‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 2)Chapitre 118 sur 159 · I. F TRACAS T> !• T A H T S · texte numérisé non relu

I. F TRACAS T> !• T A H T S

Qu'appartient cette l)ravorie.

Pourqiioy faut-il que le Bourgeois Viole les ordres de nos rois ?

On ne distingue plus nos dames, D'avccque le commun des femmes :

Dès qu'une personne d'honneur Prend quelque Juppé de couleur, Ou dès qu'elle change de mode, Enfin, dès qu'elle s'accommode Dedans un estât éclattant, Une Bourgeoise en fait autant ; Elle s'ornera de panaches, Et s'appliquera des moustaches *, Dos postiches, des faux cheveux.

Des tours, des tresses et des nœuds, Des coëffes demy-blanche ou jaune, Où les toiles entrent par aune ; De ces beaux taffetas rayez.

Qui parfois ne sont pas payez, Car souvent tant de braverie 2 Cache beaucoup de gueuserie.

Tu festonnes de mes discours ?

Je voy ces choses tous les jours.

Et je sçay comme on se gouverne Parmy ce monde que je berne.

Regarde un peu derrière toy :

Ne croirois-tu pas, comme moy, Que cette femme, avec son lustre, Fust espouse de quelque illustre ?

> Voyez le Discours prirticuliev conlrc les fiJles et (es femmes découvrant leur sein et portant des moiistache's, itar P. Juvernay (Paris, 1640, in-8).

- Coquetterie, luxe de toilette.

C'est la femme d'un paticicr * ;

Cctio autre l'est d'un cspicier ;

Celle qui passe est boulangère;

Sa compagne est une mercière

Qui tient sa boutique au Palais :

Leurs maris sont-ils pas niais,

Et de leurs femmes bien esclaves,

De souffrir qu'elles soient si braves?

Comment faudra-t-il babiller

Une femme de Conseiller?

Et comment une Présidente?

Puis qu'une moindre Mercadante -,

Ou la femme d'un Procureur,

A plus que ces femmes d'bonneur.

Fy, fy, mon cber Amy, j'enrage,

Quand je voy ce mauvais ménage.

Les familles pleines de bien

Ne doivent pas s'espargner rien :

Il faut que la belle despense

Soit pour les femmes de naissance ;

Le Bourgeois à proportion.

Et selon sa condition,

Car enfin il est ridicule

(Jamais rien je ne dissimule)

Qu'une fille qu'on mariera.

Qui fille de marchand sera,

Et parfois marchand sans négoces.

Voudra que le jour de ses noces

Son pauvre père, sans pouvoir ^,

' Il y a pent-Ctrc une allu?ion ici ù la célèbre Mario Mignot, qui, veuve d'un i)<'itissier de Paris, avait épousé, en 16j3, lo maréchal de l'Hospital.

2 Marchande; mercadante, on ilalien.

^ Sans fortune.

:{()'•• M-; TUA CAS m: paiiis.

L'habille d'un riclie liabit noir,

Ou de moire, ou de ferandinc *,

Et désirera, la badine,

Toute excuse et raison à part,

D'avoir la Juppé de brocart,

« Hé quoy? dira-t-elle 6pleurde :

Madame telle, mariée,

Qui plus de bien que moi n'a pas,

A bien pris de plus hauts estais !

Que diroit-on de moy, mon père ? »

Là dessus, et parents et mère,

Tirent de luy, bon gré, mal gré,

De quoy s'habiller à son gré.

Et le mary, tout fol encore,

Qui nouveau marié l'adore.

Souffre ce grand vol qu'elle prend,

Dont à loisir il se repent.

Mais c'est assez sur ce chapitre :

Cherchons, pour faire un nouveau titre;

Traversons dans ce grand quartier,

Où sont mille gens de mestier.

LE VIN D ESPAGNE ET LA CROIX DU T I R 0 U E r2 .

Voicy le pays de Cocagne,

Où l'on boit le bon vin d'Espagne,

1 Étoiïe de laine ou de soie sur trame do laine.

2 Voyez ci-dessus dans Paris ridicule, les n»' xl et xli, avec les notes, a La Croix du Tiroir, ou du Tiroer, ou du Trahoir, du verbe trahere, dit Fr. Collctct dans son ouvrage intitulé la Ville de i'an'.y, parce que c'est le lieu patibulaire et des supplices. Brunehaut y fut tirée à quatre chevaux.»

Le doux liypocras, le muscat, Et rAlicant si délicat.

Sçais-lu quelle est cette fontaine ?

Ce n'est pas la Samaritaine ; C'est l'autre que tu viens de voir :

C'est icy la Croix du Tiroir.

Place où Tliemis punit le vice, Du honteux et dernier supplice.

Prcns garde, contre ce poteau, De l'aller casser le museau :

Ne t'es-tu point blessé la joue ?

C'est un voleur sur une roue.

Qu'on expose là quelque temps, Pour servir d'exemple aux passans.

Détournons de là nostre veuë, Et tournant dans cette grand'ruë, Qu'on nomme de Sainct Honoré, Sans l'un de l'autre estre égaré :

UN MAUVAIS LIEU QUE l'oN FAIT SAUTER*

Continuons nostre voyage Vers un pays assez sauvage.

J'entends la Butte de Saint-Roch, Où nous trouverons quelque escroc :

Mais d'où viennent tant de chandelles,

1 La prostitution publique, étant seulement tolérée par l'usage et prohibée par les lois, ne rencontrait alors aucune espèce de protection de la part des gens de police. Voyez, sur ces monstrueuses violences, qu'on appelait sauter un

b les Mémoires curieux sur l'histoire des mœurs et de la

frostilution en France au dix-septième siècle, par Pierre Dufour.

Dedans l'une de ces riicUcs i?.

Quel tintamarre ! quel Fabat !

Et comme diantre l'on s'y bat !

Ou de loin ma veuë est trompée, Ou je croy voir tirer l'espée A trente ou quarante brctteurs, Toujours du desordre amateurs.

Sçachons, de fenestrc en feneslre, A peu près ce que ce pent estre; Ce n'est pas un acte cruel :

C'est qu'on fait sauter un bordel.

Déjà par la fenestre on jette Et la paillasse et la couchette; On oit l'un de ces obstinez, Qui chante : « Coupez-luy le nez - !

C'est cette infâme créature Qui perdroit toute la Nature.

Et l'envoyroit à l'hospital.

En luy communiquant son mal.

Elle se sauve, la donzelle, Et puis une Yieille avec elle,

La butte Saint-Roch était, on quelque sorte un domaine consacré à la prostitution. Il existait encore, de nos jours, dans la rue d'Argcnteuil et dans les rues voisines, beaucoup de vilaines maisons qui n'étaient que des mauvais lieux- Dans la Desroute et l'Adieu des filles de joye, qui parut en 1660, on lit les vers suivants :

Adieu, Pont->'cuf, Samaritaine, Butte Snint-Koch, Pctits-C^.rrenux, Où nous passions des jours si beaux !

2 C'était un ancien usage, dans le peuple de Paris, que cette horrible mutilation du nez exercée sur les femmes de mauvaise vie. Les ruficns et les hommes dépraves, qui vivaient dans les mauvais lieux, avaient un talent particulier pour faire ces exécutions, avec un jeton aiguisé, sinon avec un méchant couteau.

Qui n'a que le cuir et les os, Et pas une chemise au dos.

L'une de coups est toute noire, L'autre saigne de la mâchoire, Et toutes deux, le sein tout nu, N'ont qu'une Juppé sur le eu.

Et se sauvent échevelées Dans les plus prochaines allées.

Cependant ces bons garnerneus Se saisissent des vestemcns, Et, sans sergent ni commissaire, Ils font eux-mesmes l'inventaire :

L'un emporte le matelas ; L'autre, les rideaux et les draps ; Ccluy-cy prend la couverture.

Et cet autre, quelque guipure ; L'un, si peu de linge qu'elle a ; L'autre, cassette et cectcra, Brise les vitres et les portes.

Fussent-elles cent fois plus fortes Que ne sont celles de l'Enfer, Force son cofTi-e avec un fer.

Et s'enrichit de vieilles nippes Qu'avoient amassé ces guenippcs \ Soit chez elles ou soit dehors, Aux despens de leur chien de corps.

Que cette avanture plaisante, Amy, me plaît et me contente.

Et voudrois qu'on cust à nos yeux Fait sauter tous les mauvais lieux !

' Nom injurieux qu'on appliquait aux prostitu(''OS qui no possédaient pas môme les nippes qu'elles portaient sur elles.

308 LE TRACAS D K PAIIIS.

Au moins, noslrc folle jeunesse, Qui se débaiiclic et qui s'empresse A voir ces infâmes beautez Qui font Icron d'impurctcz, Qui corrompent les belles âmes Avec leurs impudiques fiâmes, N'iroit plus d'un pas diligent Perdre son ame et son argent ; Et, par des laschetez iniques, Jamais, dans nos places publiques, On ne verroit plus nos cadets Finir leurs jours sur des gibets.

Certes, les maux qui nous arrivent.

Et qui de cent grâces nous privent.

Sont les suites des vanitez

Et de ces lasches voluptez :

L'une tous les thresors consomme;

L'autre rend beste, et corrompt l'homme.

Si, qu'ayant perdu la raison

Loin de maintenir sa maison

Dedans un lustre raisonnable,

C'est lui qui la rend misérable.

L'espouse qu'il a rencontré.

Suit le chemin qu'il a montré :

Si c'est un fils qui le contemple, Ce fils un jour suit son exemple :

« Vive, dit-il, les bons repas !

Mon pcre ne buvoit-il pas?

Si j'ay de l'amour pour les dames, N'avoit-il pas les mesmes liâmes?

Et comme il avoit de l'esprit.

Je suis les leçons qu'il m'apprit ! »

Avec ces infâmes maximes, On mené en triomphe les crimes :

En vingt ans, vous voyez chez vous, Tout aller sens dessus dessous; Après vostre mort, une veufve Dedans mille embarras se trouve, Et tous vos enfants vicieux Mangent tout et deviennent gueiuc.

Protite de cette morale; Ne suis pas cette loy fatale, Et quand tu seras retiré, Vis dans ton ménage asseurc ; Instruis tes enfans et ta femme, Et songe moins au corps qu'à l'amu ; Et, t'ayant ainsi pour miroir, Chacun sera dans son devoir.

Cependant avançons encores, Et ne soyons pas si pécores De nous fourer en cet endroit.

Où quelqu'un nous assommeroit :

Les valets, ainsi que les maistres, Jettent des grais par les fenestres ^, Et je prévoy quelque malheur.

Si ces gens font plus de rumeur ; Tel portera la folle enchère, Qui ne s'en interesse guère.

• Il y avait alors dans toutes les maisons un petit arsenal de pierres et de cailloux, qu'on gardait, suivant un ancien usage, pour s'en servir au besoin, en cas d'attaque. Ces dépôts "de projectiles survécurent quelque temps à rcnlèvement des chaînes qu'on tendait dans les rues pour faire des baiTicades.

Et, passant avec son falot, N'aura peut-cstre dit qu'un mot.

Donc, pour conserver nostrc vie, Ne liasardons rien, je te prie, Et, sages, nous tirans à part, Prenons ce chemin à l'cscart.

UN VOISIN A QUI UNE VOISINE DONNE IIENDEZ-VOUS POUR PASSER LA NUIT AVEC ELLE

Icy l'on ne trouve personne.

Voilà déjà minuit qui sonne.

Nous n'avons plus rien à cherclicr.

Car le monde s'en va coucher.

Toutefois, par ce clair de lune, Il faut encore busquer ^ fortune, Tout s'accorde à nostre désir ; Tu t'en vas avoir du plaisir.

Prenons un peu de patience ; Que pas un de nous deux n'avance 1 Ecoute ce coup de sifflet !

Cet homme sçait bien ce qu'il fait :

Déjà je voy d'icy paroistre Une maistresse à la fenestre, Qui crache, tousse avec éclat, Jette son pot plein de pissat, Pour voir si nul ne la regarde, D'autant qu'à tous deux il leur larde

' chercher. Scarron, dans le Virgile travesti .-

^neas, vous èlc; un sot,

Il faut aller busquer fortune.

Qu'ils ne soient ensemble tous deux, Pour joïier leurs beaux petits jeux.

As-tu veu de la mesme porte Sortir un grand bomme, qui porte, Une lanterne dans sa main ?

Je ne juge jamais eu vain :

Je le croy mary de la femme Que cet autre inquiet reclame, Et qui luy donne le signal Pour faire avec elle du mal.

Ce pauvre espoux, qui n'aime qu'elle, Croit son espouse bien fidcllc ; Et comme il est officier (Quoiqu'il soit un peu grossier) De quelque grand'maison voisine, Il s'en retourne à sa lésine *, Après avoir, dans sa maison.

Porté quelque provision.

Cependant la jeune folâtre, De ce beau galant idolâtre, Eu Pabsence de son espoux Luy donne quelque rendez- vous.

Yois-tu comme il passe et repasse ?

Les plaisants tours de passe passe !

Si tost qu'il aperçoit quelqu'un Pour son dessein trop importun, Toujours tremblant, il se relire.

Et n'ose ny tousser ny rire ; Pour Pautre, impatiente aussi, Tantost la voilà, la voicy ;

' C'est-à-dire : à loflice; à l'eudroit où il ramasse son butin.

312 LE TRACAS DE l'AlUS.

Elle se retire, ou s'avance Suivant la crainte ou respcrancc, Et voudroit, pour faire un peclié, Que tout le monde fiist couche ; Dès qu'elle voit une cliandelle, Je pense qu'elle est tout hors d'elle, Dans la crainte que son mary Ne coupe l'herbe^ au favory.

Enlin, Ton n'entend plus personne ; Le galant revient sur ses pas :

Ils se parlent tous deux tout bas, Elle descend, la porte s'ouvre, Et, dans sou manteau qui le couvre, 11 entre, sans faire du bruit.

Pour y passer toute la nuit.

Oh ! si, par un coup d'avanturc, Le mary de la créature, De chez son maistre revenoit, Et qu'allant chez luy de sang froid, Il decouvrist ce beau ménage.

Que deviendroit ce personnage ?

Ils croyent qu'ils ne sont pas veus.

Et nous les avons apperceus :

Regarde l'adresse des femmes.

Quand elles veulent estre infâmes ?

Est-il finesse que Dieu fit, Qu'elles ne mettent à profit?

Profitons de toutes ces choses !

' On dit encore j:)roverbialcment : Couper l'herbe sous le pied à quelqu'un, dans le sens de : contrarier, empêcher, déranger le projet de quelqu'un.

Page 1