PARIS
Nouvelle Librairie Parisienne
ALBERT S AVINE, ÉDITEUR
l8, RUE DROUOT, l8
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I.e seul temps perdu pour. un nrliste est celui consacre au travail.
Desboutin.
Ceux qui discutent le plus sont ceux qui se promènent dans les ateliers.
VliRON.
Les rapins. — Charges d'ateliers. — Bocco. — L'atelier Picot. — • Napoléon en caleçon de bain. — Une voiture de médailles. — Gibon et le charbonnier. — Le peintre P... — Outarde et Gallinacée. — C'est que j'péte. — Les légendes. — La légende de Jean Bélin.— Un tableau de 75 pieds de haut sur 18 pouces de large. — La légende de saint Jérôme. — Un conseil municipal convaincu.
Des hommes d'esprit e'crivirent jadis, sous ce titre : Paris-Rapin^ une petite plaquette, dans laquelle ils célébraient « les barbes antédiluviennes, les chevelures mérovingiennes, les justaucorps fantastiques, les souliers à la Poulaine et les feutres à la Périau » .
Rapin, suivant eux, voulait dire : Jeune balayeur de l'art, petit domestique d'atelier.
Depuis cette époque qui, pourtant, n'est pas lointaine, le rapin n'existe plus qu'à l'état de légende.
Faut-il regretter, suivant une expression célèbre : ces titis de TArt ?
Je ne le pense pas, car tout s'est transformé et le rapin a suivi le mouvement.
Il n'est point nécessaire, pour être un artiste, même en herbe, de porter de longs cheveux, un béret graisseux, des espadrilles et des gilets rutilants. Le rapin est un apprenti comme il y en a dans tous les corps de métiers, et sa force future ne se réside pas, comme celle de Samson, dans la longueur de ses cheveux.
L'Art y a-t-il gagné ou perdu? Et parce que l'on ne pratique plus comme autrefois la charge grossière, l'élève ou l'apprenti, comme on voudra, en aura-t-il plus ou moins de talent ?
On écrirait dix volumes sur les charges d'ateliers. Il y avait le règlement par tradition. Uentrant devait obéissance et respect aux anciens, sous peine de Broche en cul. Cette peine s'appliquait de deux manières : on asseyait le bonhomme par terre, on lui passait un manche à balai entre les jambes et on le hissait sur un tabouret très élevé ; alors on lui déboutonnait sa culotte, puis on lui passait entre les cuisses une barre de fer peinte avec du vert mignon; un camarade imitait de la voix le bruit de la chair grésillante. Le rapin
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éprouvait la sensation d'une brûlure et poussait des cris de paon, tous les camarades riaient h se tordre, mais cette épreuve n'était que préliminaire. Le patient devait faire un discours sur la perte de.... ses illusions et chanter une chanson, la plus sale possible, sur un air de cantique.
Généralement pour faire partie d'un atelier, il suffisait d'être présenté par un camarade ; alors le rapin restait rapin, jusqu'au jour où il en venait un autre qui le remplaçait.
Une fois le rapin admis, on l'emmenait à la campagne, dans un restaurant champêtre ; les anciens solennellement couverts de nappes lui faisaient jurer sur le Bottin^ guerre à mort aux professeurs de l'Institut, puis ensuite tous déjeunaient
Il y avait des rapins riches, mais la généralité était pauvre ; aucun, quelles que fussent ses qualités, sa richesse ou sa naissance, n'était exempt des épreuves et, dans les ateliers, la solidarité était si grande que les rapins pauvres étaient les plus considérés.
Le rapin était chargé des commissions de l'atelier, c'était la bonne à tout faire, le pourvoyeur des anciens. Les jours de dèche et Dieu sait s'ils
étaient nombreux, il devait s'ingénier à faire vivre la bande. Combien de tours de force furent accomplis pour arriver à ce résultat.
Un des rapins les plus célèbres fut Bocco, il était à l'atelier Picot, rue Duperré.
Bocco, rapin par vocation, était un petit bossu à figure étrange, il était le souffre-douleur de la bande joyeuse. Il voulait ab^lument être peintre, rien ne le rebutait, aucune besogne ne lui répugnait ; dans la journée il se faisait commissionnaire pour gagner le dîner de ses camarades ; il ne gardait rien pour lui, il vivait en prélev.ant deux ou trois pommes de terre frites sur chaque cornet, cela constituait sa maigre portion. Dans ce temps-là les pommes de terre frites n'étaient pas .chères ; pour un sou on avait de quoi contenter son appétit, mais la pomme de terre frite a suivi le mouvement; quand on en demande aujourd'hui pour un sou^ le marchand répond dédaigneusement : on n'en fait pasl
L'atelier Picot était situé rue Duperré. Un grand nombre de peintres étudièrent sous la direction de ce maître; y passèrent, MM. Gustave Droz, Luminais, Courbet, Giacometti, Pils, Moreau,
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SanîiaL;o, Tcvcquc de Notre- l)amc-dc-mclc-cas>is, Lciiohlc, un des (bndaleurs de la Reine- lUanchc, Morand, de Magny ; tous mangeaient chez Lcdanseur, marchand de vin etabU au coin de hi rue des Martyrs ^ on les appelait la société des trente, ils payaient pour le mois, d'avance, l'œil était crevc-.
Les rapins de Tatelier Picot étaient incorrigibles; ils étaient la terreur du quartier, lequel alors était loin d'être peuplé comme aujourd'hui ; les barrières de Paris existaient encore.
Au square Vintimille^ on avait placé une statue de Napoléon I^S en marbre ; les rapins de l'atelier Picot, l'enlevèrent pendant la nuit. Le lendemain^ grand tapage, on lit les recherches les plus minutieuses, elles furent inutiles. On avait oublié cette aventure, lorsqu'un matin, les habitants du quartier virent Napoléon^ remis sur son piédestal
Seulement il était peint en rouge et avait un caleçon de bain tricolore 1 !
Ces mêmes rapins eurent un jour la fantaisie de donner une soirée à TIle-Saint-Denis : le cos-
* Il fut démoli, pas le marchand de vin, mais la maison, en i885. Ce fut sur cet emplacement que s'éleva la Taverne du Baigne, laquelle disparut en 1887.
lume de moine était de rigueur ; ils partirent de Paris en bourgeois, les costumes suivaient dans une voiture de déménagement. Près d'arriver^ ils revêtirent leurs costumes et placèrent leurs effets dans la voiture sous la garde du conducteur.
Arrivés à TIle-Saint-Denis, ils rencontrèrent qui les attendaient : [da, Pascale, Clara, Zoé, Cécile Lemaire, toutes joyeuses et belles filles, très connues dans le monde des peintres. Ils soupèrent avec un entrain du diable et organisèrent ensuite un bal échevelé. Pendant qu'ils s'en donnaient à cœur joie, on était allé prévenir le commissaire de police, qu'une bande de moines folichonnaient et scandalisaient les habitants ; le commissaire de police accourut avec les gendarmes, et toute la société, hommes et femmes fut fourrée" au violon, où ils passèrent la nuit. Le lendemain^ quand tous furent dégrisés, ils comparurent devant le magistrat, qui, tout en voulant paraître sévère, pouffait de rire en écoutant leurs explications.
Le commissaire les admonesta en les engageant à ne plus porter un costume défendu.
— Vous allez, leur dit-il, revêtir vos habits et rentrer à Paris.
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On envoya un gendarme h la recherche de la voiture, mais le conducteur^ en apprenant l'arrestation de SCS voyageurs, avait pris la fuite avec les vêtements.
Ils durent revenir à Paris costumes en moines, et comme la route de Saint-Denis était alors très fre'quentee, les passants prirent les rapins pour des moines revenant d'un pèlerinage : seulement ils trouvaient qu'ils n'étaient guère recueillis.
Les anciens n'épargnaient au rapin aucune humiliation, et lui faisaient toutes les hlagues imaginables. C'est ainsi qu'on envoyait le malheureux, attelé à une charrette à bras, auprès du Directeur de l'école des Beaux-Arts, pour lui demander les médailles. Ce dernier, habitué à cette plaisanterie, répondait le plus sérieusement du monde : — Mon ami, votre voiture est trop petite, allez chercher une voiture de déménagement, avec beaucoup de paniers 1
Le malheureux rapin obéissait, revenait avec la voiture demandée, et, le soir, lassé d'attendre, il revenait tout penaud à l'atelier, comprenant qu'on l'avait fait poser.
Pour le consoler, on l'envoyait chercher deux
SOUS de colle de pâte dans une maison de tolérance ou bien encore on lui disait de remplir une gamelle d'eau, de la mettre en bascule sur le haut de la porte, de manière qu'en l'ouvrant la gamelle tombait. Cette charge se faisait généralement à l'heure où le patron arrivait à l'atelier; on voit d'ici la fureur de ce dernier^ en entr'ouvrant la porte, la gamelle lui tombait sur la tête et l'eau l'inondait.
Quelques peintres restent rapins toute leur vie. Les honneurs ne les corrigent pas de leur première éducation ; lorsqu'il fut question de nommer Garnier de l'Institut, il répondit à ses camarades qui le félicitaient :
— Il est question de me nommer à l'Institut ; je m'en fous. ..
Le peintre Gibon fut un des derniers rapins; un jouo — sans le sou, — cela lui arrivait souvent, il errait au hasard, dans l'espérance de trouver à dîner; rue des Abbesses il avisa un charbonniermarchand de vins. A la devanture de la boutique, un carreau avait été cassé, la veille, par un ivrogne ; l'Auvergnat l'avait fait remplacer, mais sur le carreau voisin, on lisait vi ce qui indiquait
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que 1';/ et Vs manquaient pour compléter le mot : vins. Gibon entra.
— Eh! Pays, dit-il, au charbonnier , voulezvous que je vous remplace les deux lettres qui manquent à votre carreau?
— Oui, dit l'Auvergnat; mais combien, me prendrez-vous ?
— Quarante sous, répondit Gibon.
— Non, c'est trop cher, vingt sous et un litre. Gibon accepta et se mit à l'œuvre, en un quart
d'heure il compléta l'inscription.
— Venez voir, dit-il au charbonnier.
Le charbonnier sortit dans la rue pour juger de l'effet, il se tournait de face, de profil, de trois quarts, se grattait l'oreille, et paraissait en proie à une grande inquiétude.
Gibon avait peint ainsi ïn et Vs ^ .
— Mais c'est tout de travers, dit le brave homme, c'est pas ça.
— Faut-il que tu soisbéte, dit Gibon, tu n'entends rien à la peinture , demain quand cela sera sec, les lettres seront droites î
Près du lac d'Enghien, à Saint-Gratien où aux environs, il était un salon charmant ou, Nieuwer-
kerke, Emile de Girardin, et un grand nombre de peintres , recevaient une hospitalité des plus cordiales. Le chambellan se nomme Théophile de Marcol; un soir, on jouait aux bouts rimes, et une maréchale de France , celle dont le mari dit un jour: — Je ne veux pas faire couper mes cheveux, ils appartiennent à l'histoire! était chargée de recevoir des rimes.
L'hôtesse, dont le nom pourrait rimer avec Rachilde donna les mots suivants :
Solon Moutarde Pantalon Outarde
Le peintre P. . . remplit ainsi les rimes :
Sans imiter la sagesse de Solon Sans m'amuser non plus à la moutarde Je sens fort bien dedans mon pantaloyi Q.ue serai bon coq si vous êtes outarde.
— Merci, monsieur, dit la maréchale, je croyais que vos visées étaient plus hautes , je ne suis qu'une simple gallinacée et je pensais que vos amours étaient de celles qui planent en plein air, portez votre compliment à qui de droit.
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p. . . dit à son voisin :
— Piges donc la i^^ueule de la princesse I
C'est au même P... , toujours rapin , mali;ré
son immense talent, qu'arriva l'aventure suivante.
Elle est racontée diversement, je donne les deu\
versions.