I. HUISSIER
a cour.
sjuj^ apparaissant ù la fois,]
i52 Paris pantin
LE PRESIDENT
La parole est à M* Favre, avocat de la partie civile!
MAITRE FAVRE, fil parlo du pfosier, en grasseyant. — De temps en temps une espèce de toux vient émailler son discours.)
Messieurs! c'est avec un profond sentiment de pitié et de compassion que je prends la parole au nom de Tinfortunée victime dont vous avez va les traits tout à Theure. Un des apanages principaux de la femme est la beauté! la beauté qui fait naître l'amour! l*amour, qui se joue des mortels, il est vrai, mais qui est un des liens les plus puissants de la société! — Quand la beauté est perdue, c'est le soleil qui s'est couché, c'est l'ombre qui erre dans le crépuscule terne! c'est la nuit obscure, les ténèbres; — c'est l'oubli! — Bien plus, messieurs, c'est le mépris peut-être et sa hideuse cohorte : le soupçon, le dédain et Teffroi!
J'ai connu madame Pifardent à l'âge oîi les passions sont rutilantes et se précipitent dans Inexistence comme les flots tumultueux d'une mer en délire! Alors, elle était d'une beauté que je n'hésiterai pas à qualifier de remarquable : ses prunelles noires ressemblaient à deux îles volcaniques surgissant au milieu de lacs argentés; — son nez, quoique un peu fort, avait de la grâce et de Télégance; — sa bouche était si petite, qu'on l'eût vainement cher-
Le procès Belenfant -des -Dames ib'S
chée sur sa figure si le son de sa voix argentine ne fût venu guider les explorateurs... En un mot, Milo^ — le célèbre statuaire, — lui eût volontiers cassé un bras pour en faire sa statue. ..
LE PRÉSIDENT
Pardon, M* Favre^ mais Milo n'est pas un statuaire...
MAITRE FAVRE, vivement.
Eh! qu'importe à l'orateur! Qu'est-ce que l'exactitude des faits à côté de la perfection de la période et de la sonorité de la phrase?... Je continue. Un jour... une nuit plutôt, un homme... que je devrais appeler un monstre! sans motif connu, sans dessein avoués étranger à la localité^ trouve moyen de s'introduire dans la demeure de ma cliente et de la défigurer horriblement! La nature frémit de ces horreurs! Et que nous oppose-t-on à cette évidence? L'alibi! — L'alibi! Ah! messieurs, nous savons comme il est facile d'élever cette barrière, mais nous savons aussi comme il est facile de la renverser! En principe, il est avéré que, devant le crime, l'impossibilité s'évanouit. Ceci acquis, Belenfant est convaincu, et sa défense nous paraît impossible! Il était à cent cinquante lieues de là, au moment du crime, nous dira-t-on. Qu'importe! S'il a commis le crime! La justice ne fait pas de ces distinctions captieuses. A quelque distance que soit le criminel de la victime, la justice sait bien les rap-
procher! Messieurs les jurés, ne vous laissez pas prendre par ce moyen fallacieux de la défense : Talibi! Je vais le détruire par une comparaison prise sur vous-mêmes. Dans votre maison, vous êtes pères de famille? ici, messieurs, vous êtes jurés! — Mais, pour être jurés, en êtes-vous moins pères de famille? Une qualité exclut-elle l'autre? Il y a cependant un monde entre la vie publique et la vie privée. — Mais ce monde comment l*avez-vous franchi, ou plutôt comment la loi vous Ta-t-elle fait franchir? C'est parce que vous étiez honnêtes dans la vie privée que la loi est venue vous demander d'être honnêtes dans la vie publique. Et de même nous dirons : c'est parce que Phomme qui passait la frontière était criminel que nous l'accusons d'avoir commis le crime! Que nous importent les moyens? — La justice ne voit que le fait!
Messieurs, je vous ai tout à l'heure dépeint les traits de madame Pifardent, tels qu'ils étaient avant cet horrible forfait, que vous dirais-je de plus? Cette femme charmante, adorable, adorée, ce chef-d'œuvre du Créateur, est aujourd'hui quelque chose de repoussant! L'acide sulfurique, ce poignard liquide!... est venu labourer son gracieux visage et détruire en une seconde, ce que la nature avait mis quarante-trois ans, sept mois, et huit jours, à embellir et à perfectionner!
(Maître F.nvre se rassied. — Vive sensation.)
Le procès Belenfant 'des- Dames i53
LE PRÉSIDENT
La parole est au défenseur du prévenu.