ALFRED DE GASTON
Rien, monsieur le président! absolument rien,' C'est une affaire ténébreuse.
(Avec volubilité et s' interrompant de temps à autre pour tousser.)
Messieurs, vous avez inscrit deus dates du quinzième sièc}e, qui, quoique se rattachant à des faits se passant dans deux pays différents, l'un àl'prienr^ l'autre à l'occident, n'en ont pas moins entre eux une grande similitude...
(Murmures dans rauditoire. - — Interruption.) (Lentement avec politesse.) . .: /
Mesdames, vous savez que ma bonne volonté vous est tout acquise, que je. suis tout entier à votre dévotion; mais cette bonne volonté, si grande qu'elle soit, échouerait, si vous ne m'accordiez quelques instants. du silence le plus absolu,
(Le ailence.se rétablit ) .
(Reprenant avec volubilité.)
Le siège d'Orléans est levé !
Charles VII est sacré à Reims ! • -
Jeanne d'Arc, qui n'était qu'une héroïne, devient
un martyr ! La France est délivrée de l'invasion étrangère ; mais^ en Orient, Constantin Paléologue meurt sous les murs croulants de Byzance^ qui va devenir Constantinople.
Vous avez écrit 1431 — le supplice de Jeanne d'Arc^ et 1453 la prise de Stamboul par Mahomet II.
Nous quittons le Moyen Age pour entrer dans la Renaissance t
(A ce moment il enlève son bandeau et bat un jeu de cartes.)
Maintenant, mesdames, vous avez : 8 de pique, 7 de cœur^ 9 de carreau, roi de trèfle^ dame de cœur, as de cœur^ 8 de carreau.
Et vous, monsieur : as, 7, 8, 9, iode pique, 7 de carreau et roi de trèfle !
Quant au chiffre pensé! d'après mon calcul :
(AxB = CxD— D„.) Le nombre est 17.
Monsieur, regardez vos dominos — Madame^ comptez vos bagues ! —* Monsieur I... Oui, vous, monsieur, fouillez dans votre porte*monnaîe, et comptez vos louis...
17,.. Partout 17 ! — Dominos 17. — Bagues 17. — Louis 17 î...
Ne m'en veuillez pas, . monsieur, ce n'est pas moi, c'est la science et le hasard qui ont fait ce >eu de mots!
(D«» Gaston salue pt sort. — L'auditoire applaudit.)
Le procès Belenfant^des- Dames 143
LE PRÉSIDENT
Si Ton applaudit encore,, je vais faire évacuer la salle. (Après un silence.) Cette déposition est accablante. — Faites entrer le témoin EmiledeGirardin,
(Agitation dans l'auditoire.) (m. de Girardin entre.)
LE PRÉSIDENT
Monsieur de Girardin^ nous savons que vos nombreuses occupations politiques et littéraires prennent tous vos instants^ «mais^ en qualité de journaliste, nous avons cru devoir vous appeler afin d'éclairer la Cour dans cette affaire mystérieuse. Quelle est l'opinion de votre journal sur cette affaire?
EMILE DE GIRARDIN
L'opinion de mon journal est la mienne, et je la résume dans mes articles à trois sous la ligne.
Voici mon dernier article :
LA PAtX Et LA LIBERTE
Sans paix ) point de liberté I
Sans liberté^ point de paix ?
Qu'est-ce que la paix? — La formule de la Hr berté!
Qu'est-ce que la liberté?-^ L'expression delà paix \ , ^
La paix termine tout, dénoue tout, tranche tout, xësout tout^ fonde tout.
La liberté fondé tout, résout toul^. tranche tout, dénoue tout, termine tout!
Si donc, dans un État, l'on veut fonder tout, ré-* soudre tout, trancher tout, dénouer tout^ terminer tout,
11 faut employer la paix.
. , Il faut employer la liberté.
. La liberté sans paix équivaut à. la paix sans li- .bertéi • Paix, liberté I Liberté, paix ! Tout est là ! . A demain la seconde idée !
LE PRESIDENT
Ceci est d'une logique serrée !
E. DE GIRARDIN
Et maintenant, monsieur le président^ si vous me demandez^ ma seconde idée, elle émane d'une éiucubration littéraire que j'ai commise avec un homme du bâtiment, comme dirait Fanfan Benoiton. Je veux parler du Supplice d'une femme, — Voici : On crée ou l'on ne crée pasi — Si Ton crée, on est père ! si l'on ne crée pas, il n'y a pas de paternité. — La paternité implique la création. La création est là conséquence de la paternité ! — Paternité ! Création l tout cela se résume dans l'idée. L'idée est à celui qui est père. La paternité à celui qui a eu l'idée! *» Paternité! idée! création!
Le procès Belenfant-des-Dames 14b
Création! idée! paternité! Tout est làl Maintenant, je vais vous parler de mes DEUX SŒURS!
Dans les Deux SœurSy la pièce n'est pas dans le drame^ mais dans la polémique qu'elle a soulevée. On là sifHe ! — D'accord ! — Mais si elle est bonne, cette pièce? — Pourquoi la siffler? — Vous me direz : Est-elle vraiment bonne? — Je vous répondrai : Puisque j'affirme qu'elle est bonne, elle doit l'être! On ne me croit pas! — Je passe outre!
Mais admettez-vouSj monsieur le président, qu'un juge, comme vous, se permette... (Si le mot est trop fort, je le retire) — je veux dire : s'autorise de sa qualité pour trancher la question par un sifflet ? — En un mot, prenne parti pour le ministère public sans avoir entendu le défenseur du prévenu ? Ceci n'est ni dans la loi, ni dans la morale !
LE PRÉSIDENT
Un collaborateur vous eût épargné tous ces désa-* gréments ; vous eussiez tout mis sur son dos I
E. DE GIRARDIN
Merci! Dans le Supplice cTune Femme^ on m'a tout pris, même mon idée; je préfère des sifflets que je récuse à des bravos que je partage !
il ne m'appartient point de vous dire que vous avez raison!... Vous pouvez vous retirer. (E. de
Girardin sort. — Après un silence.) Cette déposition est
i4<^> Paris pantin
accablante ! Faites entrer le témoin Alexandre Dumas père.
(Alexandre Dumas père entre.)
Eh bien ! cher maître, que nous direz-vous de cette curieuse atiaire ?