A MONSIEUR ALEXANDRE DUMAS
Monsieur,
Depuis que j'ai parlé à vos lecteurs des rues tranquilles et de tous leurs inconvénients, j'ai dû faire connaissance avec un nouveau désagrément qui, pour n'être pas moins ennuyeux, est beaucoup plus dangereux.
On assassine fort bien dans les rues paisibles 1
Je puis vous certifier qu'il n'est ni agréable ni absolument amusant de recevoir, la nuit, au moment où l'on y pense le moins, un coup d'un instrument aigu, long, tranchant, qui vous pénètre d'un pouce à côté de l'œil gauche, qui peut, deux lignes en avant, faire de vous une manière d'Horatius Codés... sans le pont, et, deux lignes en arrière, un spectre.
C'est ce qui m'est arrivé; j'ai été assassiné, du moins l'intention y était.
Samedi, à minuit, je venais de quitter Eugène "Wœstyn et Théodore Barrière, je rentrais chez moi, lorsqu'au coin de ma rue, des quidams, qui ne sont nullement de mes amis
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cependant, se sont chargés de me fournir un complément à mon article.
Ils se tenaient quatre au milieu de la rue, les seniinelles avancées sans doute. Je passais sans faire attention à ce groupe; mais il m'avait observé, car on me poussa vers un endroit où la rue est obstruée par des planches qui servent à la réparation d'une maison. Là était le gros de l'armée, cinq ou six gredins cachés dans l'ombre. Je fus en un instant entouré, bousculé, harcelé, tiré deci, delà ; aux attaques réitérées qu'ils livraient à mes poches, je me mis à rire : j'avais reconnu à cjui j'avais affaire.
Je voulus repousser le corps avancé de ces forbans ; il n'était plus temps ; je venais de voir briller quelque chose, je penchai la tête. C'était, au dire du docteur Morin, qui m'a donné les premiers soins, un coup de tire-point qui m'arrivait dans l'œil; ce fut la partie antérieure de la tempe qui reçut le coup.
Je ne sais plus ce qui advint; j'étais aveuglé par le sang. Leur fortune était faite, ils pouvaient fouiller mes poches à leur guise.
Il y a six mois, notre ami Choquart fut attaqué à quelques pas de là; ce ne peut être que par la même bande de maladroits, de néophytes on ne peut moins physionomistes; de vieux routiers ne commettraient certainement pas de pareilles bévues. Demander la bourse à des gens qui n'en ont jamais eu, à des gens de lettres ! ^'ous m'avouerez que c'est plus que de la naïveté, et que, rien que pour cela, ils méritent une punition exemplaire : ce sont des gàte-métier.
Le lendemain seulement, j'ai su que je devais la vie à notre
ami Colbrun et à un blanchisseur, qui sont venus courageusement à mon secours.
Depuis ce moment, je suis au lit avec une fièvre de cheval. Ceci prouve une fois de plus la fausseté de l'axiome : « Faites ce fjue je dis, ne faites pas ce que je fais. )>
Cela m'apprendra à habiter une rue tranquille ! Recevez, je vous prie, mon admiration sincère.
Alex. Privât tj'Anglemont.
Paris, le 4 septembre 1854.
Mon cher Dumas,
J'ai été absent quelques jours ; depuis mon retour, voici la phrase par laquelle mes amis et connaissances m'abordent :
'( Vous êtes )
donc démissionnaire.''
— 1 u es )
— Ah ! et ma démission est-elle acceptée?
— Certainement.
— Suis-je appelé à d'autres fonctions, ou bien à faire valoir mes droits à la retraite ? »>
Telle est la question que je me pose à moi-même. Qiielques semaines d'absence auraient-elles fait de moi, à mon insu, un homme important ?
Je donne ma démission, on l'accepte, tout le monde a l'air de s'en préoccuper beaucoup.
Serais-je somnambule? pendant mon sommeil, m'aurait-
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on nommé à quelque haute fonction ? aurais-je, en dépit du proverbe, refusé mon bien en dormant? Pour donner sa démission, il faut être attaché à une place, rivé à une charge; il faut remplir une fonction, avoir un grade, occuper un emploi, posséder quelque chose, ne fût-ce ([u'une sinécure. On ne donne sa démission qu'autant qu'on a quelqu'une de ces choses-là. On donne sa démission pour se délivrer, pour reconquérir son indépendance et sa liberté. Le chien gras de La Fontaine pouvait donner sa démission, il avait le monopole des os de dindon et des franches lippées. Il pouvait, en brisant sa chaîne, renoncer à sa position de chien fidèle et bien nourri. Il pouvait faire un coup d'éclat, faire parler de lui dans les journaux, rentrer avec bruit dans la vie privée des chiens libres et se jeter à corps perdu dans l'opposition. Mais le loup maigre, aucune de ces glorioles à bon marché ne lui est permise; i! n'a rien, il n'est rien, il ne veut rien être. Il agit à sa guise, joyeux, pauvre et fier de son indépendance et de sa liberté ; il n'a jamais été ni assez fou ni assez ambitieux pour renoncer à ces bonnes choseslà. Il fuit rattache, il a horreur de la contrainte, il vit à sa fantaisie, il est opposant né, il a le bonheur de n'avoir même pas une démission à donner.
Mais moi, c'est diflerent; il parait constant que j'ai donné ma démission de rédacteur du Mousquetaire.
Je suis, il est vrai, si bien de la race des loups maigres que je ne me soupçonnais pas ce pouvoir. Voyez un [)eu : je suivais des amis à la chasse ; pendant ce temps, il se passait un grand événement ! je donnais ma démission collective. La majorité faisait des siennes.
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Décidément, je serai donc toujours trompé par la majorité ; on ne peut se figurer combien j'ai eu à me plaindre de cette grosse dame-là. Toutes les fois que j'ai eu le malheur de lui accorder ma confiance, elle m'a toujours indignement trahi. Elle n'a respecté ni mes illusions ni mes espérances. J'ai fait toutes ses volontés ! je me suis soumis, je lui ai obéi ; elle m'a battu, chassé, vilipendé, calomnié. Elle m'a craché au visage ; après m'avoir vaincu, terrassé, elle s'est moquée de moi avec une cruauté sans pareille. Ah! je dois le proclamer tout haut, elle a étrangement abusé de ses forces, de son aplomb et de sa stupidité avec moi.
Je l'ai pourtant bien aimée ; je croyais en elle, je la demandais de tous mes vœux. Je croyais que le simple bon sens la mettrait tout de suite en communion d'idées avec moi, et que nous pourrions vivre en bon accord.
J'ai souffert d'abord ses infidélités avec patience, je l'ai même excusée. J'étais comme les amants qui savent parfaitement que leur maîtresse les trompe, qui l'ont surprise vingt fois en flagrant délit de trahison, et qui cependant souffrent tous ses caprices, la reprennent sans cesse, espérant toujours que tôt ou tard elle reviendra à eux. Ils la gardent comme un objet d'étude, ils veulent voirjusqu'où peut aller la perfidie. J'étais le des Grieux de cette affreuse Manon. Enfin, un jour, eux qui avaient tant souffert avec tant de patience, pour une bagatelle ils font un esclandre, ils se fâchent à tout jamais.
Un soir, j'étais fort pressé, j'arrivais au bureau du Mousquetaire ; on était en grande discussion : on voulait, disait-on, nous prévenir que notre religion avait été surprise par je ne
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sais quel collaborateur à venir ; j'ignorais le fait, je n'étais pas au courant de la conversation. Je voulus m'en instruire et placer mon mot; on me dit que j'étais en opposition avec la majorité; je me tus, ne voulant pas me brouiller avec cette perfide...
« Hélas ! Messieurs, insinuai-je timidement, j'ai bien souvent été trompé par la majorité ; mais, enfin, je me résigne, je consens encore une fois à lui accorder ma confiance; faites ce que vous voudrez, je serai trompé une fois de plus; adieu, je pars, ù
Ce que j'avais prévu arriva : il ne s'agissait que d'une simple observation à vous présenter ; en passant par la bouche de dame majorité, elle devenait protestation, puis démission. On signa pour moi, j'avais ce que je méritais.
Et voilà comme je fus, par décision de la majorité, démissionnaire sans le savoir.
Tout le monde, dans cette affaire, il est vrai, a été plus ou moins dupe de ma vieille ennemie. Vous le premier, vous avez eu du papier timbré, dit-on ; il est vrai que vous lui avez bien rendu la monnaie de sa pièce, en publiant l'article premier sujet de la discussion. Je parie que la majorité des lecteurs a cru saluer un talent nouveau, en voyant le nom du signataire, sans soupçonner le bon tour que vous lui jouiez. C'est une consolation à mes nombreuses tribulations. Mais elle ne me suffit pas; je me révolte à la fin, et je ne vous écris cette longue lettre que pour vous instruire que je brise à jamais avec toutes les majorités. C'est assez d'écoles comme cela. Je reprends mon indépendance, toutes les majorités du monde auront beau faire loi tant qu'elles voudront, je ne serai plus là pour leur obéir.
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Pourquoi m'ont-elles associé à une chose ridicule ? Qu'estce C|ue cette démission? pourcjuoi tout ce bruit? pourquoi mettre le public dans sa confidence? Si nous l'amusions, il nous regrettera et nous oubliera; si nous l'ennuyions, il nous a déjà oubliés, ou plutôt il ne nous a jamais regrettés.
Je ne comprends donc pas ce qu'on m'a fait signer. Si un journal ne me convient pas, je cesse d'y écrire, c'est la meilleure démission que je puisse donner.
Ainsi donc, mon cher Dumas, je vous prie de ne considérer mon nom placé sur cette liste de démissionnaires que comme une des nombreuses mystifications que m'a fait subir la majorité depuis nombre d'années. Je proteste en vous envoyant un article; puisse la majorité des lecteurs me donner une compensation bien due, hélas! en le lisant avec plaisir! Dans le cas contraire, j'en appelle à la minorité.
Je vous serre la main.
Alex. Privât d'Anglemont.