‹ Paris inconnuChapitre 47 sur 66 · MUSÉE NATIONAL DE L’HOTEL CLUNY ET DES THEHMES · texte numérisé non relu

MUSÉE NATIONAL DE L’HOTEL CLUNY ET DES THEHMES

Parmi les cent mille belles choses de sa ville dont le Parisien ignore l’existence, il n’est peut-ûtre rien qui lui soit plus complètement méconnu que l’hôtel de Cluny. Le citadin de la rive droite a bien entendu vaguement dire qu’il existe une précieuse collection de meubles, d’ustensiles, d’émaux, de cristaux et d’autres curiosités du moyen âge ou de la Renaissance dans un vieil hôtel de la rue des Mathurins-SainWacques, mais il ne s’en est pas autrement occupé. Il a cru, dans sa bonne foi d’enfant de Paris, d’homme qui sait tout, que cette rue ou ce quartier étaient situés dans quelque province, ou sur les confins d’un pays étranger; qu’il fallait, comme au seizième siècle, faire son testament avant d’y aller. On lui a parlé des Thermes de Julien, du collège de France et de la Sorbonne, mais tout cela est resté dans sa mémoire à peu près comme les démêlés de madame Éléouore d’Aquitaine et du roi Louis le Jeune.

En effet, à l’exception de quelques savants, hommes spéciaux qui passent leur vie à reconstruire pièce à pièce, heure à heure, ce passé si précieux, de quelques fabricants, artistes par intérêt, de quelques industriels esclaves de la mode, on ne rencontre guère, dans les admirables galeries de l’hôtel de Cluny, que des étrangers et des étudiants flâneurs qui ne savent comment tuer leur dimanche entre l’heure du déjeuner et celle du Prado. Mais c’est ici le cas, ou jamais, de nous l’a-

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vouer en toute humilité, Paris, notre Paris à nous, cette ville dont nous sommes tous si fiers, quoi qu’eu puisse dire M. Grammont, ce foyer sur lequel tous les peuples ont les yeux fixés, car ils savent que c’est de là seulement que leur viendra la lumière, Paris ne nous appartient pas; nous ne le connaissons pas; nous ne savons pas en jouir; il est tout entier aux étrangers; il est beaucoup plus le domaine du cockney de la cité de Londres, beaucoup plus le fief du boyard de Saint- -Pétersbourg que la patrie des bourgeois de la rue Saint-Honoré.

A quoi bon, d’ailleurs, s’étendre sur un pareil sujet? L’indifFérence du Parisien pour sa ville natale n’estelle pas proverbiale? Ne doit-il pas toujours aller en visiter les monuments et les curiosités la semaine prochaine, semaine proverbiale qui n’arrive jamais !

Le Parisien apprend l’histoire de sa vilie natale au théâtre; il n’en voit les monuments que peints par MM. Séchan etCambon, et il ne les connaît que lorsque son journal lui en donne l’historique et la description.

On croit communément que le goût des objets d’art du moyen âge ne date que des dernières années de la Restauration, alors que l’école romantique faisait fureur. Il est vrai que l’école grecque et romaine avait, pendant le consulat et l’empire, éloigné des esprits toute sympathie pour ce qu’on nomme l’époque gothique. Mais en remontant plus haut, au temps de la Révolution française, on trouve la création du Musée des monuments français, qui excite à sa naissance une immense curiosité. Plus haut encore, nous voyons les Mabillon, les Montfaucon, les Lebœuf, les Gaignières et toute une foule de savants illustres apporter une grande attention aux monuments français. Et si nous ouvrons l’excellent livre de M, Jules Labarte, intitulé ;

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Description des objets d’art de la collection Debruqe- Duménil, nous voyons que, môme au temps de l’Empire, au moment où les femmes portaient des chlamides et s’enveloppaient de péplums, des hommes d’un mérite transcendant, MM. Vivanl-Denon, Willemin, Langlois, Révoil, du Sommerard, Sauvageot, Carrand, Pourtalés, de Monville, faisaient de nobles efforts pour sauver de la barbarie contemporaine ces monuments dédaignés depuis plusieurs siècles, enfouis dans les réduits les plus obscurs des sacristies, relégués dans les-j greniers, employés aux usages les plus vulgaires, livrés aux enfants et répandus dans une foule de mains qui en ignoraient la valeur.

Déji\, sous la Restauration, Charles X avait fait l’acquisition de la collection Révoil, collection considérable et très-précieuse par le choix des objets, qui fut placée dans les salons du Louvre, où elle existe aujourd’hui. Enfin, en vertu d’une loi du 29 juillet 1843, la collection du Sommerard est devenue la propriété de l’État, qui fit également l’acquisition de l’hOtel de Cluny, où cette collection se trouvait conservée depuis 1832. Cet hôtel, réuni au palais romain des Thermes, forme aujourd’hui un musée d’antiquités nationales, musée qui, sous l’habile direction de M. du Sommerard, s’augmente chaque jour de monuments trèsprécieux. ^

Le musée de l’hôtel de Cluny, destiné par le gouvernement, si nous en croyons le rapport fait aux Chambres lors de son acquisition, à favoriser l’étude de l’histoire de France, et principalement de l’histoire de Paris, a longtemps été une collection particulière, collection d’un riche amateur, et il se ressent peut-être encore un peu trop de son origine. Nous croyons que, malgré les soins du conservateur, M. Edmond du

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Sommerard, il y a beaucoup à faire pour rendre çe musée vraiment utile et vraiment digne de sa destination nationale. Mais, avant de pénétrer dans les galerie^ et de discuter la valeur de tous ces monuments et leur origine, nous croyons nécessaire d,e faire en quelques, mots rhistoire de ce vieil hôtel et de ses dépendances. Pour çela n,ous nous servirons de rçxcellent travail publié dans la Revue archéologique par 1^. A. Duchâtelet, employé au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, et l’un de nos antiquaires les plus érudits qui, en môme temps, nous donnera l’histoire de toutes les tentatives faites pour ériger à Paris un musée des monuments français.

D’ordinaire, lorsqu’on entre dans un musée, quel qu’il soit, ce qui frappe le plus, ce sont les objets d’art qu’il renferme; ici, au contraire, on ne sait sur quoi arrêter d’abord son attention. La précieuse collection qui tapisse les murs à l’intérieur, l’édifice lui-mfime, les souvenirs qui se groupent en foule autour de ces vénérables murailles, tout cela se présente à la fois, éblouit, étonne et captive.

C’est là que sous les Césars on bâtit un somptueux palais, et que Julien réya la réhabilitation du vieux culte. C’est de là que, proclamé Auguste par l’acclamation des soldats dont il était l’idole, l’Apostat partit pour galvaniser un instant le cadavre du paganisme. Plus tard, le rusé Clovis, le sanguinaire Childcbert, le débauché Caribert, Sigebert, Chilpéric, Dagobert, tous les rois francs se sont tour à tour succédé dans le palais romain. Clotilde y a vu couler le sang de ses petits-fils ; Bathilde, cette bonne sainte Baudour dont les l^abitants de Paris ont gardé le souvenir, y a guidé l’ei^fance de Clotaire 111, lorsque l’Austrasie l'emporta sur la Neustrie, lorsque Aix-la-Chapelle devint la capi-

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taie de l'empire délaissé par les rois da la race de Pépin et par les rois fils de Hugues Capet, le vüux palais tombait déjà en ruines, et la tradition vint animer de ses poétiques récits ses salles abandonnées. La famille des Atrides du moyen âge joue le premier rôle dans ces contes populaires; ce sont les propres filles du grand empereur, Gilde et Rotrude, coupables d’avoir trop aimé, que Louis, leur frère, est accusé d’y avoir retenues captives.

Si l’on en croit les chroniqueurs, en 1180 le palais des Thermes était encore un majestueux édifice. C’est alors que Philippe-Auguste en fit présent à Henri, son chambellan. En 1340, l’abbé de Cluny, Pierre de Chalus, l’acheta au nom de sa communauté. Vers la fin du quinzième siècle, l’abbé de Cluny, qui, dans ses vastes possessions de Paris, n’avait pas un hôtel digne de l’abriter lorsqu’il venait faire sa cour au roi, résolut de construire en cet endroit une demeure princière. Dès lors, l’hôtel fut projeté. L’allié Jehan, bâtard de Bourbon, en jeta les fondements; mais U mourut le 2 décembre 1483, laissant son œuvre inachevée : c’était à Jacques d’Amboise, sixième frère du ministre de Louis XII, qu’il appartenait d’édifier cette demeure. — « Dom Jacques ...., par un compte de trois années, reçut de son receveur 50,000 angelots (plus de 2,000,000 de francs), des dépouilles d’Angleterre, lesquels- il employa à la réparation du collège et à l’édification de fond en cime de la superbe et magnifique maison de Cluny. » Ainsi parle un contemporain qui prétend l’avoir su de bonne part. Les abbés de C^uny l’habitèrent peu; ils la prêtèrent volontiers à de grands personnages. C’est à ce titre que Marie d’Angleterre, veuve de Louis XII, l’habita pendant quelque temps, après la mort de son mari. Parmi les hôtes pas-

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sagers de cette maison, on cite encore plusieurs Idgats du pape; peu à peu les habitations d’un autre goût se multiplièrent dans Paris; l’hôtel devint désert; il fut loué à des particuliers, jusqu’à ce que la Révolution vînt effacer, le titre de propriété des abbés de Cluny.

Du côté de la rue de la Harpe, une grille donne accès dans le musée des Thermes. Une cour s’offre d’abord aux visiteurs; à gauche et à droite, deux murs en pierre, de petit appareil, que viennent soutenir de distance en distance des chaînes de brique, annoncent qu’on se trouve au milieu des ruines l’omaines. Cette cour, en effet, n’est que l’ancien tepidarium des Thermes; c’est là qu’on prenait des bains tièdes, dans les dix niches à plein cintre dont on aperçoit les restes. Le long des murs étaient placées des baignoires ; plus à l’ouest était l’hypocauste,et plus à l’ouest encore, un égout, toujours bien conservé, et qui sans doute se continuait jusqu’à la Seine. Lorsqu’on a franchi la porte, on pénètre dans une petite chambre servant à faire communiquer ce tepidarium et le frigidarium, l’endroit où l’on prenait des bains tièdes et l’endroit où l’on prenait des bains froids. Ce frigidarium est une magnifique salle, encore intacte, la seule peut-être en son genre qu’on possède en France. C’est là que se trouvent les monuments en pierre déposés dans le musée, monuments gallo-romains découverts à Paris.

En passant du palais des Thermes à l’hôtel de Cluny, on se trouve transporté dans un tout autre monde. A la noble sévérité romaine succède tout à coup la coquetterie surchargée d’ornements, mais cependant gracieuse, des quinzième et seizième siècles. Ce ne sont pas seulement les masses et l’harmonie des proportions qui captivent l’oeil, mais c’est encore la pro-

fusion, la délicatesse, le nombre infini, bizarre et capricieux des détails qui forcent à admirer.

Aous ne ferons certes pas ici riiisloire des tentatives faites pour doter Paris d’un musée des monuments français. 11 nous suffira de dire que le citoyen Alexandre . Lenoir, grand partisan du nouvel ordre de choses, et qui avait souvent exposé sa vie pour arracher à la destruction des chefs-d’œuvre de l’art, fut nommé conservateur du musée des Pelils-Augustins en 1793, sur la motion des membres les plus exaltés de la Montagne.

Ce musée exista jusqu’en IHlo, où il fut fermé par ordre de Louis XVIII, qui prétendit qu’il fallait rendre aux églises ce que la Terreur leur avait enlevé ; comme s’il y avait eu encore une abbaye de Sainte-Geneviève, pour recevoir les sarcophages de Clovis et de Clotilde ; un Paraclet pour abriter Héloïse et Abeilard. Les curés do diverses paroisses de France s’arrachèrent ces monuments; la répartition se fit sans intelligence; les morts furent logés dans des églises où certainement ils n’étaient jamais entrés. Les objets dédaignés du clergé, qu’on ne savait plus où loger, furent abandonnés à la pluie .pendant plus de vingt ans. lîn 1836, bien des s''culptures curieuses étaient encore jetées où la Restauration les avait entassées, dans une cour humide, où l’herbe poussait comme en une prairie.

Enfin le musée de Cluny fut ouvert, réparation tardive, mais nécessaire, de la Restauration. Nous ne déa'irons pas toute la richesse de ces salles magnifiques, des moulages, ces fragments de sculpture, ces meubles précieux, ce channant groupe des trois Parques, attribué à'Germain Pilon, ni ces morceaux précieux si merveilleusement sculptés dans le chêne, l’ivoire et Pébène, ni les charhiantes statuettes de marbre de la Renaissance, ni toute cette inappréciable collection

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de poteries de faïence, d’émaux de Pierre Courtois, au milieu de laquelle on voit resplendir comme des joyaux tous les caprices de Bernard de Palissy et de son école, mis en regard des compositions de Luca et d’Andréa délia Robbia.

Nous nous occuperons du musée, qui ne nous semble pas avoir tout à fait atteint le but auquel il avait d’abord été destiné; car, si ce musée a été fondé afin qu’on y trouvât réunis tous les monuments relatifs à l’histoire de Paris, nous croyons qu’il en faudrait aussi écarter avec soin tous les objets qui se rattachent à d’autres collections, en un mot, lui donner autant que possible l’aspect grandiose et sévère qui convient à sa destination nationale, et non celui d’une collection d’amateur, ou d’une boutique bien tenue du quai Voltaire ou du boulevard Beaumârchais.

Ainsi, on pourrait classer avec plus desom'et d’ordre les monuments français, réunir ceux de même nature, les placer dans un arrangement régulier, systématique, chronologique, qui permît d’embrasser d’un coup d’œil toute une séile d’objets qui se l’attachent à une même époque; tâcher, autant que possible, de meubler complètement certaines pièces dans un même style, afin que le public crtft visiter un appartement du quinzième siècle, par exemple, pendant l’absence du sire de Rohan, de Bourbon ou de la Trémouille, son propriétaire. Car nous concevons parfaitement qu’un tableau, une statue, soient exposés n’importe où on les admire pour eux-mêmes, pour leur propre beauté; mais ces bahuts, ces lits, ces armoires, meubles fort curieux, il est vrai, ne sont beaux, après tout, que chronologiquement parlant. Un meuble du dix-septième siècle, par exemple, rapproché djun autre du temps des Valois, perdra nécessairement beaucoup à la comparaison.

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Ce n’est donc qu’aux artistes et aux savants que ces choscs-là servent pour leurs études, et ils se rendent bien mieux compte des mœurs, du goût et des idées d'une époque en voyant tous ces monuments réunis, qu’en en rencontrant çà et là des morceaux pris au liasard, ou selon les besoins de celte affreuse chose qu’on nomme la symétrie, et sacrifiés à l’horrible manie des pendants.

Et puis l’hôtel de Cluny renferme une quantité d’objets qui ne sont nullement dans ses attributions. 11 faudrait écarter ces armures, qui seraient si utiles au musée d’Artillerie ; ces tableaux, qui viendraient si heureusement compléter la collection du Louvre, hélas! si pauvre en œuvres des écoles primitives française, flamande et allemande. Il faudrait reporter à la Bibliothèque nationale des manuscrits qu’à l’hôtel de Cluny on n’aperçoit qu’à travers des vitrines, et demander en échange cet autel à quatre faces sur lequel sont représentés les dieux de la Gaule, monument découvert à Paris, et dont la véritable place est près des autels gaulois où l’on voit le Tarvos J'Hgaranntis, Esus, Cerninos, etc.; actuellement cet autel est placé au pied du grand escalier de la bibliothèque, où il est à peine connu. On sait que ceux qui sont déjà aux Thermes proviennent des fouilles de la Cité.

Par la même raison, il faudrait porter au Louvre ces ivoires antiques, ces bas-reliefs de marbre, qui n’ont rien à faire avec notre histoire. Dans une des salles basses des Thermes, on voit une série de grandes briques avec bas reliefs. Ce sont évidemment des objets trouvés à Rome et semblables à ceux qui forment la célèbre collection du chevalier Campana, dont la publication se fait en ce moment à Paris.

En compensation, nous voudrions qu’on donnât à

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rhôtel de Cluny tous les émaux, joyaux, ivoires, verreries, vilraux, baliuls du moyen âge, qui errent dans nos ililTérents musées. lÀtDieu sait quelle rafle il pourrait faire au garde-meuble, à la Bibliothèque et au Louvre, où tout lui appartiendrait, depuis la collection Révoil jusqu’au soi-disant trésor du petit salon des Saisons, y compris les serrures, les plats, les faïences et les émaux du salon dit de Palissy. Si le ministère de l’intérieur, dont dépendent les musées, voulait s'en donner la peine, on aurait enfin une collection nationale, riche et utile par son classement, une collection qui, par l’ordre sérieux qu’elle présenterait, ferait assister le visiteur à toutes les phases de notre art.

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