‹ Paris (volume 3)Chapitre 4 sur 48 · IV. — LES DÉCÈS · texte numérisé non relu

IV. — LES DÉCÈS

« Les morts vont vite. » — L'investissement. — Recensement général. — 234,219 réfugiés. — Moyenne normale. — Les mois du siège. — Accélération de la mort. — La famine et le froid. — L'alcoolisme. — Augmentation des décès. — Obiluaire de 1870. — Janvier 1871 : 19,255 décès. — Les premiers mois de 1871. — Retour aux moyennes normales.

1 Le nombre des gens maries est plus considérable : 575,105 hommes; 579,517 femmes; mais il faut tenir compte des séparations légales, des séparations amiables et surtout des absences, qui parfois se prolongent Indéfiniment.

— Les faits de guerre. — Les morts de la Commune. — Inhumations sans mandat. — Décès anonymes. — 6,G50 cadavres. — Un procès-verbal. — Les enfants mort-nés. — Proportion des décès pour les hommes et pour les femmes. — Paris ville de guerre. — L'espace manque à Paris. — Entassement inhumain. — Les Buttes Chaurnont. — Maladies des voies respiratoires. — Les suicides et les meurtres. — Les décès selon les saisons ; — selon les âges. — Formalités. — Le vérificateur des décès. — Rapport d'enquête. — Mandat d'inhumation.

Paris semble être le pays de la ballade de Bùrger ; on y peut dire aussi : « Les morts vont vite ! » La moyenne des décès constatés de 1865 à 1869 a été de 46,851 par année; en 1872, la totalité a légèrement fléchi, et s'est arrêtée à 45,780. Mais entre 1869 et 1872 Paris a traversé une période d'angoisses et de misères qui a élevé la mortalité à des chiffres extraordinairement douloureux; il est bon de les étudier avec quelque détail, on se convaincra alors que la guerre dépasse le but qu'on lui assigne ordinairement, car non-seulement elle tue, mais elle fait mourir et empêche de vivre.

Sur les listes mortuaires qui s'allongent de plus en plus, il est facile de voir les progrès homicides que fait l'influence de la faim, du froid, des tourments de toute sorte dont la population est harcelée. La vie se retire peu à peu de la cité dolente ; on peut en conclure qu'un investissement prolongé, suivi d'une insurrection, équivaut à l'un de ces grands fléaux morbides que le moyen âge appelait invariablement une peste et que nous nommons une épidémie. Notre obituaire de 1870-1871 est plus chargé que ceux qui nous ont été légués par les choléras de 1832 et de 1849. La guerre proprement dite, le combat, n'y a qu'une part relativement très-faible ; ce qui tue mieux et plus sûrement que la balle et le boulet, c'est la fièvre, le typhus, l'anémie1.

1 Ce fait a été prouvé d'une façon magistrale par M. le docteur Chenu dans son Rapport au conseil de santé des armées sur les résultats du service médico-chirurgical aux ambulances de Crimée et aux hôpitaux militaires français en Turquie. Pendant la durée de la campagne, l'ar-

Un recensement général de la population de Paris fut ordonné dès les premiers jours du siège; il y avait un intérêt majeur à savoir avec exactitude à quel nombre d'individus devaient suffire les ressources alimentaires qu'on s'était hâté d'accumuler ; en connaissant le chiffre réel des assiégés, en calculant le rationnement des vivres, on pouvait déterminer à un jour près la date à laquelle la famine ouvrirait nos portes et subirait la paix. On évaluait à 75,000 environ la quantité de gens qui avaient quitté Paris, soit pour fuir le danger, soit pour aller le chercher ailleurs, ou tout simplement parce qu'ils se rangeaient dans la catégorie des « bouches inutiles » dont les proclamations avaient parlé ; mais le vide laissé par ce nombre restreint d'émigrants, qui comprenait les étrangers et les Allemands expulsés, avait été promptement comblé et au delà par la masse de paysans, d'habitants des petites villes voisines qui s'étaient hâtés de venir s'abriter derrière l'enceinte de nos fortifications aussilôt qu'ils avaient entendu retentir la marche de l'armée prussienne. Au mois de décembre 1870, le travail de dénombrement fut complet : Paris avait alors une population de 2,020,017 habitants, dont 254,219 réfugiés. C'est donc sur ce chiffre que portent les observations relatives à la période d'investissement.

Le dernier mois normal de Paris, c'est août 1870 : les décès sont de 4,942, c'est une moyenne ordinaire ; dès le mois de septembre, la proportion tend à s'accroître, cependant rien encore n'a manqué aux exigences de la vie matérielle : on a des bestiaux vivants, la température est douce, la nourriture d'aucune sorte n'est rationnée, on a plus d'espérances qu'il n'est raisonnable, mais l'inquiétude vague qui plane partout

mée française a fourni 7,272,231 journées d'hôpital, dont 1,954,515 pour blessures et 5,357,888 pour maladies.

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fait déjà son œuvre et l'état civil enregistre 5,222 décès. En octobre, la progression est très-vive, elle peut faire comprendre vers quelle destinée l'on s'avance ; un mal nouveau va envahir la population et la ravager, car il rendra mortelles des maladies qu'il eût été possible de guérir ; 7,545 décès sont inscrits; novembre n'est pas beaucoup plus meurtrier, malgré les brumes et le premier refroidissement de l'atmosphère : il fournit un total de 3,238.

Mais voici décembre avec ses longues nuits énervantes, avec le froid qui sur trente et un jours descend au-dessous de zéro pendant vingt-deux, et atteint son maximum d'intensité Je 24 et Le 25 par 11 degrés; le mal dont j'ai parlé se développe d'une façon redoutable, c'est l'alcoolisme : on n'a plus à manger que des salaisons, de la viande de cheval débilitante, un pain que les chiens auraient refusé en temps ordinaire ; plus de bois pour se chauffer, pour faire cuire les rares aliments que l'on peut se procurer en attendant des heures entières à la porte des marchands, les pieds sur le pavé glacé, le corps baigné par d'insupportables courants d'air : à peine quelques bûches enlevées aux arbres de nos promenades, bûches vertes, humides, baveuses, brûlant mal, ne produisant que de la fumée et ne développant aucune chaleur. Pour résister à tant de causes d'affaiblissement, pour combattre ces deux grands ennemis de la vie, le froid et la faim, la population se mit à boire ; en ceci le gouvernement fut son complice. Il avait l'air de dire : Buvez et taisez-vous ; à ceux qui demandaient de la farine, il envoyait du vin et noyait dans des flots d'eau-de-vie l'ardeur d'un peuple qui, après tout, demandait à se battre et se serait battu si l'on n'eût réservé ses forces pour des œuvres néfastes ; est-il surprenant, après cela, que le mois de décembre se ferme sur 12,885 décès? Le contingent excessif des vi. 7

trois derniers mois modifie tout rapport avec les moyennes des années précédentes : Paris en 1870 a perdu 73,563 habitants. L'année qui va s'ouvrir serat-elle meilleure et nous consolera-t-elle de toutes ces hécatombes humaines sacrifiées aux dieux de la violence et de la déraison? Elle sera plus mauvaise encore.

Dès le début, elle annonce ce qu'elle doit être, cette année maudite qui vit la chute de Paris et les flamboiements de la révolte ; janvier donne un chiffre de décès fait pour épouvanter: 19,233 K C'est le plus haut total que nous ayons atteint ; les effets engendrés par les causes multiples que produisit ce cruel hiver ne cessent pas subitement; Paris a été ouvert, les vivres sont apportés en abondance, les réfugiés nous quittent et beaucoup d'autres avec eux, la population tombe au-dessous de la moyenne normale, et cependant le mois de février marque 16,592 à ce que l'on pourrait nommer le nécromètre. Mars commence la période décroissante, qui ne s'arrêtera qu'au moment où la mortalité' débordée sera rentrée dans sa fosse ; on y compte encore 11,289 décès; avril descend à 7,026, et si le mois de mai semble reprendre une marche ascensionnelle par 7,639, c'est que c'est le mois où la bataille des Sept Jours ensanglanta Paris qu'elle sauvait.

Dès ce jour on revient au point de départ ; entre août 1870 et juin 1871, il n'y a qu'une différence de 307 au bénéfice de celui-ci ; le total de 1871 n'en est pas moins supérieur à celui de 1870, car il accuse 86,760 décès ; donc en deux années 160,323 individus sont morts à Paris. On va invoquer, je n'en doute pas, les actions de guerre livrées contre les armées allemandes et contre les armées rouges de la Commune; les décès par suite de blessures militaires ne figurent que pour

* Nulle compensation aux pertes de ce sinistre mois : 2,487 naissances et 770 mariages.

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une proportion bien médiocre dans ce douloureux nécrologe ; en tout 6,085, dont 2,625 pour la période de l'investissement et 5,448 pour celle de la Commune.

Ce dernier chiffre cependant n'est pas exact; la statistique n'a pu se servir que des documents qui étaient mis à sa disposition, et elle ne les a pas eus tous. Les décès survenus par suite de faits de guerre pendant l'investissement ont été régulièrement enregistrés ; le total accusé touche la vérité d'aussi près que possible ; mais il n'en est plus ainsi pour les journées de mai ; on tuait partout, on enterrait au hasard, — sur les quais, — sur les bastions, — dans les terrains vagues. On ne se préoccupait guère de constatation ; un cadavre gênait, on l'enfouissait quelque part. La statistique n'a donc pu compulser des bulletins de décès qui n'existaient pas, car la salubrité publique, compromise par tant de foyers d'infection dispersés dans la ville, eut des exigences auxquelles il fallut se soumettre. Tous ces morts furent inhumés sans mandats, c'est-àdire sans une seule des formalités justificatives qu'impose l'état civil. Ces décès, — anonymes pour la plupart, — n'ont donc point été recueillis et ils ne figurent pas sur nos tables mortuaires. J'en dirai le nombre ; il est considérable et grossit le total officiel dans des proportions douloureuses.

M. Alfred Feydeau, inspecteur général des cimetières, — fonctionnaire actif, intelligent et dont la tâche est souvent bien lourde, — fut chargé du pénible labeur d'arracher à leur sépulture provisoire ceux que l'on avait cachés sous quelques pieds de terre dans nos squares, dans les caves des maisons en construction et ailleurs ; il eut à les réunir aux morts que des fourgons, des charrettes, des tapissières, avaient été verser en tas dans nos champs de repos, et il fit creuser pour tous, vaincus ou yninriiipiir^ — nppjrmihp convenable

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