‹ Paris PantinChapitre 40 sur 122 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

DEVILLE, DESCHAMPS en blouse, sa casquette à la

main.

(lisse font de grandes salutations.] DEVILLE

Monsieur le Rat Deschamps^ votre humble serviteur !

DESCHAMPS) voix de paysan normand.

Ben obligé, monsieur Deville, j'ai l'honneur De vous en dire autant! et madame Deville Va-t-elle bien? ainsi que la petite fille?

DEVILLE j avec empressement.

Bien, très-bien I mais je veux vous demander céans Comment va la santé de madame Deschamps ?

Votre aîné doit avoir toujours de la malice ? Et le cadet, est-il encor chez la nourrice?

Parlez-moi d'eux, après nous parlerons de moi. .

DESCHAMPS

Parlons de vous d'abord, c'est l'important, je croi.

DEVILLE

Vous le voulez ? Eh bien ! il faut nous mettre à table.

[\h se mettent à table. Deville verse à boire pendant tout le repas. Deschamps, le nez dans son verre, feint de s'enivrer.)

Et d'abord, goûtez-moi de ce vin délectable : Cest un petit nectar^ mûri sur les coteaux Qui dominent Suresne^ Argenteuil et Puteaux.

Il est pur! Comme moi, du reste, en politique. J'eus toujours grand souci de la chose publique! — Petit, j'aimais déjà Tordre! les régiments Me voyaient suivre au pas les tambours éclatants... Je les suivais, ma foi! jusque dans leurs cantines.

DESCHAMPS^ posant son verre.

Et le commerce?

(il reprend sou verre.) DEVILLE

J'ai visité nos usines^ Celles de suifs surtout^ ou bien de chocolats ; Puis de la halle aux blés j'ai rongé quelques sacs, Et que de fois du jour les lueurs matinales M'ont-elles réveillé dans les Halles-Centrales î

DESCHAMPS, même jeu que plus haut.

Vous n'avez, je le vois, pas perdu votre temps. Et de l'art, qu'en pensez- vous de l'art ?

DEVILLE

Dans les moments De repos, j'aime assez d'excellente musique ! Il faut l'encourager. Non pas que je me pique D'être grand connaisseur^ mais sans cet art si beau Nous fabriquerait-on des cordes à boyau ?

Où serait le papier sans la littérature ?

Le rat DevHle et le rat Deschamps io3

Et la toile, la toile aussi, sans la peinture ? Il faut encourager les arts !

DESCHAMPS^ même jeu.

C'est fort bien dit!

Aucun de ces sujets ne vous laisse interdit.

Vous avez fait, je vois^ Tétude spéciale De ce dont peut avoir besoin la capitale.

Les champs ont-ils pour vous la méiiie affection? Comment entendez-vous, monsieur^ l'instruction ?

DEVILLE

Moij je la veux gratuite ainsi qu'obligatoire! Que chaque paysan ait plume, encre, écritoire, Et sache s'en servir! Qu'il lise nos auteurs^ Qu'il puisse devenir un des grands orateurs Du pays î et qu'il donne au pays s^ parole D'envoyer ses enfants chez le maître d'école !

DESCHAMPS

Le labourage?

DEVILLE, vivement.

Il faut l'encourager aussi.

On fera des concours !

DESCHAMPS

Je vois dans tout ceci Que, pour représenter les rats, vous êtes l'homme Qu'il nous faut, libéral, actif, juste, économe!

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DEViLLEj l'embrassant.

Oh ! vous me ravissez ! Laissez-moi sans façon Pour vous remercier vous dire une chanson Sur un air très-connu, quoique peu poétique.

(Lui donnant un mirliton.)

Vous m'accompagnerez avec cette musique.

Allez ! faites raccord. Je vais improviser Sur l'air que Thérésa sut immortaliser.

Air : Rien n'est sacré pour un sapeur.

Deschamps fait la ritournelle et raccompagnement sur le

mirliton.

Ma faconde a su tous séduire.

Grâce à vous, je deviens puissant!

Vous me promettez de m'élire.

J'en serai très-reconnaissant, Et je vous rendrai cent pour cent.

Si j*ai l'un de nos ministères, Vous n'aurez jamais d'embarras, Car je détruirai les ratières Et je protégerai les rats !

DEVILLE

Enlevons donc la table et mettons-nous à Taise.

(ils enlèvent la table servie.) DESCHAMPS, prenant le fauteuil à droite.

Je prends votre fauteuil.

DEVILLE, prenant la chaise.

J'enlève votre chaise,

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Et nous allons danser

DESCHAMPS

Moîj j*aime assez cela !

DEVILLE

Sur un air du pays : Tra la la, tra la la !

Chantez, nous danserons.

DESCHAMPS

Je connais la romance De la soupe à l'oignon. — Écoutez, je commence I

Air nouveau de Lindheim :

Aie! aie! aie donc!

J'aime Taîl et Toignon, J'aime la soupe à i'huilc, L'macaroni qui file.

Le poisson et l'anguille, L'olive et le melon, Aie, aie, aie donc !

J'aime Tail et Toignon.

Pour faire cette soupe.

Que votre couteau coupe Mieux qu'un rasoir anglais !

Que Toignon, sous cette arme, Verse d*abord sa larme, Et puis la sèche après.

Puis mettez dans le beurre, Qui par avance en pleure,

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Ces oignons désolés ; Et que la fricassée frissonne courroucée Sur les fourneaux brûlés !

Qu'enfin Tonde écumante

A la friture ardente

Fasse faire un plongeon !

Telle est, simple et complète,

La meilleure recette I

De la soupe à Foignon !

(Entre chaque couplet ils dansent une bourrée.)

DEVILLE, à part.

Je crois que je le tiens !

DESCHAMPS, à part.

Il pense me tenir!

(Haut.)

Mon cher monsieur Deville, il faut vous avertir Que danser^ c*est très-bien; chanter, c'est mieux en< Mais que l'art oratoire est un art que j*adore; — A la Chambre des Rats qui parlera pour vous ?

DEVILLE

Allons, vous plaisantez ! — Je le dis entre n'fius^ Je suis, je le confesse, un orateur factice,

(Mystérieusement, )

Mais je possède un truc !

Le rat DeviUe et le rat Deschamps i o\)

DESCHAMPS, étonné.

Un truc ?

DEVILLE

Une malice, Si vous voulez ; je sais contrefaire les voix Des acteurs renommés que j'ai vus tant de fois. De chacun d'eux je sais la note dominante.

Écoutez! je rendrai la Chambre confiante Lorsque Félix dira: (i) * Sapristi! je voudrais^ « Messieurs y cke^ les enfants trouver plus de progrès « Les enfants! on leur fait un faux tableau du monde « Sapristi! le régent qui les flatte ou les gronde, « Sapristi! lefait~il en bon père, en ami?

« Ou bien ne fait-il pas sa besogne à demi? »

DESCHAMPS

Évidemment ce son imite à s'y méprendre Celui que prend Félix.

DEVILLE

Maintenant^ je vais rendre Une interruption, dans ce parler gouailleur Qu'au Gymnase a choisi le comique Lesueur :

« Corbleut ce que nous dit monsieur le commissaire « Au sujet de la loi, ne fait pas notre affaire! » La Chambre rit et la loi passe^ tout est là ! Faut-il prendre la voix naïve? Eh bien I voilà

(i) Imitation de la voix de Félix , du Vaudeville. —Les imitations sont en italiques et guillemettées.

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LAURENTqui se lamente : « Oh! que n'affreuse histoire

« Oh que ne souffre! O Dieu / que ne youdrais bien boire! »

Le verre d'eau sucrée est soudain apporté.

Aimez- vous mieux la voix d'un acteur emporté?

« J* aimerais fort, messieurs yqu^ on inexpliqué et qtC on tranché

« Dans le vif! Vennemilj'en poudrais une tranche

a Je suis de ceux qui vont tout droit à Vennemi

« Et je ne fais jamais les choses à demi!

a . Car je l * écraserais tout comme une meringue I »

Vous avez reconnu celui-là, c'est Mélingue.

Pour lui répondre, il faut un orateur banal

Et lent. — Je vais alors prendre la voix d'ARNAL :

<iAh! mais, monsieur, pardon ! vouspasse^ la limite !

« Comme dans une pièce ayant quelque mérite,

« Un vaudeville ancien^ PASsÉ-MiNuiT,ye crois j

« Je vous dirais : Monsieur, mais», . vous mette\ du bois » '

DESCHAMPS

Eh bien ! j'en dis autant; vous abusez, compère,

Je ne crois pas en vous, vous croyant peu sincère :

Je me méfie assez de vos intentions;

Vous pouvez faire ailleurs vos imitations I

Mon cher monsieur Deville, enfin , qu'il vous souvienne

Qu'ayant par tropde voix, vous n'aurez pasla mienne.

(il 8orU) DEVILLE

Oh ! malheur I Cependant il me reste un espoir:

(Au public.)

Messieurs! puis-je compter sur Votre voix ce soir?

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