RUES TRAVERSINE ET CLOS-BRÜNEAÜ
A la vue de ces rues, on ne se croirait jamais à Paris. Elles ont l’aspect des villes du Midi. C’est partout
des bancs et des chaises devant les maisons, des hommes, des femmes, des enfants couchés, endormis devant les boutiques, des ateliers entiers de couturières travaillant sur le seuil des portes, et les galants du lieu folâtrant auprès de ces demoiselles.
Ceux-ci se recrutent en partie dans la population la plus dangereuse de l’arrondissement; ce sont généralement de jeunes filous qui essayent là leurs tours et se réfugient dans ces oasis en attendant qu’ils aillent exploiter leur coupable industrie dans les quartiers riches.
Ils séduisent les jeunes filles, les entraînent dans le vice, et souvent en font leurs complices.
On ne voit presque jamais de chiffonniers sur les bancs de la cour d’assises ; mais, eu revanche, combien n’y rencontre-t-on pas de naturels de la pl,ace Maubert et des rues environnantes!
Us commencent par fuir l’atelier, ils exercent les mille petites industries du vagabondage parisien ; peu à peu la paresse, les mauvaises connaissances, le besoin d’argent, les entraînent au vol, et ils finissent la plupart dans les maisons centrales ou aux bagnes, quand leurs méfaits ne les poussent pas encore plus loin.
Les musiciens errants, les joueurs d’orgue, les montreurs de singes et d’animaux vivants (il y a là des maisons qui sont do véritables ménageries), les inipresarii de marionnettes, etc., y établissent leur quai'tier général. Ceux-ci ont importé toute une industrie dans la rue Clos-Bruneau. lis y font vivre toute une population, population curieuse, douce, bonne, presque artiste, qui rappelle de loin certains personnages des contes fantastiques d’Holfmauu. Llle est toute employée à la fabrication des fantoccini, — Il y a d’abord
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le sculpteur en bois qui fait les têtes; il est à la fois peintre et perruquier : il travaille dans le conmiun et dans le soigné. Il vend scs têtes jeunes, dans le soigné, de deux à quatre francs, celles de vieillards à barbe et cheveux blancs, de dix à quinze francs; une perruque simple, douze sous; avec agréments et frisure, pour femmes ou pour chevalier Louis XllI, deux francs. — A côté de lui se trouve riiabilleuse qui fait les costumes. On lui fournit les étoffes. Lorsqu’elle travaille pour un spectacle bien établi, conmie celui de M. Morin, rue Saint-Jean-de-Beauvais, elle gagne deux francs par Jour sans se donner trop de mal. — Puis, viennent les cordonnières, celles qui font les souliers de satin pour les marionnettes dansantes, et les bottes en chamois pom’ les chevaliers. Les souliers se vendent quatre sous la paire, les bottes quinze sous. Enfin le véritable magicien de ce monde, celui qui ensecrèle les bouibouis. Ensecréter un bouibouis consiste à lui attacher tous les fils qui doivent servir à le faire mouvoir sur le théâtre. C’est ce qui doit compléter l’illusion. 11 faut uue certaine science pour bien ensecréter; car celui qui est chargé de faire danser les marionnettes doit ne jamais pouvoir se tromper, et ne prendre jamais un fil pour un autre, ni faire remuer un bras pour une jambe. La disposition de i’ensecrètement doit être telle, qu’en voyant les fils détachés, celui qui a l’habitude de ces exercices puisse dire : celui-ci sert aux bi'as, celui-là aux jambes, etc., etc. •
Nous avons dit que nous avions rencontré dans ce monde-là des vertus touchantes, des délicatesses exquises. Laissez-nous vous raconter l’histoire du chef d’orchestre du théâtre de M. Morin. Cet homme est âgé de cinquante et quelques années; c’est un petit homme au visage triste ej réfléchi, plein de résignation. L’œil
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est doux et intelligent. On voit que M. Morin pense et qu’il est bon. Il est toujours vOtu de noir. Les habits, quoique vieux, sont d’une propreté militaire. 11 fait peu de gestes, il parle bas, et semble écouter avec plaisir son interlocuteur, tout en donnant audience à ses pensées. Il est d’une politesse méticuleuse. Il a plutôt l’air d’un bomme de spéculation et de calcul que d’un homme d’inspiration. Il est né en Savoie, il se nomme Brosset. 11 partit de son pays à l’âge de huit ans pour venir chercher fortune à Paris. Il était avec son frère. Tous deux jouaient de la vielle en demandant un petit sou le long de la route. Après un voyage qui dura bien longtemps, hélas! pour de pauvres petites jambes de dix ans, ils entrèrent dans la grande ville. Là leur sort changea, car à peine la barrière franchie, la première chose qui se présenta à leurs yeux fut un portefeuille bien ventru, bien rebondi, ayant tous les airs d’un meuble de bonne maison. Nos deux petits Savoyards s’empressèrent de cacher leur trouvaille à tous les yeux. Retirés dans un coin, ils l’examinèrent; il contenait dix beaux mille francs en billets de banque, et d’autres papiers, tels que lettres de change, billets à ordre, etc, etc., toute une série de papiers timbrés, paraphés de noms solvables. — Ah! mon Dieu! s’écria Brosset, aussitôt qu’il eut apprécié la valeur de sa trouvaille, il doit être bien malheureux, celui qui a perdu un pai'eil trésor ! il faut le retrouver et lui rendre son bien. «
Les deux frères ne prirent aucun repos qu’ils n’eussnt trouvé le propriétaire du portefeuille perdu. C’était un riche commerçant; ce beau trait de probité le toucha; il prit les deux enfants, leur fit faire des études et apprendre la musique, et leur procura ainsi tous les moyens de gagner honorablement leur vie. Il ne voulut
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pas que ce trait demeurât inconnu ; il le fit raconter dans tous les journaux du temps, en citant l’âge et le nom des deux frères. Brosset, depuis lors, eut bien des succès, car il est excellentmusicienjilacouru le monde d’un bout à l’autre ; mais il a toujours conservé le journal qui relate ce fait, encadré dans sa chambre, parce que, dit-il, il lui rappelle le temps de sa misère et le souvenir de la reconnaissance qu’il doit à son bienfaiteur. Malheureusement le nom de ce dernier nous échappe, nous ne pouvons le joindre à celui de l’obligé.
Le moment le plus curieux où il faut visiter ces rues abandonnées est le soir vers sept heures, dans cette saison, ou à la tombée de la nuit en été. On ne peut se figurer le grouillement qui s’y fait; c’est partout un bourdonnement, un cliquetis de souliers et de sabots à rendre sourdes les oreilles les plus intrépides. Les petits marchands crient les légumes de la saison, les femmes se querellent, les enfants crient, les hommes rient et causent de façon à se faire entendre une lieue à la ronde ; c’est de la grosse gaieté, c’est du tapage ; les ouvriers quittent leur travail : il se répand dans l’air une odeur insupportable de friture, car à peu près toutes les ouvertures des boutiques de marchands de vins et de rogomistes sont occupées par un friturier, et presque toutes les maisons sont accaparées par ces industries. Il s’organise de tous côtés des parties de main-chaude. Les hommes sont là, plus que partout ailleurs, de grands enfants; ils s’amusent de tous les jeux du jeune âge. En effet, ils ne pensent pas, ils ne savent pas plus que les enfants des autres quartiers; ils n’ont donc pour distraction que les jeux bruyants de l’enfance, qu’ils ne quittent jamais pour entrer dans l’âge viril. Cooper, dans ses romans, nous montre les habitants des forêts de l’Amérique toujours jeunes et sans soucis.
se livrant à des passe-temps que cU'daigneVait un enfant de dix ans dans les pays civilist's. I,e niflme fait se rencontre ici chez ces sauvages de Paris. Les jeunes filles, et même les femmes d’un certain Age dansent des rondes en chantant : Nous n’irons plus au bois, les la\triers sont coupés. Toutes ont un aspect champêtre et candide à l’extérieur: c’est la loi des contrastes qui le veut ainsi, cette loi qui faisait que Lacenaire se trouvait mal en voyant tuer un poulet.
La misère est plus horrible, plus hideuse’ et moins touchante' ici que partout ailleurs. Elle y a des aspects repoussants et terribles, qui font qu’on craint toujours que celui qui vous imploi’c le jour d’une voix mielleuse ne vienne la nuit exiger l’aumône le couteau à la main. Enfin le cœur s’endurcit au contact de tant de misères et d’abjection; on est tenté de se laisser prendre un moment à l’inhumaine doctrine des philosophes qui admettent l’expiation ici-bas. Lorsqu’on pénètre la première fois dans cet enfer, où tourbillonnent tous ces damnés de Paris, on se sent pris d’une immense pitié; mais peu à peu ce spectacle fatigue, et l’on finirait par trouver que beaucoup d’entre eux méritent leur sort, si on y restait longtemps. Ce serait injuste.
La ville de Paris a abandonné ce quartier depuis des siècles. En effet, l’agglomération de la misère se fait toujours de plus en plus sur la rive gauche. Aussitôt que le marteau riiunicipal, en démolissant les vieux quartiers pour faire des rues nouvelles, chasse les vagabonds et les mendiants d’un endroit, ils viennent se réfugier à la Montagne-Sainte-Geneviève. 11 est temps qu’on s’en occupe; autrement le douzième arrondissement, que le peuple nomme déjà le faubourg souffrant, pourrait changer son nom pour prendre celui de cité des misères.
Voici, à l’appui de ce que nous avançons, quelques chiffres. C’est un état officiel publié par le bureau central de l’administration de l’assistance publique en 1847. Les indigents inscrits et secourus par les bureaux de bienfaisance de l’arrondissement étaient au nombre de6,191 ménages composés d^l 4,301 individus. Ces chiffres, d’après l’administration des hospices, donnent un rapport de un indigent sur 6 habitants, tandis que dans d’autres arrondissements on ne compte qu’un indigent sur 40 habitanlst
Ces nombres sont ceux de la population indigente constatée; mais, à côté de cette population, vient se placer la population nécessiteuse, dont le chiffre est bien autrement considérable. Il résulte des documents authentiques émanés de l’administration elle-méme, que dans le douzième arrondissement, à une époque bien voisine de nous, au l'®» janvier 1849, le nombre des individus de ces catégories s’est élevé à 50,283 personnes représentées par 21,033 ménages, et qu’on leur distribuait 191,222 kilogrammes de pain.
Dans une période de six mois, du 1*' juillet au 31 décembre 1848, les dépenses faites pour venir au secours tant des indigents que des nécessiteux du douzième arrondissement, se sont élevées à la somme énorme de 1,183,345 francs 65 centimes. Dans cette même période il a été distribué 2,353,281 kilogrammes de pain, et 335,433 kilogrammes de viande, représentant, le pain, une somme de 661,684 francs 31 centimes, et la viande 300,077 francs 60 centimes. Enfin du 1*® août 1818 au 31 juillet 1849, il a été distribué par le bureau de bien- • faisanoe 5,840,864 kilogrammes de pain.
Voici d’ailleurs un chiffre beaucoup plus éloquent que tout ce que nous pourrions dire ; nous le copions
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dans les tableaux publiés par l’administration de l’assistance publique.
Chiffre général des indigents de Paris : 28,724.
Douzième arrondissement, indigents 14,301.
Ainsi donc le douzième arrondissement renferme à lui seul juste la moitié des indigents de tout Paris! Maintenant y a-t-il un moyen de remédier à ce déplorable état de choses? Oui.
Le moyen est trouvé, il est indiqué dans tous les écrits que publie la commission centrale des propriétaires et habitants du douzième arrondissement ; il faut percer la rue des Écoles, il faut la percer, non pas par tronçons, comme le veut l’administration municipale, mais d’un seul coup, d’un bout à l’autre; il faut non pas la commencer par le bout du côté de l’École de Médecine , mais par le centre; faire disparaître immédiatetadnt les rues infectes qui ont noms Traversine et Judas en Clos-Bruneau, le petit passage hideux qui communique de la rue des Carmes à la rue Saint-Jeande-Beauvais, et le cloaque de Saint-Jean-de-Latran, dont nous avons entretenu nos lecteurs. Il faut donner de l’air à ce quartier, y faire passer une rue large, qui remplacera le fleuve pour balayer les écuries d’Augias. 11 faut y attirer du monde, faire passer des étrangers au centre du quartier. Si la misère ne disparsfit pas tout à fait, elle perdra du moins sa livrée de loques et de haillons. Elle se civilisera pour ainsi dire.
En effet, les habitants de ces rues vivent là, entre eux, sans quitter jamais leurs tanières qu’à la tombée de la nuit ; ils ne voient jamais d’éti’angers, ils sont . tous vêtus de même; pourquoi feraient-ils des frais de costume pour rester dans un lieu où tout le mopde se ressemble? où ils pourraient même se passer de vôfetements l Mais, lorsqu’il y aura des passants, lorsqu’ils
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SC trouveront en contact avec la civilisation, qu’ils habiteront des maisons aérées, bien construites, ils seront l'ion obligés de se mettre à l’unisson. Depuis qü’on a détruit les horribles cabarets qui peuplaient la barrière Montparnasse, qu’on y a construit de grandes et belles maisons, presque des palais, les disputes et les luttes sont devenues moins fréquentes; on n’y voit plus de ces scènes de sauvagerie à coups de dent et de couteau, oui jadis ensanglantaient si souvent cette barrière. I.es habitants de ces endroits sont restés les mêmes, mais ils sont plus proprement vêtus, ils crient et se querellent moins. Ils n’oseraieni plus se présenter chez Hichefeu, par exemple, avec le costume qu’ils portaient jadis, ni tenir les propos qu’ils y tenaient quand cette maison n’était qu’un cabaret enfumé. Cela SC conçoit, le laid appelle le mal.
Voici un fait qui vient à l’appui de ce que nous avançons. Lorsqu’on ouvrit l’école Coebin, dans la rue Pascal, au faubourg Saint-Marcel, les enfants y arrivaient en guenilles; ils ressemblent aujourd'hui aux écoliers des autres quartiers, et l’on a pu remarquer que la condition des parents s’est améliorée avec celle des enfants. Quand Valence, cet autre Saint-Jean de Latran de la rue Mouffetard, existait, les habitants étaient presque aussi déguenillés que ceux de la rue Travcisière. On a percé une rue sur cet emplacement; or, la population n’a pas changé, ce sont toujours les mêmes habitants, mais quelle différence! Ce sont maintenant des ouvriers laborieux. Leur santé s’est améliorée; on n’y voit plus se rouler dans la boue des enfants hêves et rachitiques; ils sont beaux et joufflus, pleins de sève et de vie,
La rue des Lcoles est donc une nécessité immédiate. On doit la donner au douzième arrondisscmcat en
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compensation d’un trop long oubli. 11 ne peut, il ne doit y avoir qu’un seul plan adopté ; c’est celui qui passe au nord, et, pour mieux préciser, au-dessous de l’École polytechnique, et vient rejoindre la rue Saint-Victor, dans le voisinage de l’Entrepôt des vins ; courant toujours à mi-côte du versant septentrional de la montagne Sainte-Geneviève. Qu’importe le contre-projet, consistant à faire une rue qui aura l’aspect d’un Z colossal? Est-ce que les rues Judas et Travcrsière n’existeront pas toujours? Et c’est 1;\ qu’est le danger; c’est là qu’est le mal; c’est là qu’est la peste, le choléra, la mort. Ainsi, au point de vue de l’hygiène, le projet de la rue des Écoles sous l’Ecole polytechnique est bon ; le contre-projet, qui consiste à prolonger la rue Clovis est insignifiant; au point de vue de la sécurité générale, il en est absolument de môme. Consultez les dossiers de la Préfecture de police, dit M. Quatrefages {réponse à M. Boniface], vous vous convaincrez que le versant septentrional de la montagne Sainte-Gèneviève est devenu le refuge de tous les hommes dangereux, traqués de toutes parts par les démolitions. Vous y apprendrez notamment que les tapis-francs de la Cité, qui ont fourni à nos romanciers des tableaux si tristement vrais, se sont réorganisés dans ces rues, réservées jusqu’à ce jour à la population pauvre, mais laborieuse et généralement honnête des chiffonniers.
Le Conseil municipal de la Seine devrait visiter la localité en personne : lorsqu’il verrait ces maisons fatiguées, crevassées, se supportant l’une l’autre avec peine, et suant une humidité verdâtre qui répugne; ces longues perches s’avançant de toutes les fenêtres sur la rue pour y faire sécher des haillons multicolores, tristes étendards de la misère; nous sommes cer-
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tain qu’il s’empresserait de commander des travaux, et qu’il viendrait les surveiller régulièrement toutes les soninines pour en activer l’achèvement. En cela il agirait conmie un ancien magistrat, messire de la Michodière, prévôt des marchands, en 1772, qui parcourait deux fois par semaine les rues de Paris, pour s’assurer de la bonne exécution de scs ordres. Ce magistrat eut l’honneur d’avoir Huffon pour ami, et le grand naturaliste disait en parlant du prévôt : « La Michodière me réconcilie avec l’humanité. » Les optimistes prétendent que la rive gauche n’a pas été négligée le moins du monde. C’est une eiTeur. En effet, du 16 septembre 1807 au 1*' janvier 1847, c’est-à-dire en l’espace de quarante et un ans, la ville a payé pour terrains livrés à la voie publique, 16,088,685 francs 56 cent. Or, la part de la rive gaucho a été do 2,767,444 fr. 5 C. — De l’an VI à 1849, pendant une période de cinquante et un ans, l'élargissement de la voie publique, par mesure d’expropriation ou d’acquisitions amiables, a coûté la somme de 65,495,535 fr. 66 c. Or, la rive gauche étant le tiers de Paris, par sa population, son étendue, l’impôt qu’elle paye, elle devait recevoir 21 millions au moins d’améliorations, et cependant sa part n’a été que de 9,685,544 fr. 85 c. 11 est vrai de dire, pour justifier une partie de cette disproportion, que les terrains sont de* beaucoup moins chers sur la rive gaucho que sur la rive droite.
Ajoutons que l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, par exemple, qui fut commencée en 1641, sur les dessins de Lebrun, dont elle renferme le tombeau, cette charmante église, par scs heureuses dispositions, son élégante ornementation, est une de celles dont l’achèvement, réclamé et attendu depuis un siècle et demi, ferait honneur à l’administration, en même temps
qu’elle dégagerait et embellirait la rue la plus importante du quartier du Jardin -des-Plantes. Cet achèvement est réclamé avec instance, et M. Heuqueville, curé de la paroisse, possède un curieux document, qui est une lettre adressée au roi Louis XV par le clergé et les marguilliers (en 1763), pour solliciter l’achèvement du portail; cette lettre est signée : Hilaire (curé), le maréchal de Tonnerre (marguillier d’honneur), etc., etc. Eh bien ! quatre-vingt-six ans se sont écoulés depuis, et rien n’a été fait, quoique le conseil de fabrique ait offert de céder une maison, située rue Saint-Victor, qui lui appartient.
Une dernière particularité sur cette rue : au coin de la rue du Paon-Saint-Marcel, une des plus dangereuses ruelles de Paris, celle où ilarrive le plus d’accidents aux hommes et aux chevaux à cause de la rapidité de sa pente, on voit encore les anneaux qui servaient à attacher les chaînes que le quartenicr faisait tendre chaque soir pour la sûreté publique, ce qui prouve du moins qu’on n’y a pas fait beaucoup de réparations depuis le quinzième siècle.
Maintenant, il ne nous reste plus, en finissant ce long article, qu’à rendre hommage à MM. Quatrefages, Dubarle, Prault, Vautier, Portret, Duez, dont les éminents écrits nous ont si souvent servi dans le cours de ce travail. Et nous serons heureux si, en joignant nos faibles forces aux généreux efforts qu’ils font depuis si longtemps, nous parvenons à faire disparaître ce camp des Barbares de Paris, en faisant percer, selon le vœu exprimé par la Commission des logements insalubres, une large et grande rue, à la place de Saint- Jean de Latran, du passage Judas, et des mes Travorsiôre et Clos-13iunoau.
PARIS EN VILLAGES
COUP d’œh, général
Connaissez-vous rien de plus niortelleinent ennuyeux qu’une ville alignée au cordeau, régulière, aux rues droites , aux maisons toutes semblables, comme Carlsruhe, Lorient, Nancy, ou Boston et la plupart des villes du nord de l’Amérique, et Versailles, qui ne manque pas aussi d’un certain charme dans ce genre?
Nous ne savons pourquoi ces villes nous rappellent la tragédie; leurs rues nous font l’aspect d’alexandrins symétriquement rangés à la queue leu-leu. 11 nous semble que leurs habitants doivent aimer les Grecs et les Romains, qu’ils parlent en vers et s’appellent seigneurs. La vue du pjipier à musique doit faire leurs délices; ils naissent sans doute fanatiques de la ligne droite, et le plus petit événement qui vient déranger la symétrie de leur existence doit les mettre au désespoir.
Ces gens-là ne peuvent jamais se permettre la moindre fantaisie; toute leur existence doit être réglée par heure et par minute ; ils doivent avoir tous dans leur poche des carnets sur lesquels ils inscrivent l’emploi de leur journée, toujours uniforme , sous peine de
l’AHIS INCONNU
mentir à la régularité de leur cité. Ils finissent par avoir tous la même tournure, par marcher de la même manière, par parler de la même façon. Une seule chose étonne, c’est qu’ils n’aient pas tous le même visage, de sorte qu’un peintre qui, par hasard, oserait braver la monotonie de cette existence végélalique, n’aurait qu’une tête à faire pour que tous les habitants eussent leur portrait ressemblant. Avec le temps et la patience, ils y arriveront sans doute, car il ne faut désespérer de rien.
A Paris, nous avons plusieurs exemples de l’influence des rues droites, alignées, aux maisons égales, bâties sur le , même plan, sur la manière d’être des habitants. Voyez la rue Mandar: vous n’y trouverez ni un artiste, ni un poète, ni un homme exerçant une profession de fantaisie où il faut du goût, de l’imagination, de l’inspiration ; mais vous y verrez force Allemands flegmatiques, des fabricants d’instruments de précision, des horlogers, des garnisseurs, tous les métiers où il faut une attention soutenue, une idée fixe, une main sûre, et qui occupent les hommes méticuleux. Les graveurs seraient les seuls de tous les artistes qui pourraient soutenir quelque temps l’influence de la ligne droite sur l’imagination, dc-;it elle est l’ennemie jurée, parce que les graveurs sont les seuls artistes auxquels lafantaisie peut être complètement étrangère; pourvu qu’ils aient la main sûre, le modèle fait le reste.
Mais si vous pénétrez de l’autre côté de la rue Moatorgueil, dans cet îlot mêlé, enchevêtré, ici les rues se croisent, tournent, reviennent sur elles-mêmes et semblent avoir été percées au hasard, vous trouverez une autre race de Paiisiens, des chants, des rires, des cris, du bruit, la xic, eu un mol. Le caractère des habitants a changé comme l’aspect do la ville; ce n’est plus le même peuple ; les gens n’ont plus la même physionomie. Ceux-ci respectent infiniment Corneille,
I I. 'jd b7^)Oj^k’ •
l'AUlS EN VlELAüES
Racine, Voltaire et môme Crébillou ; mais ils se gardent avec un soin particulier d’aller applaudir à leurs chefs-d’œuvre; ils les laissenleu paix, parce qu’ils sont des chefs-d’œuvre; ils aiment mieux le croire que d’y aller voir, lin revanche, ils aiment le drame, les pièces militaires, les féeries, Pierrot et les vaudevilles extravagants. Ils ne reculeiTt pas devant la comédie en prose; mais, quoi que vous fassiez, vous ne parviendrez pas à leur faire avaler une chose en vei-s. Us croient, et je ' partage un peu leur avis, que cette belle langue, qu’on est convenu d’appeler la lani]ue des dieux, a été inventée pour être chantée, ou pour être lue au coin du feu pendant les longues et ennuyeuses soirées d’hiver, qui leur forment naturellement un cadre parfait. Us croient les vers une espèce de littérature de chambre.
Si le village Mandar ressemble si peu au village Saint-Sauveur, quoique situé à quelques mètres l’un de l’autre, que serait-ce donc si nous comparions les mœurs de ces pays avec celles du quartier Latin, du boulevard du Temple ou du faubourg Saint-Germain?
Paris a cela de merveilleux, qu’il est toujours nouveau, .toujours différent, toujours curieux, toujours admirable, et qu’il ne se ressemble jamais; car le Parisien du faubourg Saint-Antoine n’est pas plus le Parisien du faubourg Saint Marceau que le Français de Perpignan n’est le Français d’Amiens, et c’est pourtant partout le même peuple. La langue même difi’ère ; les mots usités parmi les ouvriers d'un quartier ne sont pas ceux dont ont fait choix les ouvriers de l’autre quartier.
C’est une chose remarquable que le mot, et qui mérite presque une histoire. Les mois ont leur vogue, ceci est un fait connu et qui souvent a été dit; mais ce qu'il y aurait de curieux à savoir, c’est le nombre de jours, de mois, d’années qu’ils mettent à parcourir
PARIS INCONNC
leur carrière, à accomplir leur révolution autour de Paris.
Généralement le mot nouveau , le néologisme , comme on dit de l’autre côté du pont des Arts, prend naissance dans un atelier de peintre, dans nue réunion de jeunes apprentis ou dans un cercle de bolièmes plus ou moins lettrés. De là il prend son vol, il s’abat dans un café d’artistes, et il commence son tour de France.
liff jour, un éci’ivain lui donne droit de bourgeoisie dans les colonnes d’un petit -journa!, et il passe dans les magasins, chez les commis, les étudiants, grands lecteurs de petits et grands journaux; puis il descend d’un cran et tombe dans le domaine populaire; il court les cabarets, les bals, les lieux publics ; alors il a perdu toute sa fraîcheur : il est flétri, vieilli, diminué ou bien allongé , suivant la fantaisie de ses pères adoptifs. Ceux-là qui, les premiers, l'ont mis au monde, l’ont depuis longtemps oublié : en le voyant se galvauder en si mauvaise compagnie, ils l’ont abandbnnéà sonmalheureux sort; enfin , il sc traîne dans la boue, il devient la proie des journaux de tribunaux, il comparaît devant la police correctionnelle. On n’en entend plus pai’ler.
Vous le croyez mort, bien mort, enterré; vous lui chantez un De profundis. Oh I que vous connaissez peu notre Paris et la difficulté du mélange des races dans cette ville où l’on se lie si facilement, où il suffit que deux hommes prennent une demi-tasse en face l’un de l’autre dans un café et qu’ils lisent chacun leur, journal pour cimenter un commerce d’amitié. Votre mot n’est pas si mort que vous croyez : il se passe dix ans, quinze ans ; un soir, vous allez voir un vieil ami de famille au fond du Marais ou du faubourg Saint- Germain, et vous trouvez tout le monde en gaieté; on rit à goi’ge déployée : c’est votre vieil ami, votre pauvre mot qu’un hardi novateur, un satané farceur qui a tou-
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PARIS EN VILLAGES
jours le mot pour rire, vient d’introduire dans le cercle. On le répète à tout propos; on l’arrange à toutes sauces, et il a encore le privilège d’exciter l’hilai-ité de ce petit peuple, comme aux beaux jours de sa jeunesse. C’est qu’à Paris il y a certains mondes qui sont, par leurs préjugés, leurs façons de vivre, beaucoup plus séparés du reste de la population, que s’ils étaient entourés des murailles de la. Chine.
Après ce cercle-là, votre mot a accompli sa révolution parisienne, il est tout honteux, il part pour la province avec les beaux jours; il mène la vie de château, et il se perpétue dans les aristocraties de Henrichemont, Blois, La Charité et autres villes incommerçantes. C’est ainsi qu’on retrouve dans le fond de nos départements de l’Ouest, de ces mots du dix-huitième siècle qui ont dû régner en même temps que madame de Pompadour et madame Dubarry,ct que nosgrand'inères répètent pour les avoir appris de leurs bisaïeules.
Ceci nous remet en mémoire une petite anecdote (le la cour de Russie; elle nous a été contée par un homme digne de foi, qui en fut témoin auriculaire. Lorsque le capitaine P... fut chargé par le gouvernement français d’aller, sur la demande de l’empereur Nicolas, organiser un corps de pompiers à Saint-Pétersbourg sur le modèle de celui de Paris, il emmena avec lui un sergent, un vrai Parisien, un homme d’une adresse incroyable; le capitaine P... voulait en faire un instructeur pour les Cosaques et le leur donner comme un modèle à suivre.
Notre sergent fit des prodiges, il travailla devant les têtes couronnées avec un aplomb, une agilité, une souplesse, une dextérité à nulle autre seconde. Les tètes couronnées furent contentes, et, pour le récompenser, elles lui firent radeau d’une montre en or
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fAMlS INCÜNNI.'
enrichie de diamants; deux ou trois jours aprùs ce don, le duc de *** rencontra le pompier dans une rue et voulut savoir s’il était satisfait du présent; il lui dit :
— Bonjour, mon brave! quelle heure est-il?
— Ma foi, mon prince, il doit être sur les onze heures, onze heures et demie.
— Regardez à votre montre.
— Ma foi, mon prince, je l’ai latée.
Le prince s’éloigna en se disant : — Que diable! il a lavé sa montre, mais pourquoi cela?
Il soupçonna bien qu’il n’avait pas compris; il rentra au palais, il se fit porter un didioniiaire de l’Académie ; il chercha/a«cr, et il trouva : «Action demouillerlelinge ou tout autre objet, pour le rendre propre») ; ce qui est, ma foi, bien expliqué. Ce ne pouvait être cela. Il prit Boiste, Napoléon Landais et celui que messieurs les Russes portent toujours avec eux, qu’ils croient l’œuvre du célèbre M. Poche; tous, croyant ne pouvoir mieux dire que l’Académie, l’avalent religieusement copiée. Le prince ne fut pas satisfait, il fut inquiet et tourmenté toute la journée; enfin, le soir, il aborda un des artistes nouvellement arrivés de France et lui dit :
— Le pompier m’a dit aujourd’hui qu’il avait lavé sa montre; je ne l’ai pas compris.
— C’est-à-dire, prince, qu’il l’a vendue. '
Jamais peut-être, depuis qu’il y a altesses royales ou
impériales, homme ne rit d’aussi bon cœur que cette altesse-là. 11 se tint les côtes, comme un simple mortel, à une pièce jouée par Grassot, Ravel, Sainvillc, Levassor, Alcide Tousez et tous les comiques passés, présents' et futurs de la salle de M. Dormeuil. Il courut toutes les loges en répétant le mot du pompier, et de ce moment on lava des serfs, des Cosaques, des chevaux. Dans cinquante ans on lavera encore à Saint-
PAH18 EN VILLAGES 7o
Pétersbourg, et déjà, à Paris, on ne lave plus guère, on revend.
C’est la grande diversité de sites, de mœurs, de langages qui fait de Paris une source inépuisable d’études, et du Parisien le premier peuple du monde, le peuple par excellence, celui que rien ne peut étonner; car il a tant vu de coutumes, de façons de vivre différentes, en visitant les nombreqjc petits villages qui forment ce grand tout qu’on appelle Paris, que n’importe où il arrive devant ce qui ébahit les autres, lui, il peut dire son mot favori : « Connu. »
Cette agglomération de petits villages se touchant du coude, ce kaléidoscope changeant au détour de chaque rue, rend Paris un objet de surprises incessantes, d’enchantements incompréhensibles pour les étrangers; ils ne peuvent se lasser d’admirer. Aussi, dès qu’ils ont compris un peu notre vieille cité et les ressources immenses qu’elle renferme, ils ne peuvent plus la quitter. Ils font des folies pour y rester, et beaucoup d’entre eux, plutôt que de s’en éloigner, préfèrent prendre un parti violent, et se faire Parisiens comme nous autres. Ils y jouissent d’une liberté immense ; ils y rencontrent des plaisirs faciles, des gens d’esprit à chaque pas, une aménité charmante de la part des habitants, toutes denrées fort rares, pour ne pas dire inconnues dans les autres pays. Aussi, finissentils presque tous, après avoir dit un éternel adieu à leur sol natal, par préférer à toutes richesses l’hôpital, ainsi que le Jean de Paris de Béranger, ce type inmiortel de l’enfant de Paris.
C’est donc vers tous ces petits villages parisiens que nous dirigerons nos promenades, en ayant bien soin de consigner tout ce qui pourra intéresser nos lecteurs. Puissent-ils prendre goût à nos excursions, et nous ac-
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compagaer avec autant de plaisir que nous ferons d’effoi-ts pour les intéresser à nos études.
UN Q^^RTIER CALOMNIÉ
II en est des villes et des pays coamie des honunes, on leur fait des réputations qu’ils ne méritent pas, on leur impute des actions qu’ils n’ont jamais faites, on leur prête des mots mémo qu’ils se seraient bien gardés de dire; car dans la légende populaii’e les villes parlent, on les calomnie, on les tue de réputation, et l’on rit ; et tant que le monde sera monde, de génération en génération, on rira toujouis.
Pourquoi, toutes les fois qu’un vaudevilliste a quelqu’un de ridicule à faire entrer en scène, le fait-il venir, selon les besoins de l’accent, de Pézénas, de Carpentras, de Landerneau ou de Brivcs-la-Gaillarde ?
Pourquoi, toutes les fois qu’un homme dit une naïveté un peu bien conditionnée, s’écrie-t-ou : Il revient de Pontoise?
Est-ce que la masse des citoyens français nés à Pézénas, à Brives-la-Gaillarde ou à Landerneau est plus ridicule qu’une autre masse de citoyens français nés au Havre, à Toulouse ou bien à Bagnères-de-Bigorre ?
Est-ce qu’en somme les habitants de Pontoise sont, disons le mot, plus bêtes qu’une égale somme d’habitants d’Étampes, de Saint-Denis ou de Rambouillet?
Non , certainement non ! et j’avoue même, qu’à iiombie égal, j’oserais presque certainement parier
PARIS EN VILLAGES
pour les citadins des villes calomniées contre les superbes habitants des villes flattées; car, par la môme raison qu’il y a des cités qu’on calomnie, il y en a d’autres qu.’on adule, qu’on choie, qu’on courtise, comme de jolies femmes, ou des puissants de la terre.
Pourquoi, par exemple, préte-t-on à la divinité ce goût bizarre de vouloir absolument quitter son Paradis pour venir habiter Béziers, une ville où l’on est toujours obligé de monter des rues à pics? Pourquoi diton Pau la Saine? Est-ce que Pau ne fournit pas son contingent de poitrinaires, de rachitiques à la mort aussi bien que toutes les autres cités du beau pays de France?
Pourquoi Toulouse la savante, Bourges la fidèle, Péronne la pu celle, et tant d’autres qualifications injustifiables accolées au nom des bonnes villes ; et tout à côté : Doinfront, ville de malheur, Melun la bavarde, Moulins la ribaude. Tours la gourmande; pourquoi ces injustices?
Je ne cesserais pas de citer, si je voulais consulter un tout petit volume que j’ai sur ma table, et qui est intitulé : Géographie burlesque, amusante et facétieuse des villes du royaume, avec les appellations bizarres et siu-gulières des habitants et du pays de France. Paris, t 60 o, d l’image du grand saint Nicolas, rue Saint-Jacques, près de la parcheminerie.
Que dites-vous de ce titre? En fait de titre, nos aïeux étaient de la même opinion qu’en fait de galon : quand ils en prenaient, il n’en savaient trop prendre.
Maintenant nous ne prenons, malheureusement, plus de galon ; mais nous prenons encore des titres, et surtout ce que nous avons eu bien garde de laisser aller à vau-l’eau avec tant de bonnes choses qui ont suivi le '
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cours de la rivière et se sont perdues dans l’océan de l’oubli : c’est la calomnie.
Jamais on n’a si bien calomnié que dans le temps où nous sommes. Le moindre petit cercle, la plus petite réunion de café, rendraient des points à Bazile luiniOme. Seulement cela a changé de nom. On est trop poli pour appeler aujourd'hui les choses par leur nom ; on sait trouver des biais .* cela se nomme médisance quand on est sévère, esprit quand on est agréable, blague quand on est facétieux.
Lorsqu’on ne peut plus blaguer des hommes, on blague des quartiers, des rues, des maisons ; on se plaît à les gratifier d’exécrables réputations.
Ainsi, qu’est-ce que le quartier Notre-Dame ~de Lorette a pu faire à ces messieurs, pour qu’ils l’aient doté d’une si riche réputation jd’inmioralité? Ils ont tant fait, tant dit, qu’ils ont fini par donner des bases solides à l’édifice de leurs calomnies.
On ne peut plus voir une femme aux allures légères, à la marche frétillante, balayant insoucieusement le macadam du boulevard avec sa robe pompadour, sans dire : C’est une lorette I
Dès qu’au bal une danseuse se laisse aller à une cachucha un peu trop vaporeuse, qu’elle lève le pied ît la hauteur de l’œil et le bras à la hauteur du lustre : C’est une lorette ! s’écrie-t-on.
Si dans un théâtre une personne du sexe timide élève la voix bruyamment au moment pathétique, bâille aux mots spirituels, ce qui n’est pas rare, le parterre, presque toujours composé de Français galants, ne manque jamais de pousser ce cri où se reconnaît l’exquise politesse qui caractérise notre nation policée : A la porte, la lorette !
Toutes les fois qu’on parle de plalsil^, d’amours in-
PARIS EN VIU.AGES
(ei’lopes, (le liaisons éphémères, de fils de famille ruinés, de folles dépenses, de punch, dejeuX, de champagne, de verres brisés, de chants érotiques, de vie de carnaval, de nuits passées inter pocula, malgré soi l’imagination se tourne du côté de Notre-Dame de Lorette.
Il semblerait que l’air de ce quartier est imprégné de parfums enivrants, qu’on y danse au souffle des soupirs, et que les mesures de cette polka fantastique se battent au bruit des baisers.
Le collégien rêve, pendant ses nuits solitaires, la demeure des plaisirs et des amours; le provincial croit le séjour des houris de Mahomet; la douairière s’imagine l’enfer avec scs démons femelles, placés au quartier Notre-Dame de Lorette.
Dès qu’on prononce ce nom en province, les jeunes filles baissent les yeux, les mères se signent, les demoiselles à marier vous regardent d’un mauvais œil. Si vous avez le malheur de dire dans la convereation : j’allais voir un ami demeurant rue Notre-Dame do Lorette, vous Otes un homme perdu, un débauché, un sacripant sans foi ni loi, un panthéiste égaré par les idées modernes, un infAme démagogue, ennemi de toute famille, de toute propriété et de toute religion; le sous-préfet vous ferme sa maison, le maire ne vous salue plus, le curé ne vous accepte jamais pour son quatrième au reverei, le juge de paix défend à son fils de chasser avec vous; il n’est pas jusqu’à la servante de votre vieille tante, qui oublie de faire votre chambre.'.
Mais en revanche, à ces mots, les jeunes gens vous entoureront, rechercheront votre amitié, tâcheront de vous faire parler, seront à votre dévotion, espérant que vous leur lirez en cachette quelques pages de ce livre mystérieux qu’on nomme Notre-Dame de Lorette.
Et tout cela parce qu’il a plu un jour à un homme
PARIS INCONNr
(l’esprit, dans une boutade, de baptiser quelques pauvres filles maigres, (îdentiîes, ennuyeuses, ennuyées, du nom de loretles.
Le néologisme fil fortune, le quartier fut déshonoré. Il est des mots qui déshonorent, comme des gens auxquels on ne peut plus faire amitié ni accueil. Ainsi, depuis qu’un spéculateur a affiché dans tout Paris le mot inodore sur la vitre de certaines boutiques, ce mot a été chassé du domaine verdissant de la poésie, cl exilé dans les landes de la science, qui n’a pas de pudeur. C’est ce qui arrive pour lorette; seulement la science n’en veut même pas. C’est un mot perdu; il faudra changer le nom de la rue, comme on a changé celui de la rue Tire-Boudin en Marie-Stuart.
La lorette n’existe pas; elle a fait son temps; elle est passée de mode ; la chamade a battu pour elle dans le quartier; elle a plié bagage, elle est allée prendre ses logements d’hiver autre part, sécher des murs neufs dans de nouvelles rues. Son rôle est joué ; elle a dû quitter la scène. La grisette, pendant deux ou trois siècles, a amusé nos compatriotes; elle était leur compagne de jeunesse, la confidente de leui*s folles amours, l’amie de leurs vingt ans, le regret de leur maturité, le souvenir de leur vieillesse. Ils l’aimaient, ils lui gardaient la place la plus chaude de leur cœur, le coin le plus poétique de leur tète, parce que la grisette existait, la grisette avait sa raison d’ôtre; c’était une figure charmante, toute pétrie de jolis défauts; il a fallu des siècles et sept ou huit révolutions pour la détrôner. Encore la retrouve-t-on parfois, dans quelque quartier éloigné, chantant, picorant, riant sous la treille, entre un jeune commis et un jeune oavrier ciseleur. C’est que la grisette existait de son existence, vivait de sa vie.
Mais la lorette, cette plante exotique, cette fleur ar-
PARIS EN VILLAGES
tificielle sans éclat, cette fille sans âme, cette gaieté sans rire, cette amoureuse «sans amour, celle jolie monslruosité de serre chaude, sans vie el sans parfum, la lorelle a dû disparaîlre un matin avec la mode qui l’avait importée. Elle n’avait pas de racines dans le sol, elle est séchée sur pied; on l’a vue tomber sans regret; mais en partant elle a laissé au front du quartier qui lui avait donné asile un stigmate infamant.
Maintenant on n’habite plus ces rues, les plus jolies et les plus tranquilles de Paris, qu’avec la plus grande circonspection ; les femmes les évitent comme des rues maudites; elles défendent à leurs fils d’y louer; il faut être vraiment philosophe pour oser s'y loger avec sa famille; une jolie femme ne consent jamais à faire cette concession à son mari. Et cependant ce quartier, nettoyé depuis longtemps déjà de sa population interlope, est appelé à remplacer le paisible Marais, qu’envahit chaque jour la petite fal)rique et le commerce en gros, chassés par les démolisseurs des quartiers Saint- Martin et de la Verrerie. Il est habité par des employés, des gens de lettres, des peintres, des rentiers. On n’y souffre dans les maisons ni chiens, ni enfants, ni pianos. On y rentre à neuf heures, on s’y couche à dix ; à onze heures les rues sont aussi désertes, aussi tristes que celles du faubourg Saint-Germain. On n’y rencontre. ni chanteurs, ni ivrognes, ni noctambules; tout y est calme, silencieux, sévère, et d’un bout à l’autre de Bréda-street on peut entendre le galop des rats qui jouent dans le ruisseau, et les ébatlements des chats amoureux.
Et pourquoi ce pays virginal, ce pays puritain par excellence, jouit-il d’une mauvaise réputation? sans doute au même litre que Carpentras, Landerneau, Pézénas, Pontoise el Brives-la-GailIarde.
On u’a jamais su pourquoi !
Lfc CALME ET LA TRANQUILLITÉ.
Écoutez, gens de province, et gens de Paris aussi, vous, gens de tous les pays, gens du gros et gens du mince, le conseil d’un vieil habi — tant depuis longtemps ici.
Mais je m’aperçois que je parle, en prose, comme une complainte parle en rimant. Ma foi ! tant mieux, c’est une véritable complainte que je dois faire aujourd’hui, car je vais vous décrire bien des ennuis et bien des tracasseries dont on ne soupçonnerait jamais Paris capable, lui qui a l’air d’un si bon, brave et aimable pays, lui qu’on croirait tout occupé de ses affaires personnelles, en le voyant si remuant, si pressé, si bousculé, si courant, si charmant, si indifférent.
Eb bien! malgré son tobu-bobu, sa cohue incessante, sa foule toujours renaissante, ses voitures qui roulent, ses piétons qui se coudoient, ses bruits assourdissants, ses habitants qui passent presque sans se regarder, qui s’enferment si bien chez eux qu’ils semblent ne pas connaître leurs plus proches voisins, Paris est le pays des cancans par excellence !
Oh! si vous voulez vivre en paix, si vous ne voulez pas que toutes vos actions soient scrutées, jugées, passées au crible, commentées, revues, corrigées et considérablement augmentées, croyez-en l’expérience d'un vieux Parisien : défiez- vous des rues tranquilles et des quartier paisibles.
Si voijjs ne voulez pas être dérangé de votre travail à
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chaque instant du jour et de la nuit, si vous Voulez ôtre seul maître chez vous, portez vos pénates au centre des rues bruyantes, fréquentées, passantes. S’il vous faut le calme cl le silence, choisissez l’endroit le plus tourmenté, secoué nuit et jonr par les voilures, l’endroit où vos vitres vibreront le plus souvent aux cris des marchands, aux jurons des charretiers, aux disputes des cochers, aux piaillements des enfants; choisissez le carreau des Halles, le charnier des Innocents, les rues Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple, Dauphine.
Mais, croyez-moi, évitez les rues retirées, réputées calmes et tranquilles.
Oh! les rues tranquilles, elles ont été inventées pour le malheur de Paris : c'est le remords de la grande ville; elles sont là pour lui répéter sans cesse les terribles paroles du prêtre au mercredi de Cendres : — Memenlo quia tillagium es et in villagium reverleris.
Cn effet, dans les rues de commerce, où il passe sans cesse du monde, où les voilures se succèdent sans interruption, où il y a des flâneurs, des curieux, des acheté ui-s, des marchands, chacun s’occupe de ses affaires ; se mettre à sa fenéti'c et regarder les passants est déjà une distraction. En voyant cette foule affairée, compacte, ou se sent isolé, ou sent que tous ces gens vous sont bien indifférents, qu’ils ont bien autre chose à faire que de penser à vous, pauvre pygmée.
Mais, croyez-moi, ne vous réfugiez Jamais dans les rues tranquilles.
Là, les enfants jouent au milieu du ruisseau; on les abandonne à eux-mêmes; on les laisse courir à leur volonté : on est certain qu’ils ne seront point écrasés, qu’il ne leur arrivera pas d’accident, qu’ils ne se perdront pas, car tout le monde se connnît.
Voici le malheur!
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Tout le monde se connaît. Les boutiquiers, quand il y en a par hasard, se mettent sur leur porte pour voir passer les voitures ; ils se parlent d’un trottoir à l’autre; ils savent tout ce qui se passe chez le voisin ; ils s’occupent de ses affaires, 4es événements heureux ou malheureux qui lui arrivent; ils ont vu le nombre de pièces de cent sous qu’il a dans son comptoir ; ils pourraient, pai' doit et avoir, refaire ses livres de mémoire.
Loi’squ’ils se sont bien occupés du rez-de-chaussée, ils montent au premier, au deuxième, puis au troisième, et la maison entière y passe. Leur conversation ressemble point pour point à ce fameux rondeau de vaudeville, de la portière qui parle de sa maison ; l’air change quelquefois, mais la chanson jamais. Ce sont toujours les mêmes caquetages, les mêmes commérages, les mêmes bavardages. Ils inventent quand par hasard, après avoir recueilli les opinions des portières, des domestiques, des femmes de ménage, ils n’ont point la moindre petite historiette à raconter.
Cependant là, comme partout ailleurs, les mêmes calomnies ne peuvent toujours durer. Il faudrait alors avoir une patience d’ange, ou une imagination de démon pour se contenter du môme ragoût dix fois par Jour. Alors ils se mettent à blasonner les passants, à faire des commentaires sur leurs démarches; ils s’inquiètent de ce qu’ils peuvent venir faire dans une rue aussi stupide que celle qu’ils habitent; car, connaissant tous les vices et tous les ennuis de leur quartier, ils l’exècrent, ils n’aspirent qu’au Jour heureux où ils pourront le quitter pour n’y Jamais revenir. Et ils ne sentent pas que ce sont les cancans qu’ils font qui le rendent insupportable à tout être humain.
Oh ! défiez-vous des rues tranquilles, croyez-en mou expérience !
PARIS EN VILLAGES
D’ailleurs ces rues sont hideuses, stupides, borgnes; quoique leurs maisons soient neuves, récrépies, balconnées, badigeonnées, bAtios dans le goût le plus moderne, elles ont l’air honteux. Elles sont toutes composées des mêmes éléments. Que vous alliez au nord de Paris, au midi, à l’est, à l'ouest, vous ne trouverez jamais une rue tranquille qui ne ressemble à une autre rue tranquille. Les boutiquiers, les locataires y exercent les mêmes professions au faubourg Saint-Germain, comme au faubourg du Temple ou Saint-Antoine. Ce ne sont qu’employés à douze cents francs, mariés, destinant leur vieillesse à l’hospice des Petits-Ménages; femmes de mœurs on ne peut moins équivoques, professeurs de dessin, maîtresses de langues et de piano au cachet; sages-femmes, dont la science réclame Tombre et le mystère; dames âgées â tournure respectable, à l’air dévot, semant le chemin de la vie de bonnes œuvres, parcourant les ateliers de femmes, et ne recevant chez elles que des jeunes filles mineures et des vieillards bien comme il faut; enfin quelque écrivain, quelque artiste égarés, cherchant la tranquillité et le calme, et séduits par l’apparence virginale de cet enfer où l’herbe croit entre les pavés, viennent occuper les étages tout à fait supérieurs.
Si nous examinons les boutiques, nous y trouverons une population étrange et des vendeurs de je ne sais quoi, qui semblent fuir les regards des passants.
Au premier rang comme partout, deux ou trois marchands de vin, où l’on trouve le bouillon et bœuf à toutes heures: les ouvriers des rues adjacentes y viennentmangerun ordinaire au moment de leur déjeuner, à neuf heures; pendant la journée, ils donnent asile à un inonde bizarre, composé de faux lions, de fausses lorettes, do faux rentiers, qui y entrent le menton sur
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l’épaule, après avoir regardé trois ou quatre fois de tous côtés comme les conspirateurs des anciens mélodrames, en se voilant le visage, et qui finissent pai' y pénétrer comme des flèches; redoutant les regards, honteux de leur pauvreté, ils y vont jouer le rôle de gens qui s’égarent par hasard dans un cabaret; ils ne sont jamais contents de rien ; le rôti est trop cuit, le bouilli ne l’est pas assez, la soupe est trop maigre; poulies dix ou douze sols qu’ils dépensent par repas, ils voudraient Carême pour cuisinier. Cependant ils dévorent leur portion de dix sols jusqu’aux miettes, ils essuient les assiettes. Mais c’est ce qu’on nomme dans cette race un genre; ils voudraient faire croire que l’habitude qu’elle a d’aller chez Véfour ou chez Véry a rendu son palais rebelle à tout ragoût qui n’est pas préparé par un chef passé maître en son art; et ces gens sont entre eux, ils se connaissent, ils savent qu’ils cachent tous le secret de polichinelle; qui donc croientils tromper?
Les autres boutiques sont occupées par des industries qui se cachent ordinairement dans les autres quartiers; ce sont des marchandes à la toilette, des blanchisseuses, des couturières en robe, des cordonniers en vieux, des marchands de bois et de charbon au détail, des magasins de bric-àrbrac. Toute cette gent est complétée par quelque vieille épicière, qui, en même temps que son sucre et sa cassonnade, vend du pain d’épices, des aiguilles, du fil, des jouets d’enfants, de l’herboristerie, des assiettes et de la batterie de cuisine, de la mercerie et une quantité d’autres objets dont nous ignorons le nom et l’usage auquel ils sont destinés; puis enfin viennent deux ou trois de ces boutiques où l’on vend un liquide blanc et épais qu’on baptise, pei-sonne n’a jamais su pourquoi, du nom de lait.
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Cea laiteries sont ce qu’il y a de plus curieux à observer dans ces rues-là ; c’est là que se ràunit toute la population interlope mâle et femelle du quartier; c’est là qu’on prend le vent, et que les nouvelles et les cancans prennent naissance ; elles sont fréquentées par toute une légion de femmes de pas de vertu du tout, qui en font leur café et leur restaurant. Cela tient le milieu entre le traiteur et la table d’hôte de basétage; il s’y vend de tout, et bien autre chose encore qui ne peut se nommer tout haut, à plus forte raison s’imprimer. En même temps, cela sert de succursale à certaines maisons qui n’ont de nom propre en aucune langue, et qui dans l’antiquité, à Rome, étaient désignées par deux flambeaux allumés. A Paris, lorsque la nuit est venue, ce sont ordinairemént de vieilles et hideuses grosses femmes qui en servent d’enseignes, et font « psti pst! » aux passants en leur disant des paroles obscènes.
Tous ces gens-là, boutiquiers, habitants, habitués et visiteurs, se connaissent, se saluent, jasent, causent, rient et calomnient ensemble, le soir, assis sans gène sur le trottoir. Aucun absent n’est épargné : faute de fails, on invente des suppositions ; il y a cent fois plus de petitesse provinciale, do curiosité tracasslère sur ce que fait le voisin, dans larue de Malle, danspelleduParc- Hoyal, dans une grande partie du Marais, du faubourg Saint-Germain, en un mot, dans foutes les rues tranquilles, qu’à lîoulogne-sur-Mer, à Pau, à Bagnères , à Vichy ; bref, toutes les villes fréquentées et remuées par le passage des étrangers; d’où je conclus qu’il faut toujours revenir à cet axiome : Le passage des étrangers détruit la petitesse!
Oh! défiez-vous des rues tranquilles, c’est mol qui vous le dis!
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Vous savez, dans les salons les plus distingués, on voit les sots gâter la fleur des plus jolies choses en les répétant hors de propos, ou en y faisant sans cesse allusion, en y ajoutant une parole de leur cru, en lui faisant subir la taille de leur intelligence. Eh bien I dans ces rues qui nous occupent, chacun juge les actions des autres avec sa moralité, avec son cœur et son esprit, et ce chacun n’a aucune de ces choses, ce chacun est méchant, envieux, colère, parce qu’il s’ennuie de voir toujours autour de lui des gens méchants par ennui. 11 ne craint rien; il défigurera un fait au risque de compromettre à jamais celui à qui il le prêtera.
Défiez-vous des rues tranquilles, en tout temps, en toutes circonstances, en vérité, je vous le dis.
Dans nos discordes civiles, d’où partent les lâches délations, les dénonciations calomnieuses? des rues tranquilles. En temps de paix, d’où viennent les lettres et les rapports anonymes qui affluent chez les commissaires de police? des rues tranq>iilles. D’où partent les lettres qui avertissent les créanciers du jour et de l’heure où le débiteur doit recevoir de l’argent? celles qui font connaître au mari l’heure et le rendez-vous que sa femme a acceptés? à la famille, les écarts de son fils ? au patron, l’inconduite de l’ouvrier qui, sous prétexte de maladie, fait le lundi? des rues tranquilles!
Si vous ôtes homme de lettres surtout, évitez les rues tranquilles, si vous tenez à votre repos, à vos études, à votre liberté; sans cela, vous aurez beau fermer votre porte, clore vos fenêtres, boucher votre serrure, mettre des portières, poser des verrous, on pénétrera chez ^ vous sans façon à toute heure. On viendra, au nom du bon voisinage, vous demander des billets de spectacle,
des loges, des protections pour mademoiselle qui
désire se montrer sur le théâtre du Lazari; on vous
PARIS EN VILLAGES
interrompra sans pitié au milieu d’un travail pressé, pour vous faire écrire une pétition au chef du pouvoir* un placet au ministre, une lettre pour M. Arthur, le garçon coiffeur, ou M. Germain, l’officier de dragons. Ils n’iront plus dans l’échoppe du coin, il leur faut payer; ils préfèrent vous réduire à l’état d’écrivain public, c’est meilleur marché.
Je sais bien ce que vous direz : — Je jetterai tout ce monde à la porte. — Oui, — c’est bien, — mais débarrassez-vous donc d’un importun qui, lorsqu’on lui ferme la porte au nez, sait rentrer par la fenêtre ! — C’est là que je vous attends, gens à caractère fort. Demandez à Alphonse Karr, et à Alexandre Dumas, et demandez-vous tous à vous-mêmes, si c’est facile de se débarrasser de cette engeance, et répondez-vous franchement, vous verrez que votre réponse sera la même pour tous : — Non.
Villemessant, qui est un homme de beaucoup d’esprit et de beaucoup d’énergie, avait un fâcheux qui le poursuivait nuit et jour, et savait le trouver môme au bain. Il lui refusa ses articles, il lui fit mille échecs, il fut impoli, sans façon : rien n'y fit; le fâcheux était de granit. Villemessant donnait sa langue au chat. Un jour, le fâcheux lui apporte un article; c’était une attaque personnelle à un galant homme, qui ne souffre aucune allusion à sa vie privée, car il abandonne ses œuvres à la critique avec une insouciance charmante. Ce factum mit du baume dans le cœur du persécuté. Dès le lendemain il était imprimé. A dix heures, deux témoins se présentaient et demandaient l’adresse du quidam. A midi, celui-ci prenait le chemin de fer, et Villemessant ne l’a depuis oneques vu.
Vous avouerez que c’est toujours très-désagréable d’être obligé d’arriver à de telles extrémités, et d’ail-
leurs tous les fâcheux ne font pas des articles de jourmaux; mais ils sont de la race des roquets, ils mordent tous.
Oh ! défiez-vous de ces rues où on ne vous laisse tranquille que pour mourir.
Mais pourquoi y habite-t-on ? Les houuories y passent un terme d’ennuis, parce qu’ils ignoraient le guôpier où ils se fourraient; les fenunes y demeui’cnt plus longtemps.
Me permetlra-t-on de répéter ce qui nVa été dit par une jolie femme de vingt ans, à la vérité plus raisonnable qu’une autre?
« On est assurée de ne revoir jamais l’homme pour qui on aurait eu un moment de faiblesse, tandis que dans une rue amusante, fréquentée, gaie, il y a à penser qu’on l’aura éternellement devant sa fenêtre, sous scs yeux, et il peut devenir ennemi. Ici, il ne soutiendrait pas deux jours la monotonie do cette fausse province sans être amoureux. — Alors, — oh ! alors... c’est toujours intéressant, — un homme amoureux, il peut braver bien des choses. »
Ainsi ces rues sont prises comme pierre de touche par les coquettes; c’est bien tout ce qu’elles méritent.
Oh ! défiez-vous des rues tranquilles !
Quant â moi, s’il me fallait absolument habiter un do ces enfers, je choisirais la rue Bassompierre ou de Lesdiguières : j’y planterais une tente, parce qu’il n’y a pas de maisons.
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URRS LATINA
I/étucliant est, dit-on, une race qui tend à disparaître.
I,a grisette est, de l’aveu de tout le monde, une race disparue.
Pourquoi l’étudiant disparaît-il?
Pourquoi la grisette est-elle disparue?
Ce sont là les deux questions auxquelles nous devons répondre. Nous allons doue tâcher de le faire le plus brièvement possible.
Si l’étudiant disparaît, c’est que, depuis qu’il y a des étudiants au monde, ils ont toujours été les mêmes, qu’ils n’ont point changé, qu’ils ont toujours été ce qu'ils sont aujourd’hui, de braves, bons, gais et loyaux jeunes gens, pleins de sève et de verdeur, et qu’ils se sont toujours laissé berner par ces mots stupides :
Oh ! ce n’est plus le vieux quartier Latin l
Mots ramassés dans quelques romans fantastiques, où, sous le spécieux prétexte de peindre les mœurs de visu, un homme de lettres a peint des étudiants encore plus fantastiques que son roman. Les nouveaux sont venus remplacer les vétérans, comme on disait en rhétorique. Ils ont trouvé quelque loustic d’estaminet, qui, à force de ramasser toujours le même mensonge, a fini par croire réellement, de bonne foi, au type fantastique do l’étudiant, forgé dans son cerveau avec l’aide de l’imagination dudit écrivain. Il s’est persuadé
que, de son temps, on (5fail plus étudiant; qu’il n’y a que sa génération qui ait eu vingt ans, de l’amour, de la gaieté et de la fraternité; que le bon Dieu avait créé toutes ces belles choses pour les jeunes gens de son an de grâce 1815 — 16 — ou 17, et qu’il attendait avec impatience l’arrivée de son année scolaire pour les envoyer sur notre globe.
Eh pardieu oui ! tous ccs souvenirs de jeunesse existent encore, ils existeront toujours, tant qu’à dix-huit ans on viendra ému, le cœur plein de joie, l’âme ouverte, la tête remplie de rêves et d’illusions, faire inscrire pour la première fois son nom sur les registres de la Faculté de médecine ou de celle de droit.
Non, il n’y a pas d’êtres privilégiés; non, le plaisir de pénétrer pour la première fois sous le porche de la place du Panthéon, ou de se promener sous le portique académique de l’École de médecine, n’a pas été réservé à vous seuls, vieillards blanchis entre la chope de bière et le verre d’absinthe.
Oui, jeunes gens, vous êtes toujours la brave jeunesse des écoles, la partie sinon la plus intelligente de la nation, du moins celle qui, par ses éludes, par sa fortune, par les connaissances déjà acquises, est appelée à former cette partie intelligente par excellence.
I.aissez dire ce vieillard avant l’âge... Si vous l’écoutez encore un jour, il voudra vous persuader, comme tous nos grands parents, que, de sou temps, le printemps était plus beau, les arbres plus verts, le soleil plus resplendissant, les étoiles plus brillantes, les feimues plus belles. Cela ne serait d’ailleurs qu’une conséquence de son système : le monde a été fait pour sa génération. Il ne voit pas la nature immuable, toujours calme et superbe ; il ne s’aperçoit pas que jadis il contemplait toutes CCS sublimes beautés avec scs yeux de vingt ans
EARIS EM YILLAUES 93
et ses illusions du jeune âge; il ne veut pas reconnaître avec Je poëte :
Que le temps implacable , en secouant ses ailes ,
Effeuille sur nos fronts nos couronnes mortelles ;
Et chaque jour emporte, en son flot coun’oucé.
Quelque rêve fleuri qui meurt dans le passé.
Certes, l’étudiant d’aujourd’hui ne discute pas la valeur de telle ou telle tragédie; il ne va pas porter des couronnes à MM. Eusèbe de Salverte ou Labbey de Pompières ; il ne prend pas parti pour les»classiques ou les romantiques; il ne se passionne pas pour mademoiselle Mars ou mademoiselle Duchesnois; il ne se bat pas en duel pour les charmes de mesdemoiselles Clara Fontaine, Sophie Ponton, Marie ou Louise. Toutes ces personnes et toutes ces choses sont passées, mortes, enterrées; mais il a la littérature, les hommes, les passions, les actrices et les maîtresses; il a la jeunesse et les illusions do son temps.
Est-ce qu’il a failli aux grandes circonstances de la vie ?
Est-ce que son cœur n’a pas battu au premier rendezvous d’amour?
Est-ce qu’il ne Ta pas senti s’échauffer et grandir sous un regard d’amour ?
Est-ce qu’il a renié les croyances de ses devanciers, ces chères croyances qui nous font encore tressaillir après tant de luttes, de souffrances et de défaites?
Est-ce qu’il n’aime plus? est-ce qu’il ne rit plus?
Est-ce qu’il n’est pas enthousiaste de tout ce qui est beau, grand et vrai?
Est-ce que dans sa misère il n’a pas confiance, lui aussi, dans un avenir meilleur?
Allons donc! l’humanité ne dégénère pas ainsi en quelques années ! Suivez-lc dans ses plaisirs, dans ses
PAHIS INCONNU
éludes, dans ses joies, dans ses douleurs, et vous verrez qu’il est loujouis le même, plein de fougue, de spontanéité, d’amour.
Non, vous n’existez plus, éludianls de dixième année; vous êtes relégués avec les vieilles lunes cl les neiges de l’an passé; vous êtes arrivés à l’âge où l’on se fait homme grave, parce qu’il vous pousse du veulre et que l’estomac ne digère plus; où l’on ne l'il plus parce qu’on a peur de montrer une mâchoire édentée; mais ne désolez pas les autres parce que vous ôtes désolés. Vous aurez beau fiiire, beau dire et beau regretter, vous n’empôcherez jamais les douces joies et leâ chainiantes douleui’s de la vingtième année de venir s’épanouir sur les fronts de vingt ans.
L’étudiant a toujours ses mœurs à lui, mœurs de l’homme auquel la société n’a pas encore imposé ses devoirs, qui vit libre de toute entrave, sans soucis du lendemain, à peu près à la façon des collégiens en vacances. Il lui faut du bruit, des cris, des chansons, des gambades pour se prouver à lui-méme qu’il est bien libre, bien affranchi des pensums et des devoirs du lycée, et que le pion n’osL pas là pour le rappeler à l’ordi'e. Il se fait un monde à lui, tout imaginaire, qu’il peuple de gens créés à son image, auxquels il donne scs goûts, ses habitudes et ses pensées. Il ne connaît pas la vie par ce qu’il en a vu, il n’a pas encore eu le temps d’observer, mais par ce qu’il a lu, et cela dans scs auteurs latins, qu’il n’a point encore oubliés.
D’ailleurs, sou quartier est fait pour lui rappeler tous ses souvenirs classiques ; ce ne sont partout qu’inscriptions latines, vers grecs et citations des poètes et des prosateurs de l’antiquité. Là, les hôtels et les cafés empruntent leur^ noms aux célébrités du De viris ülustribus îirbü Romæ, ou bien à YEpitome hisloriœ
l'AniS EN VILLAGES
Grecœ. Ici, c’est le café de Jules César, l’hôtel de Corinthe, avec ces mots inscrits sur un marbre : Non licet omnibus adiré Corinthum. Il n’est pas jusqu’aux perruquiers qui n’illustrent leurs enseignes de phrases grecques et latines. Ce ne sont partout que boutiques de libraires, marchands de crânes, de tibias, de fémurs et de plâtres phrénologiques. Les codes français étalent leurs hanches bariolées auprès des signets du Digeste; les livres de chimie, d’anatomie, de botanique, de physique et de toutes les sciences réunies ornent les devantures des bouquinistes; c’est un péle-méle de noms connus et d’illustres inconnus à faire frémir les bibliographes futurs. Là, il y a des boutiques conmie on n’en voit nulle autre part dans Paris.
Les étudiants n’ont peut-être plus ces airs débraillés, ces costumes baroques qu’ils affectaient jadis, et ce n’est pas là une perte bien regrettable, ils ne réveillent peut-être plus si souvent par leurs chansons les bourgeois endormis; qu’est-ce qui s’en plaint? Autre temps, autres habitudes. Ils ont peut-être perdu quelques-uns des défauts de leurs devanciers.
.Mais ils eu ont gardé toutes les qualités. Lt d’ailleurs l’air qu'on respire au pays Latin est trop imprégné d’un parfum sui generis pour qu’en si peu de temps toute une population ail changé de mœurs. Les vieux murs du quartier des Écoles eux-mêmes la rappelleraient à l’ordre de la jeunesse et do la fraternité, s’il en était autrement.
rjais, hommes de trente ans, p issez dans ces rues, devant ces hôtels garnis dont nous regrettons tous les dures couchettes, à la fin de l’année scolaire, au moment des examens, et vous verrez si la race a dégénéré, vous écouterez si les échos ne répètent pas aussi joyeusement les vieux refrains de nos gaies chansons de
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vingt ans. Oubliez pour un monaent vos soucis et vos préoccupations, reportez-vous, par la pensée, à notre insouciante jeunesse, et vous serez obligé de vous avouer que c’est toujours la même joie, le même enthousiasme, le même bonheur de vivre.
Et maintenant, savez-vous pourquoi la grisette a disparu ou à peu près?
Les uns disent, avec Léo Lespès : « C’est que la grisette, voyant que la jeunesse s’engouait de la soie, des hanches étolTées, des chapeaux à fleurs, s’est transformée. Sa chute date de l’invention de la crinoline, — sans garantie du gouvernement. »
D’autres trouveront des raisons morales, philosophiques et même sociales; ils invoqueront le goût du luxe, les idées de confort, l’aspiration au bien-être général; enfin, le plus grand nombre ne manquera pas de tout jeter sur les idées subversives, sur les éternels ennemis de tout ordre, de toute religion et de toute famille. Ils ont si bon dos, ceux-ci ! On dira tout, on soutiendra toutes les opinions, et on ne verra pas que la grisette a disparu, tuée sous une de ces phrases toutes faites, qui passent dans la conversation, et que chacun répète sans savoir pourquoi.
On lui a tant dit qu’elle n’existait plus, qu’elle a fini par prendre le mot an pied de la lettre ; elle n’avait pas la force de viabilité de l’étudiant, que l’on n’a pas encore pu annihiler. 11 lui est arrivé ce qui arrive aux enfants faibles dans les collèges; à force de leur dire qu’ils sont stupides, on finit toujours par rendre idiots ces pauvres petits êtres, qui cependant sont souvent très-intelligents, mais doux et timides.
Oh! on ne peut pas se figurer l’influence des phrases stéréotypées! Elles font notre malheur depuis soixante ams : elles détruisent tout ce qu’elles touchent; elles
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déshonorent tous ceux à qui on les accole. EnGn, ce qui est plus malheureux, elles sont sans cesse aux lèvres de tous les imbéciles et forment le fond de leur conversation; sans elles, ils ne parleraient peut-être pas, et nous y gagnerions bien des ennuis de moins.
Elles ont tué la grisette, elles sapent en brèche l’étudiant et le commis, l’écrivain et le comédien ; car on dit encore que l’art n’existe plus, qu’on ne fait plus de pièce, que le commerce ne va pas. Et cependant, nous qui vivons, qui voyons, qui enlcnilons, nous disons hautement : « Jamais aucune de ces choses n’ont été plus vivaces, plus glorieuses et mieux entendues qu’au temps où nous vivons. »
Laissons les morts où ils sont, ne prenons pas leurs vieux os blanchis pour en abattre les vivants ; défionsnous des comparaisons, prenons chacun pour ce qu’il est. Les anciens ne se remplacent pas; ils ont fait leur devoir, faisons le nôtre sans les imiter ; soyons nous, et c’est déjà beaucoup, et surtout ne nous efforçons i pas de semer des ruines tout autour de nous pour nous donner la Joie de collectionner des souvenirs.
l’air et le genre.
Généralement, lorsqu’un de nos compatriotes revient de Londres ou d’Amsterdam, si vous lui demandez des nouvelles de son voyage, il ne manque jamais de répondre :
-• C’cijt un pavs affreux, c’cst la patrie do fermui;
PAUI6 INCONNU
tout y oüt d’une monotonie désespérante. Les rues, les maisons, les boutiques, les places s’y ressemblent. Jo ne sais pas si c’est le brouillard qui produit cet eil'ut d’optique, mais lorsque vous regardez devant vous, il vous semble toujours revoir ce que vous venez de voir là-bas. Ce sont des épreuves moulées à mille exemplaires dans un bon creux et placées les unes à la suite des autres»
En effet, vous qui avez été à Londres, ou qui irez visiter cette ville géante, si vous ne pouvez vous déplacer, allez au faubourg Saint-Honoré, c’est tout comme, et mettez-vous à la fenêtre pour voir passer le monde. Vous remarquerez une chose toute particulière, c’est que ce n’est ni le brouillard, ni l’aspect des maisons, ni ces rues inteiminablement longues, qui font de la capitale de l’Angleterre une ville d’une monotonie spleenique, ce sont les habitants. C’est l’unifoimité du costume noir des hommes, l'uniformité des robes écossaises des femmes ; les chapeaux impossibles de ces dames, les iom-nures guindées de ces gentlemen dans leurs petits habits noirs, leurs jambes engainées dans les pantalons collants, leur marche compassée, leurs mouvements méticuleux, le petit sautillement des miss, l’air grave des mistress, jusqu’à leurs superbes cheveux blonds et leur incomparable beauté, qui engendi’ent la monotonie, l’ennui, le spleen et toutes ses conséquences.
C’est tout le contraire à Paris; arrêtez-vous sur le boulevard, devant un café, par une belle journée d’été, regardez la foule qui passe et se succède sans cesse ; il ne vous faudra pas être bien profond observateur pour résoudre au bout d’un quart d’heure le fameux problème qui tourmenta le poëte Voiture'durant toute sou existence, et qu’il ne put jamais résoudre, à savoir ;
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un homme étant donné, d'aprôs sa démarche, sa physionomie, ses gestes et sa manière de parler, déterminer sa profession.
A Londres, en effet, on a Toir anglais; chacun s’occupe iJe son affaire, travaille, pour ainsi dire , à huis clos, et aussitôt dans la rue, s’empresse d’oublier sa profession pour vivre, marcher, s’habiller comme tout le monde. Personne ne songe à se donner un genre, A Paris, on pose, on se grime, on a l’air artiste, portier, comédien, bottier, militaire, mauvais sujet, comme il faut.
Avoir l’air, pour certaines personnes, est tout un travail; elles passent des heures entières devant leur glace pour prendre l’air qu’elles affectionnent Souvent elles se condamnent au martyre; elles souffrent mille douleurs pour ne pas arriver à atteindre l’air qui fait toute leur ambition.
Il me souvient d’un mien ami, excellent garçon, très-intelligent, très-bon; la nature l’avait doué d'un esprit gai, caustique, amusant, et d’une force herculéenne; elle l’avait, en bonne mère, doté d’une santé robuste et apparente. On croyait toujours, en le voyant arriver le matin, qu’il venait vous souhaiter votre fête, tant les fleurs de la santé s’épanouissaient agréablement sur son visage empourpré. II avait l’air d’un bouquet fraîchement cueilli. Eh bien ! c’étaient tous ces dons de la nature, qui s’était montrée si prodigue envers lui, qui faisaient son désespoir.
C’est que mon ami était arrivé dans le moment oii le suprême ôon genre était d’av oir l’air fatal et poitrinaire; dans ce moment d’aberration byronienne où chacun voulait ressembler à Lara, au Pirate, ou bien à l’un des personnages au visage ravagé, fatigué par les passions et les souffrances du grand poète ; il s’était
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laissé pousser les cheveux d’une aune; il portait une barbe à la Saint-Mégrin d’une longueur démesurée; il mettait des chapeaux pointus, s’arrangeait des gilets taillés en jaquettes, des pantalons imitant le liaut-dechausse, et des redingotes de velours simulant le pourpoint; il levait les yeux au ciel pour avoir l’air rêveur; mais ses efforts étaient vains, ses tentatives impuissantes. Qui diable, en voyant cette large poitrine, où l’air circulait dans les poumons comme dans des tuyaux d’orgue, se serait jamais avisé de penser qu’un homme bâti ainsi voulait être poitrinaire? Cette face réjouie, où le sang circulait avec impétuosité, éloignait toute idée de vague à l’âme. Cet esprit enjoué, souvea 1 heureux, n’inspirait aucune confiance aux tristesses intimes , éthérées, dont se plaignait ce gros garçon. Ses lèvres sensuelles, sans cesse entr’ouvertes pour mordre à belles dents dans la pomme de l’amour, démentaient d’une façon brutale ses prétendues aspirations vers un amour idéal, suave, vaporeux.
Il aurait donné ses espérances dans ce monde pour être seulement attaqué d’une bonne gastrite, sa fortune pour un poumon engorgé, son âme pour une phthisie bien conditionnée, au deuxième degré.
La plus cruelle injure qu’on lui pouvait faire en l’abordant , était de lui dire :
— ’ Je n’ai pas besoin de te demander comment tu te portes, on n’a qu’à te regarder pour voir que tu n’as pas besoin de médeefn.
Il se fâchait et s’écriait :
— Les voilà hien tous! Mais je ne me porte pas trop bien, mais non ; je n’ai pas de santé ; personne ne veut donc voir que je souffre de la poitrine !
11 ?e fâcha avec un restaurateur qui lui faisait crédit, parce qu’un jour, en découpant une dinde à sa table
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d’hôte, il lui mit une aile (énorme dans son assiette en lui disant :
— Vous mangerez bien cela, vous avez bon appétit.
11 plia sa serviette, il acquitta son compte et ne revint jamais dans cette maison où l’on osait supposer qu’un homme de son encolure pouvait’ manger, lui à qui il suffisait de sucer une aile de perdrix pour entretenir sa débile existence. Car il faut le rappeler à nos lecteurs, qui l’ont sans dqute oublié : une des prétentions de l’école souffreteuse, mélancolique et néo-byronienne, était de vivre toute par l’âme, sans s’occuper des besoins matériels. Il y avait môme quelques fana- tiques qui prétendaient vivre d’une façon toute psychologique. Ceux-ci se mettaient à table pour tenir compagnie aux êtres matériels et vulgaires qui se sustentaient confortablement; ils avaient pitié d’eux, les regardaient du haut de leur supériorité avec un suprême mépris; et, comme la femme -vampife dont il est parlé dans les Mille et une Nuits, ils se contentaient de picoter quelques lentilles et quelques fruits, sans cependant les harponner avec une aiguille d’or. Lorsqu’ils étaient certains de n’être vus de personne, ils prenaient rudement leur revanche. Malheur aux biftecks et aux fricandeaux qui tombaient sous leur fourchette, ils étaient engloutis sans rémission.
Mon ami avait accaparé à lui- seul, quoiqu’il n’eût aucunement la physionomie de l’emploi , tous les ridicules de l’école dont il poursuivait si douloureusement l’air ravagé. Il se serait bien gardé de lire Byron, il aimait trop les contes de la Fontaine, de Boccace, de la reine de Navarre, et Brantôme, pour cela; mais l’air byronien, c’était son idéal, son utopie, sa marotte; et comme il était un peu plus consciencieux que les autres adeptes, avec l’air il voulait
la chanson. Ainsi il était sans cesse k la recherche de l’autre moitié de son âme, de l’être femme ou d^on qu’il avait rêvéj pour y arriver, il prenait des airs penchés, des attitudes de saule pleureur tout à fait adorables, qui, avec son visage de franc luron, formaient le plus mauvais ménage; l’air d’emprunt et l’air naturel se disputaient sans cesse et se livraient les plus rudes combats.
11 allait promener ses avnfrs pensers dans les charmilles de la Grande-Chaumière, où la musique entretenait ses tristesses sombres. Pauvre M, Musardl on ne vous eût sans doute jamais fait ce reproche-là : votre musique, qui a régénéré la danse, créé tout un monde fantastique d’éphémères, débardeurs et titis , chicards et balochards, entretenait la mélancolie de mon ami !
Mais les grisettcs, car il y avait encore des grisettes, qui étaient d’excellents juges en ces matières-là, qui ne coupaient pas dans te pont, qui le savaient trèsrigolo dans le fond, ne donnaient pas dans le godant. Elles connaissaient son pavillon, elles voyaient un beau et solide garçon, toujours argenté tihien couvert-, aussi c’était à qui viendrait s’appendre à son bras, l’agacer, le forcer à danser, et se faire inviter à souper par lui. Il ne résistait pas; il était si bon, mon ami! 11 dansait, on faisait cercle pour le voir, on l’encourageait : il s'animait, il faisait des prodiges de chorégraphie anarchique, des cabrioles à rendre Auriol jaloux, le tout accompagné d'œillades assassines, de mots cocasses, qui faisaient éclater de rire toute la galerie. II était si bruyant, si excentrique dans ses propos, que le père Lahire ne manquait jamais d’interposer son autorité et de le rappeler à l’ordre.
Il revenait à sa table consommer trois ou quatre moos de bière, au milieu d’une foule idolâtre et des
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compUmfnt* les pins flatteurs ! Il se sarnlt admiré I Quant au respect, ses biceps se chargeaient de renseigner à ceux qui en manquaient. U disait d’une façon langoureuse, au milieu des soupirs : •— Que voulezvous, mes amis, je m’étourdis, je suis si malade et si malheureux I — Oh! vous ne me comprone* pas!
Ces dames se chargeaient cependant de lui prouver qu’elles le comprenaient, elles. — Bon Dieul que son âme avait donc de moitiés égarées l Je lui en ai vu de brunes, de blondes, de blanches, de roses; les unes avec des nez ft la Roxelane, les autres a<ec l’aquilin, le grec, l’ordinaire. Et tout cela ne faisait que l’aider à parcourir cette triste route qu’on nomme la vie.
Enfin, voyant qu’il ne réussissait pas dans les poitrinaires, il adopta un autre genre : il se jeta dans les maladies du cœur. Il fit tant et si bien qu’à la fin il se rendit malade pour tout de bon. Je crois. Dieu me pardonne! qu’il employait le moyen des petites filles qui ne veulent pas grossir : il buvait du vinaigre et mangeait des cornichons.
Heureusement que, sur ces entrefaites, la mode changea, selon son habitude; clic passa d’un extrême à l’autre. Au lieu de l’air poitrinaire et aspirant à un monde meilleur, on se donna tout à coup l’air viveur et débraillé. Mon ami se trouvait dans son élément; il guérit aussi vile que son tailleur lui eut porté des habits à larges basques, des pantalons à la hussarde et des gilets à la conventionnel. Il eut un succès prodigieux, si prodigieux qu’il rencontra un jour cette moitié d’âme qu’il avait tant cherchée en se grimant en malade, dans une personne dont le père avait fabriqué des bas, des bonnets et des caleçons de coton pendant trente ans. Ils unirent leurs destinées, et maintenant ce pauvre désespéré a du ventre, une étude de
PABIS INCONNU
notaire à Paris, une excellente table ; il ne pense plus à mourir. Quant à madame la notairesse, depuis qu’elle a douze ans, trois enfants de plus, et deux dents de moins, elle devient byronienne à son tour, elle a du vague dans l’ame ; son mari trouve cela très-ridicule. Je le crois bien!
Nous avons raconté longuement l’histoire de notre ami, maniaque et notaire, non parce que nous y avions vu une originale individualité, mais parce que c’est l’histoire de toute une race de jeunes gens qui, chaque année, pesant la durée du mouvement artistique et littéraire de Juillet, changeaient de mode, de costume, de langage et de façon d’être. C’était tout un clan qui se réunissait dans un quartier, y fondait un village de fanatiques, et, selon le grand succès du moment, ils étaient tantôt déguisés en Perrinet Leclerc, en Buridan, en Gennaro, en malcontent, en bravo. On sait l’influence du costume sur les idées : à force de porter les cheveux courts ou longs, ils finissaient par se croire ceux-là même dont ils empruntent l'air, et, à force de se le dire à eux-mêmes, à force d’en rêver, de se tourmenter le visage pour ressembler à leurs héros de prédilection, sans s’en apercevoir ils parlaient comme eux. Dans mon jeune âge, j’ai rencontré moult giens auxquels le vieil linguaige françois éloit familier.
Maintenant, tout est bien changé : on parle argot, c’est plus facile et cela demande moins d’études.
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DE l/APPAnENCE KT DE I.’ A S SI M 1 L ATI O N
Franklin a dit, je ne sais où :
« Ce qui coûte le plus cher à l’homme, ce sont les yeux des autres. »
«Que de gens se sont ruinés pour paraître autre chose qu’ils ne sont 1 »
Ceci n’est pas de moi, mais 4’un très-mauvais écrivain du dix-huitième siècle, du R. P. Destrot, jésuite de Grenoble, qui, heureusement pour la postérité, n’a imprimé qu’un sermon contre les habits et les vestes dorés ; sans cela il se serait nécessairement trouvé un écrivain pour réhabiliter ce digne homme, qui avait à son service tant de lieux communs à propos de l’humilité et du mépris de la parure; on aurait peut-être adopté ses œuvres dans les collèges.
Cependant son sermon nous a servi à quelque chose, en ce qu’il nous a appris que cette manie de beaux habits, que nous croyions inhérente à notre époque, existait au commencement du dix-huitième siècle. Déjà chacun voulait...; mais nous ne pouvons pas copier ici le proverbe que citait notre prédicateur en pleine cathédrale de Bourges, le 2 septembre 1719, jour de la Saint-Lazare. Notre langue a depuis fait des progrès en bégueulisme; qu’importe! toujours est-il que, dans ce temps-là, chacun voulait passer an moins pour marquis.
Aujourd'hui, on veut bien encore passer pour noble,
mais ce il quoi on tient surtout, c’est d’avoirrairriche. I^’amour des richesses a tud toutes les nobles ambitions cliez nous; il n’y a plus que quelques fous, quelques hurluberlus qui aient encore l’amour de la gloire, qui travaillent pour la réputation ; aussi sont-ils en butte il toutes les railleries de leurs contemporains. Il est ridicule de faire quelque chose pour l’honneur; on éclaterait au nez de celui qui oserait se servir de cette réticence, palladium de nos ancêtres : — Et l’honneur 1
L’honneur ne donne pas le bien-vivre, il ne donne pas les l>eaux habits, il ne donne pas les plaisirs faciles, enfin il ne procure pas les apparences extrêmes du confort, qui sonW toutes choses pour une grande majorité do la nUtion. Les apparences, sauvez les apparences! tel est le grand mot de l’époque. Soyez un sot, un ignare, un malhonnête homme, un misérable sans feu ni lieu ; faites tout ce que vous voudrez : assassinez, tuez, volez; qu’importe! Vous serez spirituel, érudit, riche, honnête, probe, magnagnime, si vous savez sauver les apparences.
Nous sommes un peuple de singes, nous ne savons pas être nous ; il faut toujours que nous nous assimilions à nos voisins du Nord ou du Midi, ou que nous nous imitions entre nous. A l’étranger, en Angleterre, par exemple, un homme est d’autant plus considéré qu’il est plus AwmoMmf, c’est-à-dire qu’il ressemble le moins à tout le monde.
En France, au contraire, le plus grand malheur qui vous puisse arriver est d’être original, original est presque une injure. Recommandez un homme pour une place, un emploi, une loge de concierge, — peu importe quoi, — à un de ces êtres graves qui s’épanouissent carrément dans leur suffisance et leur stupi-
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dité, comme des ûnes chargés de reliques ; qu’il soit bien disposé à vous obliger, qu’il ait bien digéré, que vous lui ayez bien laissé le bonheur de s’enivrer de son importance, qu’il vous ait suffisamment fait sentir toute sa condescendance à vous écouter, qu’il ait bien pesé sur vous de toute sa majesté grasse ou d’homme puissant, qu’il vous ait annihilé tout à son aise, et qu’enfin, pour mettre le comble à votre humiliation, sans sourciller vous lui ayez permis de vous appeler ; mon garçon, il daignera voir votre protégé, lui parler un quart d’heure ; pour peu que le malheureux ait un peu d’esprit, que sa conversation ne ressemble pas à tous ces vains bruits qui frappent nos oreilles à toutes les heures du jour et qu’on n’écoute môme pas, qu’il ait une redingote, un pantalon, une cravate d’une autre couleur que ceux de tous les protégés de ce monsieur, il sera éconduit cavalièrement, votre recommandation deviendra illusoire. Et si un jour, poussé A bout, vous venez demander pourquoi on n’a rien fait pour ce pauvre diable, ce monsieur, ce lieu commun en chair et en os vous répondra du haut de sa supériorité ; »
— Ah bah! c’est un original!
Aussi, de quoi diable vous avisez-vous? 11 faut un mouton do Panurge à ces gens-là, et vous allez leur présenter un homme : cela ne fait pas leur affaire.
O vous, jeunes gens que talonne l’ambition de vous voir chaque jour huit heures devant la table d’un bureau et d’y griffonner dix ou douze copies de lettres, de rapports ou de comptes sous les yeux d’un chef arrogant! si vous voulez arriver, mettez-vous chaque matin à votre fenêtre, regardez passer le monde, calquez le costume, l’allure, le geste du plus grand nombre, écoutez la façon de parler des gens, prenez leurs expressions favorites, déguisez vos goûts, mettez une
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sourdine à votre esprit, éteigne? votre imagination, soyez médiocres, faites preuve du don d’assimilation, et vous serez enrôlés dans la majorité, votre avenir sera certain. Vous aurez sauvé les apparences, ou ne vous craindra pas.
Regardez autour de vous, est-ce que vous voyez des originaux? Les tailleui's ne ressemblent-ils pas à tous les autres tailleurs ? n’est-ce pas la môme démarche, les mômes habits, la môme tournure? Pourquoi seriezvous moins hôte, moins plat gueux qu’un autre protégé?
On vous-dira bien que la France est la patrie du bon goût, que nos Françaises s’habillent d’une façon exquise, que nos lions se mettent admirablement bien. Mais qui esf-ce donc qui a du goût? Les gens qui possèdent cette quintessence de l’imagirialion doivent être bien peu nomlireux; car, enfin, tous ceux auxquels les dieux ont fait assez de loisir et de fortune pour leur permettre de suivre les modes sont tous habillés de môme. Cette aimée, c'est le bleu qui est à la mode : tout le monde, du bleu; les habits bleus sont courts : tous les habits se raccourcissent comme par enchantement.
L’année prochaine on portera du vert russe, la taille sera démesurément longue : la majorité des Français se couvrira de costumes verts à longue taille, sans s’inquiéter nullement si cela leur sied oui ou non, sans jugement, sans réflexion. C’est la mode, cela suffit. N’avez-vûus pas vu, l’hiver dernier, le boulevard changé en hôpital des incurables? Quelques mauvais plaisants, voulant mystifier les Parisiens, s’imaginèrent de se promener un jour avec des redingotes empruntées à la garde-robe de Bicôtre; aussitôt, tous les gens j\ la suite d’admirer, de trouver cela channant d’originalité ; et voilà les tailleurs forcés de s’adresser au fournisseur
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patenté de l’administration de l’assistance publique, pour se procurer du drap et satisfaire le goût bizarre de leurs clients.
A qui ces espèces de capotes de guérite allaientelles? Était-ce aux gens gros et courts? était-ce aux gens longs et maigres? Ni aux uns, ni aux autres; n’importe qui s’en couvrait, c’était toujours affreux. Et cependant toute la fine fleur des gens réputés de goût était embicèlrée par esprit d’assimilation.
Quelques rares individus ne voulurent point consentir à anticiper sur leur vieillesse en s’affublant en vieillards cacochymes. Se trouvant assez laids avec notre laid accoutrement moderne, ils s’obstinèrent à rester vêtus à leur fantaisie, à leur commodité la plus grande.
Que n’a-t-on pas dit d’eux ! Tous ces gens sans péché leur jetèrent la pierre ; Ce sont des imbéciles, des originaux, ils ne veulent pas faire comme tout le monde. Ils ne veulent pas faire comme tout le monde U 1
Vous l’entendez; si vous voulez parvenir, si vous ne voulez être ni un imbécile, ni un facétieux, ni un jèune homme, ni un original, tout titre fermant à votre nez l'huis de toutes les cari’iôres ; si vous ne voulez ni penser, ni juger, ni raisonner, ni inventer, ni vivre pour vous, faites comme tout le monde : acceptez l’esclavage ; baissez la tête sous la tyrannie du fait accompli, les portes s’ouvriront devant vous comme par enchantement, vous aurez sauvé les apparences ; El diQnus eris intrare in illo dodo corpore.
Mais qui donc invente la mode? d’où sort-elle? vientelle d’en haut? vient-elle d’en bas?
Nos collègues les courriers de Pai’is, ceux qui font des articles sur les faits et les gestes de la grande ville, ceux qui disent : — Hier, tout Paris était aux Folies- Cüijceitautcs puur applaudir M. Paul Legrand. On y a
pi. !:y GuOglc
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surtout rouiarqué madanio la comtesse de B..., qui avait une robe etc., etc., etc. Ces littéraleurs-là soulienoent bien dans leurs feuilletons que la mode vient d’en haut, qu’elle part des salons de l’hOtel, pour arriver aux petits appartements des quartiers interlopes. Mais nous, qui quelquefois avons l’honneur de faire partie de ce tout Paris, et qui étions aussi aux Folies- Concertantes, nous pourrions imprimer aussi le lendemain : — Hier, tout Paru était à l’Opéra pour applaudir M. Roger dans le rOle de Jean de Leyde, du Prophète. On y remarquât surtout la célèbre Turlu^ rette : elle avait une robe, etc., etc., etc. Nous serions aussi vrai que notre confrère ; car la robe de mademoiselle Turlurette était coupée dans la même pièce d’étoffe, faite par la môme faiseuse que celle de madame la baronne de B...
Qui avait inventé la robe? ni l’une ni l’autre. Cela revient à dire que mademoiselle Céline, Adèle ou Aglaé, couturière eu robes, invente des choses fort laides, des espèces de ballons enflés, et que madame de B... et mademoiselle Turlurette .ont le courage de paraître les premières dans un lieu public avec ces machines-là.
Comme madame de B... est très-riche et mademoiselle Turlurette assez jolie, et que toutes deux passent pour se mettre très-bien, toutes les femmes d'un certain monde qui voudi’ont avoir l’apparence de la richesse et du goût, singeront madame de B..., comme toutes les guenons qui courent après la réputation de l’excentricité feront calquer leur robe, le mois prochain, sur celle de mademoiselle Turlurette. Les unes feront florès au faubourg Saint-Germain, à la Chaussée-d’Antin, aux Champs-Élysées ; les autres rayonneront chezMabille.à la Chaumière, au Ranelagh. Les unes trôneront sur des
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lapis moelleux, les autres s’eftileront sur le sol salpClré d’un bal public. Là sera toute la différence, car les acolytes de mademoiselle Turlurelte porteront aussi galamment leur soie et leur velours que les rivales de madame la comtesse de B... Quant à mademoiselle Céline, Adèle ou Aglaé, elle inventera, avec l’aide de MM. Compte-Calix et Jules David, une nouvelle coupe pour le prochain numéro du Journal des Modes, afin de conserver sou apparence de femme de goût.
11 résulte de cela que MM. Compte-Calix et Jules David ont du goût, qu’ils sont artistes, originaux, qu’ils inventent, et que madame de B... et Turlurette seraient bien désolées de les connaître, car elles n’ont aucune estime pour les gens qui travaillent.
Et puis le goût, qu’est-ce que le goût? réside-t-il dans les morceaux de drap plus ou moins bien assemblés par un tailleur, de telle façon que toutes ses pratiques ont l’air de porter sa livrée? ou dans quelques chiffons qu’une couturière assemble pour tromper nos yeux, et faire que toutes les femmes se ressemblent! Aloi-s c’est le tailleur et la couturière qui sont les gens de goût.
Héside-t-il dans la façon de porter ces guenilles? Mais mademoiselle Turlurette et madame la comtesse de D... passent, chacune dans son monde, pour admirablement bien porter la toilette. Qui donc décidera si c’est madame de B... ou mademoiselle Turlurette qui a du goût et l’apparence comme il faut?
Mais arrêtons-nous, cl disons que nous nous sommes donné deux réputations à nous-mêmes, et que nous avons tant répété deux phrases toutes faites, nous en avons tant et tant fatigué les oreilles de tout le monde, qu’on a fini par les prendre au sérieux. Les voici ;
« Le peuple français est le peuple le plus spirituel du monde. »
« Nous dominons le monde par notre élégance et . notre goût. »
Et les autres peuples croient à cela. Ils ne nous contrarient pas; cela prouve qu’ils sont plus spirituels que nous, qu’ils ne veulent pas contrarier notre vanité pour si peu.
Comment pourrions-nous soutenir notre réputation si on nous mettait au pied du mur, dans un pays où la manie de l’imitation est si grande, que la plupart des gens qui font fortune, ceux qui possèdent les cinq ou six millions que doit nécessairement avoir tout homme qui a ramassé une épingle devant un banquier, n’ont travaillé, ne se sont donné un mal d’enfer que pour avoir un jour une voiture comme M. tel, leur patron. Ils suent à la peine dix, quinze, vingt ans, et le jour où ils ont, à force de labeur, d’ennuis, de veillées, ramassé des écus dans tous les bourbiers possibles, ils s’empressent de commander la voiture telle qu’était celle dudit M. tel : la mode est passée depuis longtemps.
Que leur importe ! iis ont réalisé leur utopie, en se rendant ridicules, mais ils sont arrivés à leur but.
En France, on ne fait pas fortune pour avoir le bienêtre, le confort, les joies qu’elle procure, on fait fortune pom’ s’assimiler à quelqu’un qu’on envie, pour se donner l’apparence d’un homme qui sait jouir de son bien en réalisant le moins possible cette apparence. La preuve, c’est que tous les gens riches, ou à peu près, sont ridicules et s’ennuient.
Nous pourrions aller du grand au petit. Tous les cordonniers s’habillent de la même façon, parce qu’un cordonnier qui a fait fortune jadis s’habillait de cette façon incongrue ; que sa corporation le trouvait élégant.
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ainsi accoutré; tous les cordonniers aspirent à cet habillement ridicule, pour avoir l’apparence de la fortune, du goût et de l’élégance, et leurs économies passent à s’assimiler les uns avec les autres. - Les patrons de magasins se font un type de commis; ils le trouvent bien, ils ont un faible pour lui. Si un jeune homme se présente à eux élégamment vêtu, ils le refusent, car ils ne veulent pas de lions chez eux. S’il est mal mis, s’il a besoin de cette place pour vivre et se couvrir, ils l’éconduisent brutalement :• ils n’ont pas besoin de nourrir un mendiant ; s’il n’est que propre, ils ne veulent pas donner à vivre à qui n’en a pas besoin. Que faut-il donc pour gagner les douze cents francs qu'ils donnent en échange de seize heures de travail? ils ' ne se l’avouent pas, il faut ressembler à leur ami affectionné, il faut le singer, avoir de faux airs de lui. Et nous nous rengorgeons en nous disant :
— Je suis une parcelle intégrante du peuple le plus spirituel du monde !
Lorsque nous entendons des gens dire : — La révolution de 89, en détruisant les castes, a produit l’égalité du costume; aujourd’hui tout le monde est mis de même, — Hélas! les maîtrises ne sont pas détruites, chacun s’habille selon sa caste, chacun imite son voisin, sans savoir pourquoi, sans consulter son goût, sans se regarder, sans compter sa bourse, uniquement parce que le voisin se plaît à imiter son père, et qu’on se dit : — Puisque tous les confrères sont ainsi costumés, cela doil être bien.— Nous subissons à notre insu l’influence du génie français, qui est par excellence le génie de l’assimilation.
Quelle est la raison qui fait que tous les chapeliers ont des blouses et des chapeaux, tous les tapissiers, marchands de vin, brasseurs, bouchei’s, charcutiers,
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épiciers, domestiques, garçons d’hôtel, etc., etc., des tabliers coupés de la même manière et de la môme couleur? Ces tabliers ne sont pourtant pas plus commodes pour eux que d’autres tabliers, ils coûtent souvent très-cher; c’est qu’ils s’imitent mutuellement, et que, l’un ayant quelque chose, son voisin ne veut pas avoir l’apparence d’ôtre moins fortuné aux yeux des autres.
Donc, il est vrai que tout le monde veut paraître ce qu’il n’est pas, donc le R. P. Destret n’avait pas tort, et Franklin avait raison, et pensait peut-être à la sotte vanité de notre nature, qui se contente des apparences, en disant :
« Ce qui coûte le plus cher aux hommes, ce sont les yeux des autres. »
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