JULES FAVRE
Hélas I cher monsieur, penser n'est rien î — Tout réside dans l'accouplenient des mots, le maniement des tropes, l'équilibre des périodes !
Parler est le grand point et le grand art !
Et quant à moi, lorsque j'ai quelque matière politique ou judiciaire à examiner et à produire, je ne me préoccupe — ni de ses origines historiques, — ni de ses points de contact avec les diverses idées de l'esprit humain, — ni des conséquences politiques ou sociales qu'elle peut engendrer. — Je me contente d'y introduire certains lieux communs rafraîchis, dont le développement précipité et véhément, mélangé du cliquetis retentissant des mots les plus sonores, — déconcerte et ravit l'auditoire!
Et tout de même que vous n'êtes pas sans avoir assisté à ces jeux prestigieux du cirque dans lesquels un jongleur rompu à toutes les finesses de son art, lance à travers l'espace une superbe plume empanachée qui monte vers la voûte, puis redescend et retombe juste sur le nez de l'histrion; -^ de même
La maison Robert Macairc et C* 291
l'orateur, tel que je le comprends, lance sa période avec une apparente spontanéité. — On craint qu'elle ne soit perdue et qu'il se trouble... La victoire, en haleine, n'a pas assez de bravos lorsqu'elle vient lentement s'enrouler dans une queue majestueuse! — Auditoire du cirque, auditoire de tribune, — charmants mortels! vous n'avez pas aperçu que l'histrion et l'orateur avaient caché une balle à la tige de la plume ou de la période, et avez pris pour supériorité de l'exécutant ce qui n'était tout au plus qu'un agréable secret de prestidigitation !
(Il s'incline et sort.)