CCCXXXII
Rapport du 6 messidor.
Esprit public. — Suivant les rapports de ce jour, il parait constant que, pendant la journée d'hier, le calme de cette grande cité n*a éprouvé aucune atteinte. Au milieu de tous les fléaux qui pèsent constamment et généralement sur les classes de la société sans distinction, tous les bons citoyens, quoique très fatigués, ne sont pas découragés ; confiants dans les promesses des représentants vertueux dont ils apprécient les travaux, ils attendent avec résignation un meilleur sort et des temps plus heureux ; tous soupirent après un gouvernement vigoureux, chéri de ceux qui ont à conserver^ et redouté par la multitude égarée pour qui Tordre est un désordre.
N'ayant encore pu bien saisir, dans les rapports de ce jour, toutes les différentes nuances de Tesprit public, relativement au nouveau mode de gouvernement dont les principes ont été proposés hier, dans notre rapport de demain nous nous réservons de transmettre les notions que nous [aurons] conçues sur un objet aussi intéressant.
Quelques inspecteurs annoncent qu'ils ont entendu dire que tous les assignats allaient perdre moitié de leur valeur^ c'est-à-dire qu'un de 100 livres n*en vaudrait plus que deux cents, et ainsi de suite.
Plusieurs agents déclarent que l'on dit dans le public que, si les denrées continuent toujours à se soutenir k un prix exorbitant, cela ne provient absolument que du défaut de confiance des gens de campagne aux assignats, et même du refus que font la plupart d'entre eux de les recevoir en payement.
Cafés. — Compère, en rendant compte de quelques entretiens dans les cafés qu'il a surveillés, rapporte que les citoyens, après avoir parlé de la hausse et de la baisse des matières d'or et d'argent, disaient : a II faut avoir du courage et de la patience ; ce n*est qu'au fur et à mesure, ajoutaient-ils, que la Constitution s^organisera, que le prix des denrées diminuera et que Tabondance renaîtra avec la confiance. »
Spectacles. — Tranquilles et calmes
Bourse. — Quatre inspecteurs annoncent que la foule sur la place était telle que rentrée de la Bourse en était obstruée ; les matières
d*or et d'argent ont beaucoup baissé de prix. Les inscriptions ^e sont faites à 28 pour cent de bénéfice.
Surveillance. — ....Hubert rapporte qu hier, sur neuf heures et demie du soir, un particulier, tombé de faiblesse et expirant de besoin sur le boulevard, au-dessus de la porte Saint-Martin, a été relevé par la garde et mis sur un brancard ; il y a expiré. Il a été conduit chez
le commissaire de police de la section
Beurlier, Le Roux.
(Arcb. nat., F » « III, Seine, 16.)
Journaux.
Messager du soir du 7 messidor : « Nous avons appris que c'est le révolutionnaire (^oinmingc, chargé jadis de la police de ses frères et amis les Jacobins compris dans son arrondissement, qui a voulu senir un plat de son métier au citoyen Souriguèrc, Tauleur du Réreil du peuplc\ en le faisant arracher de son domicile ; le i)rélexle de cette arrestation arbitraire est que le citoyen Souriguère était Tami d'un négociant honnête, qui préféra sacrifier sa fortune et son commerce plutôt que de prêter le serment monacal et antipatriotique que Sa Majesté catholique le roi d'Espagne exigeait des sujets de Sa Majesté très chrétienne le roi de France, mais qu'un de nos sots de nouvelle date accusait de brigandage. Mons Comminge, qui s'imagine encore être au temps où, sous son bonnet rouge, il [)Ouvait impunément sceller, arrêter, questionner, inventorier et oin))astiller les citoyens honnêtes, n'a pas, comme on le présume d'un ancien commissaire de la section de la Montagne, use de beaucoup d'égard envers le grand ennemi commun. Les lettres, les assignats, la prose et les vers, tout a été soumis au jugement de l'inquisiteur, qui, sans prévenir le commissaire de la section où le citoyen Souriguère est domicilié, comme les lois lui en faisaient un devoir, a enlevé ce bon citoyen et ne lui a pas même permis d'informer sa famille et ses amis du nouveau domicile qu'on lui préparait. La nuit même, sur les deux heures, rhonnête commissaire de police a fait rendre au citoyen Souriguère ses assignats, son portefeuille et sa liberté, en s'excusant sur sa méprise. Jusqu'à quand un fonctionnaire public pourra-t-il impunément priver de sa liberté un citoyen domicilié, et dont la probité et le patriotisme sont reconnus? » — Dans son numéro du 2 tliermidor suivant, le même journal publia une lettre sans date de l'auteur du Réveil du peupla au Comité de salut public, où il se défendait contre ses accusateurs. — Gazette française du 7 messidor : « L'état du change est ordinairement le thermomètre de l'esprit public, et de la confiance que l'on a au gouvernement. Il n'est donc pas inutile d'observer qu'il est aujourd'hui à peu près tel qu'il était hier avant le rapport de M. Boissy d'Anglas. On assure que le prix des louis était ce matin de 700 livres dans la Forêt noire. » — Messager du soir du 9 messidor : « Le Cri du peuple^ chanté le 5 messidor sur le théâtre de la rue Feydeau par le citoyen Gaveaux, paroles et musique du citoyen l'Elu, de la section de la Halleau-Blé :
!• Sur Soorignéro et le Réveil du peuple, voir 1. 1, p. 410 et 637.
[24 JLiN n95J
Egorgeurs, votre heure dernière A sonné ; pâlissez d'effroi.
Vous avez trahi notre foi, Tyrans, rentrez dans la poussière :
Allez dans le séjour des morts, Ivres de sang, pleins de remords.
Finir votre horrible carrière.
Oui, nous jurons votre trépas.
Hommes féroces.
Brigands atroces, Vous ne nous échapperez pas.
Ainsi que, dans une prairie.
Des tigres, de rage écumants.
Sous les yeux des pasteurs tremblants
Déchirent une bergerie ;
On vit ces monstres dévorants.
Egorger nos plus chers parents
Pour assouvir leur barbarie.
Oui, etc.
O vous, mânes de Tinnoccnce, Sacrifiés par ces bourreaux, Levez-vous, sortez des tombeaux ; Voici le jour de la vengeance ; Frappez tous ces monstres hideux ; De ces cannibales affreux ; IIAtons-nous de purger la France.
Oui, etc.
En vain, vous croyez a'ous soustraire Au châtiment qui vous est dû.
Mais le sang que vous avez bu, A marqué votre tète altière; Partout vous serez reconnus ; Bientôt vous n'existerez plus ; C'est le vœu de la France entière.
Oui, etc.
Législateurs justes et sages.
Qui cimentez la liberté
Sur les droits de l'humanité.
Vos noms vivront dans tous les âges !
Nous faisons serment de périr
Plutôt de laisser rétablir
Le règne des anthrop(»phages.
Oui, etc.