SCÈNE PREMIÈRE
AG.\THE, GRANDOUILLET.
Agathe, près de la porte d'entrée, repoussant Grandouillet. Je vous dis que monsieur Poupard est sorti.
23o PARIS INCONNU
Grandouillet. Eh bien, je parlerai à madame.
Agathe. Madame est en voyage.
Grandouillet. Alors je l'attendrai.
Agathe. Par exemple!
Grandouillet. Votis ne me connaissez donc pas?
Agathe. Non.
Grandouillet. Au fait! vous en êtes une autre.
Agathe. Une autre quoi, malhonnête !
Grandouillet. Une autre cuisinière. Ce n'est pas vous qui fricassiez ici il y a un an ?
Agathe. Non, il n'y a que six mois.
Grandouillet. C'est donc ça... Je suis Grandouillet.
Agathe, riant et le poussant. Ah! ah ! le drôle de nom!
Grandouillet. Ne poussez pas. Vous me feriez des noirs.
Agathe. Grand douillet !
Grandouillet. Je suis le père nourricier.
Agathe. Comment ça?
Grandouillet. Le mari de la nourrice de leur petit.
Agathe. Vous êtes fou! mes maîtres n'ont pas d'enfant.
Grandouillet. Oh! que si!
Agathe. Oh! que non! même que ça leur fait assez de peine, à monsieur surtout, qui se désole jour et nuit de ne pas être père. A preuve qu'il a envoyé madame à Dieppe, parce que le médecin a dit comme ça que, quand on prenait des bains- de mer, on était sûre de le devenir.
Grandouillet. Comment, vrai? M. Poupard n'a pas encore de petit ?
Agathi:. Je vous le garantis.
Grandouillet. Alors, c'est un homme qui n'a pas de
parole. Je me suis marié le même jour ([ue lui, tel que vous me voyez, dans le même pays, avec le même adjoint, et il m'avait dit pendant la cérémonie : -< Grandouillet, tu seras la nourrice de mon... »
Agathe. Vous! ah! ah ! ah!
Grandouillet. Non, ma femme. Mais elle et moi, c'est tout comme, quand on ne fait qu'un. Après le temps voulu nous frappions ici tous les trois.
Agathe. Comment ! tous les trois?
Grandouillet. Mon épouse, mon fils aîné et moi. M, Poupard n'était pas en mesure, il fut obligé de me demander du temps. L'année suivante, même visite, nouveau délai. Enfin, tous les ans j'arrive ici avec un enfant de plus ; m'en voilà quatre sur les bras de ma femme, et j'attends toujours le jeune Poupard. On ne fait pas aller comme ça le pauvre monde et perdre le lait du bon Dieu.
Air do Mdddinc Grégoin.
Ma femm', je le crois, A tout c'qu'il faut pour êtr' nourrice.
Bien des p'tits bourgeois S' raient enchantés de son service ; Privé de vrai loio, Réduit à des Darbo ' Sans votre maudit petit maitre, Qui, je l'vois, est encore à naître, Ah ! comme on irait Boire à son cabaict !
Agathe. Où qu'elle est votre femme? elle n'est donc pas venue avec vous ?
Grandouillet. Je l'ai laissée à l'auberge avec ses mioches
Elle répare les accidents du voyage, quatorze lieues en chemin de fer, par un convoi direct, on ne s'arrête que trois fois. Et ces pauvres chéris mangent tant de raisin... vous sentez...
Agathe. Parfaitement. Les autres voyageurs ont dû avoir de l'agrément. *
Grandouillet. Très peu, on va si vite. Mais elle est bien longue à arriver !
Agathe. Vous feriez bien d'aller la retrouver.
Grandouillet. Oh! que non, si elle ne vient pas, c'est que la besogne est plus conséquente que nous ne pensions,
Agathe Et de repartir avec elle et tous vos héritiers par le prochain convoi.
Grandouillet. Allons donc! Sans avoir vu monsieur et madame Poupard, sans emmener le petit Poupard ?
Agathe. Mais je vous répète que monsieur est sorti, que madame est en voyage, qu'il n'y a jamais eu de petit Poupard, et qu'il n'y en aura probablement jamais. On entend sonner très fort.) Tenez, voilà sans doute monsieur. Il vous dira luimême...
Elle va ouvrir.)