UN PARFAIT EPICIER
L'ÉPICIER chez lequel la famille Laloue avait placé son héritier était un épicier de vieille roche, un de ces hommes qu'on ne rencontre plus dans le commerce d'aujourd'hui. C'était un homme méticuleux, réglé comme un papier de musique, entiché de tous les vieux us et coutumes de sa profession. Un véritable type, digne en tout point de servir de modèle à Vernet ou à Numa.
Ainsi, il n'aurait pas fait remettre de vitres à sa devanture pour un jambon de Mayence. Dans sa jeunesse, aucun confrère ne se serait permis un tel luxe. La boutique était j)avée en gros grès : c'était l'usage dans son temps. Selon l'ancienne coutume, le fléau de la bahnce pendait au milieu du plafond ;
les tonneaux de fruits, de légumes secs et de mélasse, les caisses de toutes formes, de toutes grandeurs, les sacs de toutes dimensions, s'en allaient pêle-méle, encombrant la maison. Il fallait trois mois à l'homme le plus intelligent pour y comprendre ([uelcjue chose, et cinq minutes au plus alerte pour atteindre la denrée demandée. Mais il était bon qu'un commis fût vif et toujours exercé.
Cependant le dimanche tant souhaité arriva. Ferdinand, qui croyait que les trois mois de pénitence faits dans cet enfer devaient apaiser le courroux paternel, arriva plein d'espoir au giron de la famille. Mais il y trouva des figures refrognées.
On le reçut comme l'enfant prodigue avant son repentir. Il voulut attendrir sa mère; il lui jura qu'à trois mois de là il serait bachelier ; il promit d'être sage, de faire tout ce qu'on voudrait, pourvu qu'on ne le laissât pas épicier. La maman pleura, plaida sa cause, mais le père resta implacable.
« Non, s'écria-t-il, non ; ne me parle pas de ce garnement; il est épicier, on est content de lui ; j'ai décidé que je ne voulais ni auteur, ni gens hantant les comédiens dans ma famille. Il restera épicier; tant pis ! "
En face d'un tel ultimatum son parti fut pris.
(( Ah ! on est content de moi ! Ah ! je me suis humilié I Ah! je resterai épicier ! Eh bien! non; tout cela changera, ou nous verrons ! »
Le patron de Laloue, après son dîner, renvoyait son commis au dessert ; puis il avait l'habitude de rester renfermé dans son arrière-boutique et d'y jouer au piquet une prise de
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tabac en cent cinquante points //es, avec sa femme, juscurà dix heures, heure de la fermeture du magasin. Et, pendant toute la durée de la partie, les adversaires ne pouvaient se servir de leur tabatière respective; cela donnait plus d'intérêt au jeu.
Pendant ce temps, Ferdinand avait la surintendance de l'épicerie et le maniement des fonds du tiroir, où l'on ne laissait absolument que la somme strictement nécessaire pour rendre aux clients, c'est-à-dire une dizaine de francs en billon et de menue monnaie. Touchante confiance ! Mais Ferdinand n'y prenait garde ; après les inflexibles paroles de son père, il était bien décidé à se faire renvoyer. 11 ne voulait pas se sauver, il voulait être renvoyé, pour qu'en cas d'arrestation on ne le réintégrât plus dans cette horrible galère. Cependant il était bien décidé à ne plus rentrer au domicile paternel. Mais se faire renvoyer n'était pas chose facile; le patron était depuis longues années l'ami du père Laloue : il aurait tout souffert plutôt que de causer un moment de chagrin à son vieil ami. Il ne s'agissait pas là de briser des bocaux ou des pots de confiture, il fallait trouver autre chose.
Dès le lundi à quatre heures et demie, l'impitoyable sonnette de l'épicier vint tinter à son oreille. C'était la diane qui, chaque matin, l'appelait à la boutique. Il prit une de ses chaussettes, la fourra dans la sonnette, et la sonnette demeura muette. Il se rendormit, après ce beau fait, comme un homme content de soi. Il ne descendit qu'à sept heures. C'était déjà une énergique protestation. Le patron cria; il lui dit qu'il était indisposé. Pendant toute la journée, il servit
mal : il mécontenta toutes les pratiques. Il eut même l'audace de dire à la servante du curé de Saint-Séverin, qui s'en plaignait :
« Si vous n'êtes pas contente, allez ailleurs ! »
Une telle conduite surprit le bon épicier; il voulut hasarder des reproches, Ferdinand osa lui répondre :
« Tout cela m'ennuie, ces gens sont stupides. »
Alors les bras du patron lui tombèrent des épaules.
« Il devient fou! » s'écria-t-il avec terreur.
Le soir, il prit tous les vieux cartons et tous les sacs vides de l'établissement, et, s'étant composé un paravent, il se mit à dormir dans son comptoir. Les pratiques arrivaient en foule; entre autres une demanda une chandelle des six :
'< Nous n'en tenons plus», répondit le futur auteur dramatique, sans ouvrir les yeux.
Une autre voulut une livre d'huile h brûler :
« Il n'y en a plus.
— Mais la cruche est pleine !
— C'est vendu ; allez en face. " Celui-ci voulait un quarteron de sucre : " Nous ne faisons plus que le gros.
— Cependant votre patron...
— On ne détaille plus à dater de ce soir ; allez en face. » Et, il dormait toujours.
Cependant l'épicier, voyant que ses recettes du soir diminuaient du tout au tout, se mit à surveiller son commis, et bientôt il s'aperçut que tous ses meilleurs clients prenaient le chemin de la boutique du concurrent.
LA LEGENDE DE l'ÉTICIER DRAMATURGE l59
'( Oh ! oh! se dit-il, il se passe quelque chose de grave par là. Voyons un peu. »
Et il écouta en entre-bàillant doucement la porte vitrée. Après les premières réponses aux pratiques, il ne voulut pas en croire ses oreilles. Mais, s'avançant sur le bout des pieds et déguisant sa voix, il demanda :
«. Une livre de confiture de groseille.
— Nous n'en avons plus; allez en face.
— Eh bien, donnez-moi des abricots.
— Nous n'en vendons qu'en gros, pour l'exportation ; allez en face. »
A cet éternel refrain : " Allez en face >, il ne put tenir son
indignation.
('. Ah! gredin! ah! scélérat! c'est comme ça que tu fais ton métier! Je te chasse ! >
Ferdinand ouvrit les yeux. Cette figure courroucée lui parut si cocasse qu'd partit d'un grand éclat de rire. Le patron saisit un manche à balai ; et nous ne savons ce qui serait arrivé, si les jambes de dix-sept ans de notre ami n'eussent sauvé son dos.
Ferdinand grimpa quatre à quatre ses cinq étages ; et, faisant un paquet de toutes ses nippes, il profita du moment où le portier ouvrait la porte pour sortir les volets de la boutique, et il s'esquiva pour aller retrouver Gannot, qui, en le voyant avec son paquet, lui dit tout d'abord :
« As-tu soupe î*
— Oui.
— Ah ! tant mieux !
l6'.) PARIS INCONNU
— Pourquoi donc ?
— C'est que nous n'avons plus le sou.
— Déjà?
— Parbleu! la vie est si chère, et l'on s'an:iuse tant quand on est libre! »
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