CHAPITRE XXXIV
Les besoins intellectuels. — 58 théâtres. — Les recettes. — Le rêve de Mercier. — «' C'est beaucoup, dit Martin. » — Renouvellement du public. — Les pièces à femmes. — Les figurantes. — Les spectateurs. — Déplus l'orl en plus fort. — Mystères, moralités, soties. — L'Opéra.
— l'oint culminant. — L'art matériel. — Le vaisseau à trois ponts. — Les dessous. — Les machinistes. — Les frises. — Les décors. — Causes d'incendie. — Les pompiers. — L'envers du théâtre. — Le maquillage .
— La danseuse. — Commisération. — Importance sociale. — La décoration de Sémiramis et le sénat de Çatilina. — Les subventions. — La mission de l'Opéra. — Comment il la comprend. — Les progrès du théâtre. — Le Triomphe de V Amour et la Galerie du Palais. — La scène déblayée. — La loge de la limonade. — Le principe d'autorité.
— La censure. — Après les révolutions. — Aristophane. — Sous la Terreur. — Napoléon Ier et les petits théâtres. — Les efforts de la censure. — Le mauvais goût ne date pas d'aujourd'hui. — La maison de Molière. — La liberté des théâtres. — Les mœurs et le théâtre. — Cercle vicieux. — Les Toilettes tapageuses et la crinoline. — Les théâtres ne sont que des exploitations commerciales.
En dehors des organes principaux qui font mouvoir notre grande ville, il en est d'autres d'une importance moindre qui concourent plutôt à l'agrément qu'aux nécessités de l'existence et dont un peuple pourrait au besoin se passer sans voir ses destinées compromises.
S'il est inutile d'en raconter le fonctionnement avec détail, on doit du moins les indiquer sommairement, car ils appartiennent aux habitudes de Paris. L'ardeur intellectuelle, la curiosité du plaisir sont impérieuses, et il faut les satisfaire. Une nombreuse agglomération d'hommes ne vit pas seulement de sécurité et de salubrité ; elle a droit à bien des choses encore qu'elle produit elle-même, qu'elle perfectionne, qu'elle fait entrer dans ses mœurs ; elle affirme ainsi la hauteur du niveau qu'elle marque à l'étiage de l'humanité.
On peut dire, sans exagérer, que plus un peuple a de besoins, plus il est civilisé, car la civilisation est la résultante de l'intelligence et des exigences de tous. Se figure-t-on Paris sans théâtres, sans bibliothèques, sans journaux? Il deviendrait promptement semblable à ces villes endormies qui végètent sur les bords des fleuves de l'Orient, et où les esprits les plus vifs n'ont d'autres distractions que la pipe d'opium chargée de rêves énervants. Malgré les efforts des autorités tutélaires déléguées aux soins généraux, que serait Paris s'il n'avait pas de surveillants auxiliaires chargés de neutraliser les effets de ses imprudences et de mettre de l'ordre jusque dans ses plaisirs? Les administrations publiques, les institutions particulières, les individualités donnent vie à ces organes accessoires, dont nous allons essayer de parler.
Paris est incontestablement la ville du monde qui possède le plus de théâtres : quarante et une salles de spectacle, dont les recettes se sont, en 1875, élevées à la somme de 16,168,719 fr. 85 c.1, s'ouvrent chaque soir au public, et dix-sept autres, situées dans des quartiers voisins des fortifications, donnent une ou deux représentations par semaine. Il y en a pour tous les goûts;
* Voir pour la question du droit des pauvres, chap, m, l'Assistance publique, t. IV,
à lire les affiches dont les murs sont tapissés, on sait où aller pour rire, pour pleurer, pour entendre de la musique, pour voir danser, pour applaudir des chevaux savants, pour regarder des filles égrillardes qui n'ont d'autre talent que leur demi-nudité, pour écouler des couplets grivois, pour avoir trop chaud, pour être mal assis, pour s'abêtir : comédies, opéras, opéras comiques, ballets, vaudevilles, farces, bouffonneries, parodies, féeries, inepties, drames, mélodrames, turl'upinades, inconvenances, tours de force, voltiges, opérettes rien n'y manque1.
Mercier, dans son Rêve de Van 2440, demande quatre théâtres pour le Paris futur qu'il entrevoit; que dirait-il s'il revenait? Sauf quelques rares exceptions, les pièces se succèdent et s'évanouissent au feu des rampes, sans laisser grand souvenir dans la mémoire. Voltaire' a dit un mot que l'on peut répéter aujourd'hui : « Combien avez-vous de pièces de théâtre eu France? dit Candide à l'abbé, lequel répondit : Cinq ou six mille. — C'est beaucoup, dit Candide; combien y en a-t-il de bonnes? -Quinze ou seize, répliqua l'autre. - C'est beaucoup', dit Martin. » r
Bonnes ou mauvaises, excellentes ou passables, ces pièces attirent toujours du monde, et souvent « elles tiennent l'affiche » plus longtemps que l'on n'aurait cru. Doit-on blâmer chez le Parisien une hanalité sans pareille et l'accuser de manquer de goût? Ce reproche n'est mérité que dans une mesure assez restreinte Chaque jour les chemins de fer apportent aux salles dé spectacle un public arrivant de la province ou de l'é tranger. L'ouverture des voies ferrées débouchant à Pans a assuré le succès, sinon la fortune, de tous nos théâtres ; les pièces résistent devant des spectateurs qui
' En 1814 Paris avec 600,000 habitants avait dix théâtre» oui d™, l'année ont tait cinq millions de recette ""-aires, qui dan,
se renouvellent sans cesse, et dont la curiosité n'est point émoussée. Tel drame qui jadis aurait eu quelque peine à alteindre la quinzième représentation, en a facilement cent cinquante aujourd'hui.
Des pièces très-oscillantes pendant la première semaine, c'est-à-dire pendant les jours où le public réellement parisien va les voir, se relèvent, s'affermissent et vivent de longs mois, parce que le public extérieur, désœuvré, ne sachant comment employer ses soirées, a pris possession de la salle. C'est pour ce public indulgent entre tous et facile à charmer que l'on a inventé un genre de spectacle spécial fort en vogue depuis quelques années, et que l'on appelle d'un nom brutal qui le dévoile : les pièces à femmes. Ce n'est pas à l'esprit que celui-là s'adresse, tant s'en faut ! Une intrigue quelconque étant admise, on la délaye en plusieurs actes* entremêlés de ballets.
On prend dans les magasins de modes, dans les ateliers de couturières, dans les petits appartements meublés loués au mois, le plus de femmes jeunes et jolies que l'on en peut trouver : à trente sous par soirée, on a du choix. On les habille ou, pour mieux dire, on les déshabille à l'aide de costumes éclatants, toiles d'or et d'argent, soie et velours ; on leur découvre les jambes, les bras, les épaules, jusqu'à la limite où la police pourrait intervenir. On allume les feux de Bengale, on dispose les lumières électriques; les décors, dont la richesse est centuplée par l'éclat des becs de gaz multipliés, représentent un palais des Mille et une Nuits ou des grottes élincelantes de stalactites. La musique fait rage dans l'orchestre. Alors on pousse toutes ces bandes décolletées devant le public, comme dans les contes de fées on jette une viandée de chair fraîche à l'ogre pour apaiser sa faim.
Ce n'est pas là du théâtre ; ce n'est que du spectacle,
car les yeux seuls peuvent y être occupés ; on s'y rue cependant; la foule s'y entasse, s'y plaît et bat des mains. Ces sortes de pièces doivent être vues à l'envers; il faut tourner le dos à la scène et regarder la salle. Les spectateurs sont autrement curieux à voir que les femmes peintes qui prennent des attitudes au milieu des architectures en carton. Sur les visages," c'est l'expression de la bestialité qui domine, et parfois l'admiration presque douloureuse de quelque collégien que l'émotion étrangle. Lorsque le rideau s'abaisse en bruissant, cache aux yeux toutes ces surexcitations et ramène la réalité, il y a une surprise pénible : quoi! ce rêve a déjà pris fin? Un peu de patience, il va renaître ; car chaque acte se termine par une exhibition; on les gradue de façon que la dernière soit la plus plantureuse ; car le mot d'ordre semble être l'orgueilleuse devise que Nicolet inscrivit en 1760 sur le théâtre des Marionnettes, qui, devenu le théâtre des Grands Danseurs du roi, est aujourd'hui celui de la Gaîté : De plus fort en plus fort! Les origines des pièces que l'on voit sur nos théâtres remontent au moyen âge. Les confrères de la Passion jouaient des mystères tirés de l'Histoire sainte ; les clercs de la basoche imaginaient des moralités qu'ils représentaient sur la Table de Marbre; enfin, un certain nombre de jeunes gens, issus de familles bourgeoises, et appartenant pour la plupart à l'Université, groupés sous le nom d'Enfants Sans-Souci, inventaient des espèces de farces souvent très-grivoises et parfois obscènes que l'on nommait des soties, car le chef de l'association était le prince des sots. Les mystères et les réminiscences de l'antiquité ont produit les tragédies et les drames ; les moralités sont devenues les comédies; les soties ont enfanté les vaudevilles. L'opéra nous a été apporté d'Italie, ainsi que l'opéra comique, qui succéda à la comédie italienne, qu'il ne faut pas confondre avec le Théâtre-
Italien, autrefois nommé les Bouffes ou les Bouffons.
Il semble que l'art dramatique, — j'entends l'art littéraire, — ait touché en P'rance son point culminant sous le règne de Louis XIV, avec Molière, Corneille et Racine. Deux hommes de génie et un auteur d'un incomparable talent ont laissé des chefs-d'œuvre qui n'ont point fatigué la curiosité publique pendant deux siècles, et que nul de leurs successeurs n'a pu encore égaler. Lorsque, de nos jours même, l'on veut assister à une fête de l'esprit, c'est à eux que l'on va en demander les éléments. Mais, en revanche, jamais l'art théâtral, l'art qui consiste à donner aux fictions les apparences de la réalité, à peindre le décor jusqu'à l'illusion, à faire produire à la mécanique des prodfges que l'on croyait impossibles, à mouvoir les « trucs », à donner à la lumière un rôle inconnu jusqu'alors; jamais cet art, qui affirme nos progrès matériels, n'a été poussé aussi loin, aussi haut. On rirait aujourd'hui des fameuses machines que Richelieu fit venir d'Italie en 1637 pour les fêtes de Rueil.
Des jeux de paume, le réfectoire d'un couvent, la grand'salle du Palais, suffisaient autrefois ; des chandelles plantées dans des lustres en bois, quelques bougies de cire aux jours de gala tenaient lieu des gerbes éblouissantes, des flots de lumière auxquels nous sommes accoutumés. Nos théâtres sont d'immenses constructions où se meut un* peuple de machinistes et d'employés. Dès qu'un théâtre est machiné, c'est-à-dire disposé pour recevoir de grands décors et opérer des changements à vue, l'emplacement nécessité et l'outillage indispensable prennent des proportions que jamais on n'eût osé rêver jadis. Cela ressemble à un vaisseau à trois ponts.
Sous la scène où s'agitent les acteurs, voici les trois dessous superposés, séparés les uns des autres par une
forêt d'étançons qui supportent les planchers. Dans les féeries, dans les grands ballets, les dessous ont une extrême importance : c'est de là que s'élèvent subitement les bosquets improvisés sous la baguette du bon génie, que sortent tout à coup les tables chargées de mets; c'est là que s'enfonce le diable lorsqu'il retourne aux enfers, et que disparaissent les navires brisés par la tempête. Les dessous doivent être assez profonds pour recevoir un décor entier. Là. pendant la représentation, sont des machinistes alertes, très-rompus au métier. Ils reçoivent les ordres de mouvement par un chef d'équipe qui leur parle de la coulisse même, à l'aide d'un porte-voix, comme l'officier de quart commande les chauffeurs d'un navire du haut de sa passerelle. Ces ordres, ils les exécutent avec une ponctualité exemplaire ; car, pour que le spectateur garde l'illusion, il faut qu'il y ait un synchronisme parfait entre la parole de l'acteur qui est en scène et l'œuvre du machiniste qui est dans le dessous.
Au-dessus de la scène s'étendent les frises. Pendant les entr'actes, on en voit tomber les tapis qui couvriront les parquets; les ciels y sont suspendus; on y allume les lunes; on y prépare les éclairs. Des cordes vont et viennent, descendant ou remontant des cheminées en marbre, des meubles de palissandre, des bancs de verdure qui sont en carton peint. Tout se fait vite et silencieusement. La besogne est divisée d'avance; chacun connaît celle qui lui incombe et ne se trompe pas. Les décors sont méthodiquement rangés les uns sur les autres, dans l'ordre où ils doivent paraître; on n'a qu'à les saisir pour les meltre en place.
Un théâtre ne doit jamais garder que les décors nécessaires aux pièces du jour et du lendemain; une ordonnance de police le veut sagement ainsi, car il faut diminuer, autant que possible, les chances d'incendie,
18c2 LES ORGANES ACCESSOIRES.
qui sont déjà trop nombreuses dans de pareils endroits. Lumières partout : dans la salle, sur la scène, par les lustres, par les rampes, par les herses; bois sec, toiles, papiers peints, cartons vernis; c'est miracle que les théâtres ne flambent pas tous les soirs.
Les pompiers y sont de planton jour et nuit; près des grandes salles de spectacle, ils ont un poste fixe. Pendant les représentations, ils sont en vigie dans les coulisses, tout prêts pour l'action, la veste au dos, la ceinture aux reins, le casque en tète, en costume de feu, comme l'on dit. Ils sont attentifs et prudents ; dès que l'on dispose une herse lumineuse à laquelle un décor ou une jupe de gaze peut s'enflammer, ils s'en rapprochent et placent un seau d'eau à leur portée. Tous les théâtres ont d'immenses réservoirs dans les combles ; ils ont des tuyaux de secours branchés sur des conduites bien alimentées; ils ont un personnel nombreux et forcément dévoué au maintien d'un établissement dont il vit : cela n'en a sauvé aucun. Dès que le feu apparaît au milieu de ces matières éminemment combustibles, tout est perdu.
Je ne connais rien de plus laid, de plus désagréable que l'intérieur d'un théâtre; ce monde si éclatant, si riche lorsqu'on n'en voit que les apparences, est terne, triste, sale, sombre lorsqu'on le pénètre et qu'on en touche la réalité. Sur la scène, tout est convention : les velours de soie qui sont en coton, les dorures qui sont peintes à l'œuf, les diamants qui sont en stras, la mémoire des acteurs qui sort du trou du souffleur, tout, jusqu'à la lumière qui vient d'en bas, au lieu de tomber d'en haut. Dans la coulisse, au contraire, la vérité est implacable de réalisme. Le plus joli visage est d'un comique irrésistible, car on voit ce qu'il faut de rouge aux lèvres, de noir aux paupières, de blanc sur la peau, de bleu sur le trajet des veines, pour produire quelque
effet sous l'insupportable réverbération de la rampe. Lorsque cette clarté blanche n'est plus là, aidée par la distance, pour effacer les tons trop crus et donner à l'ensemble un aspect harmonieux, on se trouve en présence d'une figure qui a l'air d'avoir été enluminée à fcpinal.
La danseuse seule ne fait pas rire; elle inspire une telle commisération que l'ironie meurt sur les lèvres. Elle arrive étincelante et « maquillée » ; elle a une ou deux minutes encore avant de faire son entrée ; elle tire de sa poche un cornet dont elle vide le contenu sur le plancher: c'est de la colophane; elle l'écrase, y frotte la semelle de ses chaussons, afin de ne pas glisser sur le parquet, qui cependant n'a jamais été ciré ; elle bat quelques flic-flacs ; elle se tamponne le toupet pour bien s'assurer que ses faux cheveux ne la quitteront pas en route ; puis, à une ritournelle prévue, elle s'élance. Elle est sur la scène, la bouche en cœur et les bras arrondis ; elle tourne, elle fait ses pointes, elle se renverse, elle lance des entrechats, pivote sur ellemême, s'élève et retombe en mesure, si elle peut ; elle sourit au public qui applaudit et rentre dans la coulisse. Elle ne marche plus, elle se traîne, haletante, en nage, suffoquée, la main sur la poitrine, où elle comprime les battements d'un cœur surmené ; elle s'enveloppe en hâte d'une couverture ou d'un châle, car elle grelotte sous la froide atmosphère qui la saisit. En sortant de la scène , une danseuse disait : « J'aimerais mieux scier du bois. » Une de ses camarades lui ré • pondit : « Tu n'es pas dégoûtée. »
Le théâtre a une sorte d'importance sociale que tous les gouvernements ont reconnue. Les rois de France ont tenu à honneur de le protéger et en avaient donné la surveillance directe aux gentilshommes de leur chambre. Parfois ils leur faisaient quelque largesse ; Louis XV
accorda 5,000 livres sur sa cassette pour faire une décoration neuve dans Sémiramis, qui fut jouée le 26 août 1748, et, au mois de décembre de la même année, il habita à ses frais les sénateurs qui figuraient dans le Catilina de Crébillon; on ne se piquait guère alors d'exactitude hi torique : « Les toges de chaque sénateur, dit Collé dans son Journal, étaient de toile d'argent avec des bandes de pourpre et des vestes de toile d'or et une autre bande de pourpre formant le laticlave, le tout festonné et enrichi de diamants faux. On a trouvé ce sénat-là un peu pomponné, mais cela vaut mieux que s'il eût été mal vêtu et en vieil oripeau. »
On laisse aujourd'hui les théâtres préparer leurs décors et leurs costumes sans leur venir en aide ; la protection dont ils sont l'objet est plus large. En cela, l'État s'est substitué aux souverains et subventionne certains théâtres auxquels l'art, dans ce qu'il a de plus élevé, ne devrait jamais rester étranger. Notre budget inscrit à cet effet une somme de 1 ,340,000 francs, qui est ainsi distribuée : Opéra, 800,000 francs ; Comédie-Française , 240,000 francs ; Opéra-Comique , 140,000 francs ; Odéon, 60,000 francs ; Théâlre-Lyrique, 4 00,000 francs. Cette part contributive est considérable : a-t-elle aidé à l'éclosion de plus d'un chef-d'œuvre national? Le lecteur saura répondre. Cette subvention est d'un grand secours pour les théâtres et permet quelques mises en scène supérieures. Du reste, elle est dans nos habitudes, car il est de tradition chez nous que le gouvernement doit encourager les arts, c'est-àdire, en bon français, que les artistes estiment qu'ils ont droit aux encouragements de l'Étal.
La plus grosse part de la subvention échoit à l'Opéra, et c'est justice, car le luxe extraordinaire que nous exigeons aujourd'hui sur la scène entraîne des frais singulièrement onéreux; mais l'Opéra, qui fut fondé par
lettres patentes du 26 juin 1669, et où les « gentilshommes et demoiselles peuvent chanter et représenter sans déroger », s'.ippelle aujourd'hui l'Académie nationale de musique ; il a donc pour mission de soutenir et de développer la musique française. Il n'a pas failli à cette tâche, et, pour la mener à bonne fin, il a employé un moyen fort ingénieux. Au lieu de rechercher principalement les œuvres de nos compositeurs, ce qui eut été d'une simplicité un peu bourgeoise, il a préféré montrer à ceux-ci comment il fallait s'y prendre pour avoir du succès, et il a déployé toutes ses richesses au profit de Mozart, de Weber, de Meyerbecr, de Rossini, de Donizetti, de Verdi ; il a mis ses meilleures danseuses au service de MM. Pugni et Gabrielli, large hospitalité qui n'épuise cependant pas toutes ses ressources, car il lui en reste assez pour offrir des places de chefs de chœurs à ceux de nos compatriotes qui ont fait preuve de talent et que l'Institut s'honore de posséder dans son sein.
Le théâtre, tel que nous le voyons fonctionner, s'est créé lentement ; les découvertes de la science, de l'industrie, de la mécanique ont été utilisées pour le plus grand plaisir des yeux; certains effets produits sur la scène sont bien réellement féeriques. Ce sont là des améliorations matérielles que le temps ne fera que rendre plus considérables encore; mais d'autres progrès ne lui ont point manqué , et l'on peut être surpris qu'ils aient attendu tant de siècles pour se manifester.
A voir une représentation de l'Opéra, à regarder les groupes de danseuses tourbillonner dans la lumière, qui se douterait que l'introduction de l'élément féminin dans les ballets est relativement moderne et date du 16 mai 1681? Auparavant, c'étaient des hommes vêtus en femmes qui remplissaient les rôles où nos danseuses excellent aujourd'hui, et le Triomphe de l'Amour fit une
révolution au théâtre. Les soubrettes de la Comédie- Française sont célèbres, et plus d'une a laissé de vifs souvenirs ; elles ont un père illustre entre tous. Dans la Galerie du Palais, représentée en 1634, Pierre Corneille substitua pour la première fois une suivante, Florice, à la nourrice que la tradition imposait, et qui n'était jamais qu'un acteur déguisé en femme.
Autrefois, nul ne l'ignore , la scène française était envahie par des spectateurs privilégiés qui gênaient le jeu des acteurs et dont la présence n'aidait guère à l'illusion; cette sotte coutume a disparu il y a un peu plus d'un siècle. La scène, reconstruite et enfin déblayée, fut inaugurée le 25 avril 1759. Une telle amélioration entraina une dépense de 40,000 francs; on prétend que le comte de Lauraguais la prit à sa charge; c'est une erreur, il se contenta d'y contribuer pour une somme de 1,500 livres; c'est du moins ce que raconte Barbier, qui est généralement bien informé.
Actuellement, dans tous nos théâtres il y a au foyer un buffet où l'on trouve quelques rafraîchissements; dans les salles peu importantes, on enlend un garçon de café qui, pendant les entractes, offre, en criant, du sirop d'orgeat et de la bière. A la Comédie-Française, le fameux Procope louait par bail de trois, six, neuf ans, une loge spéciale où il débitait sa marchandise, et qu'à cause de cela on nommait la loge de la limonade. A l'Opéra, on vendait des truffes et des liqueurs fraîches; au mois de février 1753, les truffes furent remplacées par de la guimauve, parce que tout le monde était enrhumé.
A mesure que le théâtre grandissait et devenait une sorte de besoin social qu'il fallait satisfaire à tout prix, une institution de surveillance préventive se développait parallèlement. L'État protège le principe d'autorité, qui a des racines nombreuses qu'il ne veut point laisser
couper. Tout s'enchaîne en matière de gouvernement : permettre d'insulter Dieu, c'est nuire au garde champêtre. L'administration supérieure considère qu'il est de son devoir rigoureux de défendre contre les attaques possibles la religion, les mœurs, la politique, les puissances étrangères dont il est inutile, sinon périlleux, de surexciter les susceptibilités; en outre, l'on estime que les œuvres théâtrales écoutées par la foule agglomérée, sujette à des sortes de commotions électHques, exercent une influence rapide et communicative bien plus profonde que celle du livre ou celle du journal, qui n'agissent jamais que sur les individus isolés; il est donc naturel que l'on ait constitué une commission d'examen chargée de porter un jugement préalable sur les pièces, avant qu'elles soient livrées au public : c'est la censure.
Beaucoup l'ont maudite qui lui ont fait les doux yeux à certains moments, et Voltaire, qui l'a si fort malmenée lorsqu'elle était exercée par Crébillon, ne se faisait pas faute de l'invoquer contre Palissot et pour empêcher qu'on ne laissât jouer la parodie de ses propies œuvres. Elle a eu parfois à soutenir de rudes assauts dont elle n'est pas toujours sortie victorieuse ; sa plus grande bataille a été livrée contre le Mariage de Figaro, et quoiqu'elle fût soutenue par Louis XVI, on connaît le résultat de la lutte.
A la suite de toute révolution, la censure s'effondre et le pouvoir nouveau croit faire acte de popularité en la supprimant. Il suffit de voir ce qui se passe alors pour comprendre qu'elle peut n'être pas inutile. La scène devient immédiatement un tréteau, où les grivoiseries, pour ne pas dire plus, s'étalent impudemment. Les hommes les plus respectables sont personnifiés, jetés en pâture à un public qui pardonne tout pourvu qu'il s'amuse; après la révolution de 1850, dans un
couplet de vaudeville qui faisait allusion au goût que Charles X avait pour la chasse, on chantait :
C'est par le lapin qu'on commence, C'est par le peuple qu'on finit.
En 1849, on fouettait sur la scène le président de l'Assemblée nationale ; depuis que n'a-t-on pas vu ? Aussi le même fait se reproduit invariablement. lies nouveaux parvenus au pouvoir qui trouvaient bon d'employer toute arme pour renverser leurs devanciers, estiment fort mauvais qu'on les attaque à leur tour, et la censure est rétablie, avec une dose de sévérité en plus. Les théâtres se plaignent et ordinairement ils invoquent Aristophane, qui pourtant n'a rien à voir en tout ceci, et sans se douter que les Chevaliers et les Nuées amenèrent le décret en vertu duquel il était interdit à Athènes d'attaquer sur la scène un citoyen par son nom ] .
1 11 esl de mode en France, toutes les fois que l'on croit avoir à se plaindre de quelque mesure restrictive, d'invoquer la libre Angleterre et de faire des parallèles qui ne sont point à l'avantage de nos administrations. Au mois de mars 1874, les directeurs du Théâtre-Français de Londres ont demandé au lord chambellan qu'on levât l'interdit qui pesait sur le Supplice d'une femme, par Emile de Girardin, le Demi- Monde, par A. Dumas fils, Séraphine, par Sardou, Julie, par Octave Feuillet; voici la réponse que ces messieurs ont reçue; elle eût sans doute soulevé de grosses tempêtes chez nous, mais elle a paru toute simple aux Anglais: