ACTE m
L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALb!
ROBERT MACAIHi;
Messieurs I Conformément â nos statuts nous venons vous rendre compte des premières opéra-
tions de la Société du Rossignol ^ mais auparavant nous éprouvons le besoin de dire quelques mots sur l'opportunité de notre affaire et la place qu'elle doit prendre au milieu des opérations financières de notre époque.
Nous sommes partis de ce principe^ connu d'ailleurs : — « Le capital doit être demandé à ceux qui Pont par ceux qui ne Tont pas ! » Or^ messieurs, si nous sommes, nous promoteurs de l'idée^ l'un des termes de 'cette proposition, vous, actionnaires, vous êtes nécessairement l'autre... — Comment maintenant avons-nous procédé?
Nous aurions pu hypothéquer Ja propriété foncière pour dix millions et lui donner en échange pour environ un milliard de papier gravé en tailledouce et orné de notre signature bien connue, mais il nous a semblé que, sous cette forme, l'opération laissait par trop entrevoir que c'était nous qui demandions qu'on nous fît crédit...
Nous aurions pu encore essayer d'un appel de 120 millions dans le but de développer le travail national... mais... des sommités financières se sont habilement emparées de cette opération.
Nous avons trouvé mieux sans imiter personne.
La Société du Rossignol a pour but d'acheter et d'emmagasiner les objets défraîchis, hors de mode, pour les revendre plus tard avec une plusvalue considérable I — Messieurs, il ne faut pas se le dissimuler, le siècle marche à pas de géant et là
La maison Robert Macaire et C* 279
Mode, qui est une des faces du siècle, suit le torrent avec une rapidité qui n'a d'égale que celle des mou* vements précipités et périodiques des astres I — Voici pourquoi les modes passent vite pour revenir avec une vitesse plus grande encore! — Or, saisissez bien mon raisonnement I — En emmagasinant les modes vieillies, nous sommes précautionnés fatalement pour les modes futures I Ce n'est pas le passé que nous recueillons ! c'est l'avenir ! Galilée Ta dit : la terre tourne I Aussi^ vous n'hésiterez pas à dire avec moi, que ce que nous entreprenons est une œuvre de progrès !
TOUS
Bravo ! Très-bien !
ROBERT MACAIRE
Notre société est anonyme f Nous n'avons pas besoin, Messieurs^ de vous déduire ici les raisons qui nous ont fait choisir la forme de l'anonymat. — 11 n'en existe pas de plus commode pour mettre à couvert et hors de toute atteinte la responsabilité des auteurs et des directeurs d'une a£faire de longue haleine.
Notre société, finalement, est fondée pour une durée de 2466 ans, c'est-à-dire qu'elle ne prendra fin qu'en l'an 3333.
Ainsi, messieurs, vous allez pendant !&466 ans, jouir d'un énorme capital sans avoir à distribuer aucun dividende. Et puis, autre considération :
38o Paris pantin
Une société qui s'engage à liquider et à rembourser au bout de 99 ans ne s'engage véritablement à rien. Qui a mémoire aujourd'hui des traitants, des fermiers généraux, des financiers et des banqueroutiers du temps de Louis XV ? A quoi donc vous engagez-vous en vous engageant à rendre compte dans 2466 ans des capitaux qui vous auront été confiés? je me le demande.
TOUS
Bravo ! Très -bien î
ROBERT MACAIRK
Maintenant, Messieurs, le gouvernement...
M. PRUDHOMME
Je demande la parole !
ROBERT MACAIRK
Si c'est pour appuyer mon discours, je vous Taccorde volontiers ; mais, si c'est pour parler contre^ d'après les marques de sympathie que je viens d'obtenir tout à l'heure de cette honorable assemblée^ je me vois forcé de ne point vous laisser par* 1er.
M. PRUDHOMME
Je ne veux pas vous interrompre; je parlerai après vous, et dans des termes qui ne sont nullement hostiles à nos statuts.
La maison Robert Macaire et C* 281
ROBERT MACAIRE
Je disais, messieurs^ le gouvernement ne peut voir cette entreprise que d'un bon œil ; elle met en lumière l'intelligence d'une foule de citoyens restés dans l'ombre jusqu'alors.
Messieurs ! La Société est en voie de prospérité f Vous nous avez déjà apporté dix millions qui sont convertis en richesses incalculables I Richesses latentes, mais dont la valeur se décuple de )our en jour! Nos bénéfices, je vous l'avouerai fianchement, ne sont pas encore en proportion de votre apport. {Murmures).
Rassurez-vous pourtant, ils sont suffisants et au* dessus même de ce que vous pouviez espérer; nous vous offrons 25 0/0 de dividende.
TOUS
Ah ! Ah !
ROBERT MACAIRE
Mais ce n'est pas assez ! Pour que nous puissions remplir nos promesses et vous donner cent pour centj comme nos calculs nous le font présa(.;er^ nous allons émettre un nombre égal d'actions à celui de l'émission première, afin de n'être pas entravés dans nos opérations par des considcrations mesquines et des retards dans nos transactions!
MM. les actionnaires sont priés à l'issue de la séance, de passer à la caisse pour y toucher leurs premiers dividendes et se faire inscrire pour la
deuxième émission d'actions. — Les fonds seront touchés à domicile. — La parole est à M. Prudhomme^ membre du conseil de surveillance.
M. PRUDHOMME
Messieurs ! Thonorable Directeur-gérant de notre Société, dans un discours plein d'éloquence et trèscomplet^ a oublié cependant de vous parler du côté politique de l'affaire.
Ce côté politique est très-étcndu, et je vous demanderai la permission de le développer.
Je croirais m'être trompé de porte, si je ne voyais pas en vous des libéraux avancés, mais aimant l'ordre et le progrès.
Je vais plus loin que M. Robert Macaire, je dis que l'opinion du gouvernement dans notre affaire nous est indifférente, car, avec les fautes qu'il commet^ son approbation est nécessairement infirmée.
Sans aller bien loin, messieurs, le choléra, cette épidémie qui devient annuelle,, que fait-on pour la prévenir? Rien I On promet des prix au meilleur remède, mais voilà tout ! — Est-ce suffisant ? je vous le demande ? — Ce n'est pas un prix, mais bien un remède qu'il faut donner. — Donc, si le choléra existe toujours, c'est la faute du gouvernement!
Je ne veux pas être excessif, mais cependant il faut bien parler des inondations ! On se contente de les subir, on ne fait rien pour les combattre»
La maison Robert Macaire et C^ 283
Les savants les prévoient^ mais la science et le gouvernement n'ont rien de commun; et d'ailleurs, si les villes étaient éloignées des fleuves, elles n'auraient pas à en souffrir! allez dire cela au gouvernement, il vous rira au nez, et cependant... avouez que c'est sa faute !
On a beaucoup parlé de la direction des ballons, mais qu'a-t-on fait pour eux? De ce nouveau moyen de locomotion, cependant, tout un monde nouveau doit sortir! Il n'y aura plus de distances ! plus de frontières f Les impôts mêmes deviendront insaisissables! La terre deviendra la banlieue de l'air dans lequel il y aura des villes flottantes, — et la terre alors pourra être tout entière livrée à l'agriculture. Pourquoi cette négligence dans l'acquisition de cette richesse? C'est la faute du gouvernement!
Vous parlerai-je des modifications étranges apportées à la langue française } la première langue du monde! Ne devrait-on pas réagir contre l'abus de ces mots communs et barbares employés de nos jours ? Que signifient, entr'autres, ces locutions que ne dédaignent pas nos meilleurs écrivains : Ous qu'est mon fusil? — Je me V demande! — Je la trouve raidef — Tu vas me Vpayer, Aglaé! — Vépidémie fait merveille^ etc. — De mon temps on était plus châtié dans son langage, et si aujourd'hui ces expressions sont devenues populaires, c'est la faute du gouvernement!
Aussi, messieurs, dans notre affaire je vous demanderai une excessive retenue, car si le gouvernement s'en mêlait, ce serait la dernière faute qu'il aurait à commettre !
TOUS
Adopté ! Bravo !
ROBERT MAC A IRE
Messieurs, la séance est levée^ vous pouvez passer
à la caisse ! (Les actionnaires sortent.) Eh bien ! qu'eo
dis-tu, Bertrand?
BERTRAND
Je dis, je dis qu'à la caisse on n'aura pas de quoi payer les dividendes.
ROBERT MACAIRE
Imbécile! on les paiera à domicile en touchant les nouvelles actions î
BERTRAND
Patron i.vous êtes un grand homme, vous iret loin î
ROBERT MACAIRE
Oh f en Belgique seulement. — Si j'ai le temps !