérant de jamais faire changer en gens do bien ces hls aimés du diable.»
C’est là toute la genèse sénégambienne : nous y pouvons trouver à peu près les éléments de toutes 1er légendes génésiasques : elle n’est ni plus ni moins absurde que les autres, et nous sommes persuadé que si un de ces animaux qui tiennent de l’homme et de l’ours, qui parlent quelquefois et ne rient jamais, qu’on nomme philosophes ou savants, faisait un gros livre bien guindé, bien suffisant, bien ennuyeux surtout, et qu’il y introduisît quelques centaines de mots bien parfaitement inintelligibles, il se trouverait une académie pour l’accaparer et des garçons philosophes ou savants pour l’admirer et se dire disciples. Il est si facile à ces messieurs de tirer des déductions, d’accoler des faits sans rapports entre eux, et surtout de ne pas se faire comprendre ; il y a d’ailleurs un proverbe qui justifie notre prédiction :
Un sot trouve toujours, etc.
Quant à notre pauvre nègre du petit dieu Papaye, l’hiver du pays du diable l’a tué. Il avait laissé beaucoup de papiers griffonnés en caractères inconnus à tout le monde. Mon ami, son trouveur, était reparti à la recherche de nouveaux pays, es papiers tombèrent
PAUI^ INCONJlü
entre les mains de femmes qui en firent des papillotes, ne les jugeant bons à rien , lorsqu’un homme, aussi distingué par sa haute et véritable science que par son esprit charmant, M. de Saulcy, publia ses travaux sur l’écriture des Carthaginois, qui est encore en usage chez les Thouargis.
On reconnut que les manuscrits de mon pauvre ami étaient écrits en caractères carthaginois et en langue thouarigue.
11 y avait peut-être dans ces papiers de quoi faire dix membres pour chacune des Académies et des Sociétés savantes de France 1
Sic transit gloria mundi!
"igitizeo ' y ' j'- gle