MAITRE LACHAUD
Merci, monsieur le Président! — Mais, parce
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qu*un brigand, déjà neuf fois contumace a épouvanté nos départements pendant un quart de siècle, est-ce une raison pour annihiler par une seule sentence^ l'action puissante de la justice et soustraire cette illustre canaille aux neuf sentences précédentes, à ces neuf condamnations à mort évitées avec tant d'astuce et d*hahileté?
Eh! oui, messîeuisî Là est toute la question! Et comme on fait la part du feu, j'appellerai cela faire la part du crime ! (Avec des larmes dans la voix.) Oui, messieurs les jurés^ au nom de la société! au nom de la famille, au nom de la propriété foncière, au nom de la sécurité publique, au nom des lois qui veulent être exécutées, de la justice dont les arrêts veulent être respectés, — acquittez ce coupable! — Et puis alors, je serai avec vous pour poursuivre les neuf contumaces de ce misérable gredin!
(il se rassied.) BELENFANT
Ah!" mais dites donc, vous me la faites mauvaise!
Accusé , avez-vous quelque chcse à dire pour votre défense?
BELENFANT
Oui, monsieur le président, je demande l'indulgence de la cour pour mon avocat.
Le procès Belenfant-des-Dames i S 7
LE PRÉSIDENT
Vous avez tort de reprocher quoi que ce soit au célèbre orateur qui vous a défendu, il est de ceux qui ne combattent que pour remporter des victoires.
BELENFANT
Alors qu'on me laisse réciter mon mémoire.
LE PRÉSIDENT
Vous avez écrit vos mémoires?
BELENFANT
Oh I pas encore^ )e ne suis pas encore condamné, mais j'ai préparé ma défense.
LE PRÉSIDENT
Nous vous écoutons.
BELENFANT, parlant comme s'il récitait.
Né de parents sans éducation , il ne m'en ont point donné. Je suis donc entré dans le monde avec moins de ressources que les autres. Si j'avais appris le dessin, j'aurais pu être peintre,* la musique, musicien; la mécanique^ mécanicien... On m*a appris à ne rien faire, et je n'ai rien fait.
Accusé, je vous ferai remarquer que vous vous éloignez de la question.
BELENFANT
Pardon, monsieur le président^ je suis au contraire dans la question jusqu'au cou... inclusivement. — Je continue : Si j'avais eu de Téducation, on ne m'accuserait pas d'un crime aujourd'hui^ et si j'avais 1 0,000 livres de rentes^ qui songerait à m'accuser de vol ?
LE PRÉSIDENT
Je ne saurais vous laissercontinuer sur ce ton; la défense philosophique n'est permise qu'aux grands avocats, les accusés ne peuvent et ne doivent que réfuter les faits de Taccusation.
BELENFANT
Eh bien, mettez que ce soit vous qu'on accuse, monsieur le président, qu'est-ce que vous répondriez?
LE PRÉSIDENT
Cette supposition est inconvenante.
BELENFANT
C'est ce que je trouve aussi! Il est très-inconvenant de m'accuser puisque je suis innocent.
C'est là votre moyen de défense.
BELENFANT
J'en aurais l)ien un autre; je n'aurais qu'à faire comme monsieur Langlois, le spectateur de la Porte-
Le procès Belenfant'des-Dames i5(
Saint-Martin, donner un coup de sifflet ! — Alors un agent viendrait, et, après m'avoir un peu étranglé, il me mettrait à la porte. Qu'est-ce que Je demande, moi, si ce n'est d'être mis à la porte ?
LE PRÉSIDENT
Accusé, ne faites pas d'actualités.
BELENFANT
Alors, je continue : Quoique sans éducation, j*ai cependant essayé, dans mes nombreux moments de loisir, de me faire une position dans la poésie, et je vais...
LE PRÉSIDENT, vivement.
Non! non! pas de poésie, Belenfant! pas de poésie, vous aggraveriez votre position !
BELENFANT
Mais c'est une chanson ! c'est ma complainte.
LE PRÉSIDENT
Raison de plus! Après le procès je. ne dis pas! Belenfant, asseyez- vous ! (Belenfant se rassied). Messieurs les jurés, le drame qui vient de se dérouler devant vous, et qui , en ce moment encore, laisse dans votre esprit des reflets sinistres, e^t de ceux qui déroutent complètement les théories immuables de la justice, par l'étrangeté de leur conception, la singularité des moyens et le mystère insondable qui entoure leur perpétration.
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C'était en l'année i863!
C'était l'époque oti les têtes fortement organisées pour le commerce ramassaient l'or à pleines mains. L'accusé, qui eût pu trouver dans son pays natal des ressources suffisantes pour conquérir une position sinon élevée du moins lucrative^ avait, depuis Tâge de deux ans, abandonné le toit paternel pour se livrer à des actes coupables dans des régions circonvoisines.
Car Belenfant avait eu au moins la pudeur^ dans l'accomplissement de ses nombreux crimes, de ne point en faire rougir son sol natal.
C'était d'ailleurs un homme vulgaire, qui ne comptait parmi ses ancêtres ni sabres^ ni décorations! La victime, madame Pifardent, est bien connue à Baume-Ies-Dames; c'est une femme distinguée, à la fois par sa beauté et son esprit, et qui réunissait dans son salon, — vous avez pu en juger par les témoins qu'elle a fait assigner^ — l'élite de la société contemporaine.
Quel lien mystérieux unissait une femme si accomplie à un homme si incomplet? Nous l'ignorons ! — car, au dire de la victime, le prévenu lui est inconnu et ne saurait aucunement appartenir à sa famille; — et, au dire de l'accusé, la dame Pifardent, serait sa tante, à moins que, de la part de celui-ci, cette appellation ne soit qu'une raillerie de * plus!
Une nuit du 3i février i86î, madame Pifardent
Le procès Belenfant-des-Dames 1 6 1
est trouvée dans sa demeure^ horriblement défigurée par une projection aussi instantanée que vigoureuse d'acide sulfurique. Car le criminel qui, pour satisfaire sa vengeance, eût pu employer le poignard, a préféré l'horrible moyen de Tacide sulfurique^ dont les effets sont indélébiles et incurables, sachant bien que les blessures faites par les armes blanches ont l'heureux privilège de se guérir rapidement.
Messieurs les jurés, je ne veux pas influencer votre conscience, je termine. Vous avez entendu les avocats, les témoins et l'accusé lui-même, je n'ai plus un mot à ajouter pour éclairer votre jugement.
Voici donc les deux questions auxquelles, vous aurez à répondre:
1® Belenfant est-il coupable d'avoir, dans la nuit du 3i février i863, jeté un liquide corrosif à la figure de la dame Pifardent ?
2* Le liquide corrosif était-il de l'acide sulfurique?
(La toile tombe.)
QUATRIÈME TABLEAU