MADAME BENOITON, M. PRUDHOMME
M. PRUDHOMME, tenant un bébé dans ses bras.
Le voilà! le voilai Qu'il est joli! c'est tout mon portrait.
MADAME BENOltOÏ^
Votre portrait! mais il n'a pourtant pas de lunettes I
Mé prUdhommë
Eh madame! en naissant je n'en avais pas!
madame BËNOltON
En êtes vous sûr ?
6o Paris pantin
M. PRUDHOMME
Ne plaisantons pas avec mes lunettes, elles m'ont toujours fait voir clair dans tous les événements de la vie; mais regardez donc cet enfant comme il est joli ?
MADAME BëNOITON
Puisqu'il vous ressemble.
M, PRUDHOMME
Quand il sera grand qu'en ferons-nous ?
MADAME BËNOITON, prenant Tenfant.
Ah ! moi, j'ai mon idée. — Il sera zouave pontifical.
M. PRUDHOMME, le reprenant.
Vous changerez probablement d'idée plusieurs fois d*ici sa majorité. Remarquez que c'est une position transitoire que vous lui offrez, moi j'en ferai un écrivain libéral, un journaliste.
MADAME BÉNOITON, le reprenant.
Merci ! pour qu'il se batte en duel tous les malins, non pas ! Pauvre bébé, — on me le tuerait ! J'aime mieux qu'il soit ministre.
M. PRUDHOMME, le reprenant.
Merci ! et si un beau matin les ministres deviennent responsables, il pourrait bien n'être pas en sûreté. Non, qu'il doive tout à son activité et à son travail ; j'en ferai un manufacturier !
Le petit'flls de M. Prudhomme 6i
MADAME BENOITON^ le reprenant.
Belle occasion I avec le libre échange I II sera ruiné avant d'avoir commencé ! Sans compter que^ ne pouvant plus avoir son usine dans Paris, il sera sans cesse éloigné de nous l — Et pourquoi ne vivrait*il pas tout de suite de ses rentes^ en faisant courir et en suivant les modes?
M. PRUDHOMME, le «reprenant.
Un petit crevé, n'est-ce pas } Un être inutile à la société! La plaie du siècle! Je ne m'attendais pas à cela de vous. Ayons pour lui de meilleurs sentiments. Ouvrons lui une carrière libérale^ poussonsle dans la magistrature.
MADAME BENOITON^ le reprenant.
Voilà ce que je ne souffrirai pas! Il ne sera plus à nous^ le palais nous l'enlèvera, et les assassins nous le tueront : et puis un magistrat c'est trop grave, je n'oserai plus Tembrasser ! j'aime mieux qu'il soit musicien.
. ,M.. PRUDHOMME, le reprenant.
Ahl pardieu ! voilà bien une idée de femme; musicien I un pianiste, n'est-ce pas? pour faire danser! Un compositeur de grandes duchesses, n'est-ce pas ? Ou bien un ténor, qui se fait chuter en province^quand il n'arrive pas à se faire chuter à Paris? Merci bien, j'ai pour lui d'autres ambitions^ et cer-
t2 Paris pantin
tainement il n'est pas de plus bel état que celui d'agriculteur I
MADAME BENOlTONy le repreuaot.
Agriculteur ! Laboureur I Vous êtes fou ! 11 poussera la charrue, n'est-ce pas, et sèmera des colzas! Il aura de grosses bottes crottées et une blouse pardessus son habit ! Avec des mains calleuses et une barbe non faite! Il fumera... la pipe peut-être! pouah I C'est affreux ce que vous dites là. — Il sera poëte, voilà !
M. PRUDHOMME, le reprenant.
JamaisI Jamais^ madame, un descendant des Prudhomme ne sera un Parnassien I Un sonneur de sonnets, un aligneur de rimes ! Vous voulez donc qu'il devienne improvisateur à TAlcazar ? Non , Non ! (L'enfant crie.) Vous voyez ! il m'approuve !
MADAME BENOITON, le reprenant.
Vous lui avez fait mal.
M, PRUDHOMME, le reprenant.
Moi, faire souffrir un être sans défense I Y songez V0US3 Madame! Mais c'est mon bien, c'est mon sang! Il est à moi.
MADAME BENOITON, le reprenant.
Il est à ma fille, Monsieur,! je ne vous savais pas si égoïste ! — Je le remets dans son berceau. Cher petit, voyez, il paraît se plaindre de vos brutalités !
(Elle le met dans son berceau i)
Le petit -fils de M, Prudhomme 63
M. PRUDHOMME
Ainsi je ne suis plus rien moi, ici ? On me refuse les caresses de mon petit-fils? C'est bien! Cette dernière souffrance était réservée à mescheveux blancs I Je n'ai plus qu'à me retirer.
(Une voix au dehors.)
Madame ! madame î votre fille vous demande !
MADAME BENOITON, sortant.
J'y cours ! Est-ce qu'il y en aurait encore un ?
Elle sort.)