DE LA FRANCE
On lit dans le Journal officiel :
Plusieurs journaux reprochent au gouvernement de suivre une politique indécise et de compromettre la défense par ses hésitations. Ils Taccusent aussi de ne pas mettre le public incessanunent au courant de ses espérances et de ses moyens d'action, et de garder quelquefois pour lui les dépêches qui lui parviennent.
Le gouvernement n'a pas de prétention de faire toujours ce qui serait jugé le meilleur par chacun de ceux qui ont le droit et le devoir de contrôler ses actes. S'il voulait réaliser cet idéal, il serait forcé de faire à la fois plusieurs choses contradictoires. Ce à quoi il s'efforce, c'est d'accomplir sans arrière-pensée la n. i
lourde tâche qui pèse sur lui, et, sur ce point, son programme est simple : combattre l'invasion étrangère jusqu'à ce qu'il l'ait repoussée par la force ou par un arrangement honoraJ[)le. Ce programme, par lui formulé dès les premiers jours, n'a pas ce^sé, ne cessera pas d'être le sien. Paris fùt-il seul à résister, le devoir continuerait à l'imposer. Mais, grâce à Dieu! malgré ses fortunes diverses, l'effort de la province s'unit au nôtre et se prononce chaque jorn* davantage. Là aussi, aux ruines de l'empire la république a fait succéder des années improvisées qui s'affirment par leur héroïsme. Dans la douloureuse situation où nous sommes, nous ne pouvons retracer l'histoire glorieuse de leurs combats de chaque jour sur 4ous les points du territoire. L'imperfection de nos conununicalions ne nous j)ermct de recueillir que des renseignements incomplets, et nos concitoyens voudront bien ne pas exiger de nous des détails qui ne nous parviennent pas.
Quand nous recevons des dépêches, nous ne gardons pour nous que les appréciations confidentielles; nous avons toujoiu's publié, et .nous publierons toujours les faits qu'elles renferment. De ces faits constants, il résulte pour tout esprit impartial que la nation accepte résolument la lutte et qu'elle ne se laissera pas dominer par l'étranger. Qui aurait pu croire, il y a quelques semaines, que nos jeunes recrues de la Loire arrêteraient, par dix jours de combats, les bandes victorieuses de Frédéric-Charles, du prince de Mecklembomg ^t du prince royal de Saxe? Non-seulement elles les ont tenues en échec, mais elle? les ont fait reculer en leur infligeant des pertes considérable?.
Elles forment une armée intacte prête à donner la main à Briant vers l'ouest, à Bourbaki au sud, alors que le général Faidherbe, dont chacun sait la distinction et le com^age, opère du côté du nord. Telle est notre situation résumée en quelques mots. Nous ne dissimulons ni sa gi^avité ni ses périls, mais nous disons qu'elle est simple, et qu'elle nous impose l'obligation de tenir et de combattre. Depuis trois mois Paris accepte les plus diu-es souffi^nces, et sa constance grandit avec répreuve. 11 sait qu'il peut soufi&iir davantage, et i^epoH^se
PABIS PKKDANT XE SIÈGE. . S
avec Jidrreur l'idée d\iiie capitulation que ^la cminte dé cette aggravation lui arraokerait.
Le gouvernement n'a d*autre mérite que de s'associer à oe sentiment ^ de se faire l'exécuteur de cette volonté. Il est résolu à y mefttre toute son énergie, et il ne demande d'autre récompense que de n-ètre pas indigne du dévouement civique de ceux qui lui ont donné leur confiance. Il combattra avec eux, et, il en a le ferme espoir, avec eux et par eux, il vaincra. L'ennemi qu'il sagit de repousser est puissant; mais quelle que soit sa force, elle e^ moins grande que cefle de la nation française; et quand Paris, quand le gouvernement de la défense nationale ianinonoent leur inébranlable dessein de combattre et de vaincre, ils peuvent affirmer, sans craindre de se tromper, qu'ils ont pour eux la France tout entière, et qu'avec la garde nationale, la garde mobile et l'armée ils réussiront dans leur sainte entreprise.
La Bot© du. Journal officiel nous donne de ces bonnes raisons sur lesquelles il n'y a rien à dire et qui pourraient aussi opportunément n'être pas données. La situation est difficile, les liomniies ont fait ce qu'Us ont ,pu. Cela est connu et admis de tout le monde. Personne ne doute de la bonne volonté des hommes, personne n'ignore que ce qu'ils ont pu n'^ pas été brillant. Le génie a manqué.
C'est un grand sujet de regret, ce ne serait pas tout à fait un iégitime sujet dereiproche. Nul n'est tenu d'avoir du géaiie, pas même lorsque d'on s'est proposé pour faire en ce genre des miracles. Il y a des époques où tout le monde est persuadé de posséder le plus grand mérite et s'ofiFre à jouer triom-, phalement avec l'impossible, le véritable, l'unique impossible étant de ne pas triompher. M. le maréchal Le Bœuf a eu cette conviction-Jà, qui était l'idée de
TEmpire. Dans le moment que M. le maréchal Le Bœuf voyait fuir son illusion, les illustres députés de Paris, MM. Favre, Crémieux, Glais-Bizoin, Ferry, etc., se sentaient absolument capables de rétablir les affaires et les prenaient en main très-gaillardement, comme on Ta vu, attendu qu'il est impossible que la République ne triomphe pas, surtout conduite par MM. Ferry, Crémieux, Glais-Bizoin, Favre, etc., lesquels sont l'amour des peuples et l'espérance du monde. Le Journal officiel en est encore persuadé. 11 nous le dit, selon sa fonction qui est de nous le dire jusqu'au dernier jour et jusqu'à la dernière minute. Merveilles à Paris, nous en sommes tous témoins ; merveilles en province, les pigeons l'attestent : a Là aussi, aux ruines de l'Empire, la République a fait suc-^ céder des armées improvisées qui s'affirment (?) par leur héroïsme. »
Il faut avoir beaucoup de pitié et beaucoup de clémence pour les époques où tout le monde est plein de génie, où les officines d'avocat, les coulisses des théâtres, les boutiques de libraires, les bureaux de rédaction, les cafés et les cantines regorgent d'hommes imiversels, tous également certains de sauver le pays, moyennant quelque petit appointement. En fait de génie militaire, que peuvent à bon droit se reprocher le ministre impérial Le Bœuf et le ministre républicain Gambetta , et dans toutes les autres branches du génie de gouvernement tous les autres ministres impériaux et tous ^les autres ministres républicains, et des deux côtés^ ces couches remuantes que l'on appelle le peuple politique ?
Depuis un demi-siècle, le genre humain politique n'est guère que le même faquin ou le même sot tiré à plusieurs milliers d'exemplaires. La pauvre espèce humaine gémit sous ce mille-pattes qui l'avilit et la gruge. Elle attend un homme qui tire l'épée pour faire enfin ce qui est la seule vraie gloire de l'épée : obéir à la vérité, déchirer l'erreur.
Il est certain cependant, comme dit Y Officiel^ que rien n'est perdu. La raison qui fait que [rien n'est perdu, l'O/^cie/ ne la dit pas et ne la connaît pas. Rien n'est perdu parce que les événements, à l'insu et CQntre la volonté de ceux ^qui les brassent ou plutôt les tripotent, forment tout à la fois et l'homme que le véritable peuple attend, et le peuple dont cet homme aura besoin. Dans ce siècle de machines, les événements sont comme les rouages inconscients d'un mécanisme immense et mystérieux. L'ingénieur se cache. On ne saura son nom que lorsqu'on verra son ouvrage, et alors l'acclamation de l'humanité saluera Celui qui fait les mondes.
Oserons-nous dire que tout ce qui se passe depuis cent ans est ce que l'on appelle ^^vulgairement une lessive ? Et pourquoi ne le dirions-nous pas? L'œuvre est assez forte pour élever le mot à sa hauteur. Une telle lessive vaut bien une création. Mille souillures qui apparaissent à la surface de la formidable cuve, sont des parcelles immondes qui se détachent. Cette ■écume sera enlevée. En ce moment elle couvre tout, mais déjàellene tient plusàrien; et ce qui sortira de la cuve en sera tiré autre qu'il n'y fut mis, c'est-à-dire nettoyé, pur, salubre, préparé pour de nobles usages.
U y a comme une mystérieuse attente de ce bienfait d*aiïs la patience invincible avec laquelle la France supporte et même bénit les douleurs de Topération. EU^ veut être lavée, elle veut renaître, elle veut res^ plendir, et elle a foi dans le succès de la a sainte entreprise d sans avoir aucune foi dans les homme» qui en ont la conduite, lesquels, en vérité, ne sont pas dignes, et, en réalité, ne conduisent rien.
Sainte entreprise ! G*e8t le Journal officiel lui-même qui écrit ce mot étrange dans ses eolonnea^. Comme il est vrai ! Et comme il ne le sait pas !
On escompte l'histoire, on se décerne des couronnes dont il ne sera plus guère question au jour du véritable jugement. Qui a fait ce qui est fait? C^est im mouvement d'instinct et de multitude, dont nul ne peut discerner les causes. Presque partout la digue et le flot se sont également trompés. Les accoucheurs de la République croyaient mettre au monde la paix. Il» plupart de ceux qui hurlaient le cri de guerre ne voulaient point se battre. Les murailles de Paris seraient tombées d'elles-mêmes s'il leur avait été dit qu'elles tiendraient si longtemps. Jamais Dieu n^a davantage montré l'obstination de' ses miséricordes sur la France.
Depuis cent ans, l'histoire des Français n'est pas glorieuse, celle de la France l'est infiniment. Quelle autre nation soumise à de tels guides, renversée par tant de surprises et de séductions contraires de la gloire, de la prospérité, de l'esprit, de l'orgueil et de la honte, aurait pu espérer d'en sortir, comme le monde en aura' le spectacle, avec toute ea foi^ tout
son bon sens et toute sa. vertu ! Mais ceux qui s'attri* buent ici quelque chose, qui pensent que la France subit ce combat pour conserver les présents qu'ils lui ont fait et demeurer dans le cul-de-sac où ils encensent leur propre et imbécile idole, ceux-là ne connaissent ni la France, ni eux-mêmes, et n*ont pas le pressentiment de l'avenir vers, lequel s'élanceront nos drapeaux purifiés.