‹ Paris inconnu. Avec une étude sur la vie de l'auteurChapitre 14 sur 77 · PEINTURES DIVERSES I · texte numérisé non relu

PEINTURES DIVERSES I

Nous ne citons que pour mémoire toutes les écoles préparatoires à Sainl-Cyr, à la Marine, aux Eaux et Forêts, à l'École polytechnique, etc., etc., qui émaillent notre chemin de leurs enseignes enluminées. Mais trois hôpitaux se touchent : le Midi... passons vite sans faire visite à M. Ricord, le plus spirituel des médecins; la Maternité, où la pauvre mère sans lit et sans pain trouve un berceau pour endormir son nouveau-né; et Cochin, qui donne asile à la nombreuse population de ce quartier, qui se casse bras et jambes en extrayant des carrières la pierre (jui servira à bâtir des palais. L'Observatoire, qui rappelle François Arago, dont la parole vibre encore sous ses voûtes sonores. Pour le Parisien, peuple et bourgeois, l'Observatoire, avec ses lourdes murailles de forteresse et ses toits coiffés du turban ridicule des figurants d'Athalie, est personnifié. Ce n'est plus le séjour des astronomes célèbres, le bureau des longitudes, les observations météorologiques; c'est Arago! Et Arago, c'est un homme qui a surpassé de cent coudées leur intellect. C"est un mage, un astrologue, un homme qui a lu dans le ciel bien mieux que Mathieu Laensberg lui-même, et sait, six mois à l'avance, quel temps il fera tel jour donné. Aussi n'est-il pas rare, même depuis la mort du grand homme, d'entendre dire à des gens reconnus sérieux par tout le quartier :

« M. Arago a parié avec M. Biot qu'on passerait la rivière au pont des Arts sur la glace, le i5 décembre.

— Mais, puisqu'il est mort, il ne peut pas avoir parié.

— Il avait fait ses calculs pour plus de trente ans, ils sont dans ses livres; c'est pour ses héritiers, car le brave cher homme n'est pas mort riche, malgré toute sa

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science; mais il était si bon! il donnait au faubourg souffrant, ')

Ainsi, avis à Emmanuel et à Alfred Arago, ses dignes fils.

Et ces bonnes gens font leurs provisions en conséquence. Le génie a cela de sublime, et celui de notre grand astronome était si plantureux qu'il donne encore des fruits, même après avoir été arraché à la terre.

Et que d'anecdotes charmantes ne conte-t-on pas dans le quartier sur sa bonhomie, sa douceur, sa bonté!

Ah ! celui qui voudra écrire une histoire de la vie d'Arago n'a qu'à aller causer avec la population pauvre qui avoisine l'Observatoire, et là il entendra des histoires de cœur, des traits de bienfaisance, qui laissent bien loin derrière eux tous les éloges académiques, fussent-ils de M. Leverrier, car alors seulement il connaîtra cet homme d'un grand cœur, que ses œuvres ont déjà classé au premier rang comme homme d'un grand génie.

Enfin, couvrons-nous de deuil, c'est la place Saint- Jacques!! place de lugubre mémoire. C'est là que, pendant dix-neuf ans, la justice humaine a frappé ses plus terribles coups.

Ah! si, au lieu de décrire ce que nous voyons chaque jour autour de nous; si, au lieu de préparer des livres tout faits pour les soi-disant érudits qui viendront après nous nous piller sans merci, nous nous contentions, comme tant d'autres faux savants, rats de bibliothèques, de raconter à nos lecteurs tout ce qu'ont écrit ceux qui sont venus avant nous, combien de volumes ne nous faudrait-il pas pour faire l'histoire incomplète de ce seul (juartier Saint -Jacques ! La jactance d'un

PtlNTL'RES DIVERSES

Félibien n'y sutlirait pas. Les in-folio se succéderaient dru comme grêle, de quoi ennuyer notre génération à tout jamais, et les générations futures jusqu'à la fin des siècles. Mais rassurez-vous, lecteurs, nous n'affichons aucunes prétentions à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Nous regardons devant et autour de nous; nous abandonnons donc cet honneur à ceux qui ne voient que derrière eux.

l/EPICERIE ET LE THEATRE

Noi;«, allons faire la connaissance de trois hommes d'esprit, trois célébrités parisiennes.

C'est d'abord un garçon épicier, qui deviendra un des plus féconds auteurs dramatiques de la Restauration et du règne de Louis-Philippe.

Le second n'est encore qu'élève en pharmacie, mais il sera presque médecin, presque philosophe, presque révélateur, presque mouleur, presque marchand de tableaux, presque riche.

Le troisième enfin est un simple chifîonnier ; il restera et mourra chiffonnier.

Le premier se nomme Ferdinand Laloue; il fut, avec le père

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Lepoitevin Sainl-Alme, Tinventeur des grandes épopées impériales du cirque des Franconi. Il a fait d'innombrables vaudevilles, des féeries, des mélodrames, des farces; après Guilbert de Pixérécourt et M. Scribe, c'est peut-être l'homme qui a été le plus représenté en France. L'Empereur, l'Homme du siècle, la République , l'Empire et les Cent-Jours et tant d'autres pièces militaires ont tenu pendant quinze ans l'affiche du Cirque. Et si nous ajoutons à cela : Za, ze, zi, zo, zu, k Mirliton, et surtout les Pilules du Diable, nous pourrons facilement prouver que le nom de Ferdinand Laloue est resté quinze ans stéréotypé, tant que le Cirque s'est nommé Cirque sur son affiche. La moindre de ses pièces avait deux cents à deux cent cinquante représentations. Il y en eut plusieurs même qui durèrent l'année entière, et on les reprenait après six mois de repos , et elles refaisaient encore de l'argent comme au jour de leur première représentation. Ainsi, les Pilules du Diable, on les a jouées trois cents fois sans sortir de l'affiche; la salle a été trois cents fois {)leine. On interrom[)it trois mois pour laisser souffler les acteurs, et les Pilules reparurent pendant cent cinquante représentations, et firent encore plus d'argent que la première fois; depuis, on les a prises, reprises avec vieux costumes, vieux décors, vieux trucs; ah bah! rien n'y fait! l'or arrive à la caisse comme l'eau sous le pont. C'est la poule aux œufs d'or, le Sacramento, le talisman du théâtre du boulevard du Temple. Aussitôt qu'un directeur est embarrassé, vite les Pilules, et tout est dit. Au fait, nous ne concevons pas pourquoi on n'a pas fondé un théâtre exprès pour jouer cette impériale féerie, ou bien pourquoi les directeurs du Cir(|ue changent leurs affiches.

Ferdinand Laloiie était non seulement un homme d'esprit, mais encore le meilleur homme du monde; c'était ce qu'on peut appeler dans toute l'acception du mot un cœur d'or. Il a fait la fortune de tous ceux qui se sont approchés de lui; il est vrai .que bien peu l'ont su conserver. Et lui, par une bizarrerie étrange, il n'a jamais pu faire la sienne; peut-être, par esprit de contradiction, il est mort pauvre comme un véritable homme d'esprit qu'il était.

Outre son immense talent de charpentier dramatique, Ferdinand était peut-être avec et même avant Alexandre Dumas le meilleur metteur en scène qu'on ait vu; ses collaborateurs, les acteurs qui ont joué ses pièces, les figurants qui ont manœuvré et gagné les batailles sous son commandement, ne parlent de lui qu'avec la plus grande admiration.

Il avait le génie du décor à effet, et pas un n'a su comme lui distribuer, faire marcher, charger, courir à la victoire, de grandes masses de figurants. Lorsqu'on jouait une pièce de lui , au tableau final, quand le drapeau français flottait vainqueur sur les canons brisés par la mitraille au milieu des blessés, des morts et des mourants de l'armée ennemie, bien entendu, et que l'Empereur paraissait au milieu de son étatmajor, suivi de ses braves guides et de son inséparable mameluk, que les flammes du Bengale s'allumaient , l'illusion était telle qu'on eût cru voir cent mille hommes sur la scène. Il avait le sens du théâtre, il savait à propos finir tous ses actes sur un des grands mots historiques du vainqueur d'Austerlitz. Et son public se retirait content; il avait entendu un mot qu'il connaissait, il parlait de la pièce sur le boulevard et rentrait bien disposé pour l'acte suivant ; il disait naïvement :

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