‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 3)Chapitre 61 sur 120 · LA FOIRE SAI.NT-GERMAI.NV · texte numérisé non relu

LA FOIRE SAI.NT-GERMAI.NV

Arrestez! Certain jouvenceau Chez un Confiturier se glisse; Son dessein n'est que bon et bciiii^ Mais j'ay peur qu'il ne réussisse.

Car je remarque, à ses costez, De Pages fort peu dégoustez Une troupe bien arrengée, Et mal-faisante au dernier poinct :

Que pour eux il sort bien à poinct,.

Tenant a deux mains sa dragée, Qui 'des Pages sera mangée Et dont il ne mangera point '

Il ne sçait pas de quel Destin Sa confiture est menacée, Et qu'elle sera le festin De la gent à gregue troussée....

lia ! le voila dévalisé !

Dieux! qu'il en est scandalisé !

. Que son sucre, qui se partage Parmy tous ces demy-filous, Luy cause un estrange courroux, Et qu'à ses yeux reniplis de rage, Un Escuyer fouettant un Page Seroit un spectacle bien doux !

Que ces Gentils-hommes à pié Sont de nature peu courtoise l Que ces Damoiseaux sans pitié, Pour peu de chose, font de noise I Qu'ils ont de sucre respandu.

Qui pourtant ne sera perdu !

' Les pages portaient des hauts do chausses en trousse, bou^"l'ants autour des reins. „

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•Car, de cette Irlaiuloise ^ bande.

Il sera bien-tost ramassé ; Mais les lieux où Ton est prcss*; JVe sont pas ceux que je demande:

Dégageons de foule si grande Nostre corps demy fracassé.

Allons faire de l'inconnu Au milieu de TOrfevrerie; 'Sans doute j'y seray tenu Entaché de bijarrerie; Vous en serez questioimez :

Le désir de me voir au nez S'emparera de quelque teste, Mais lorsque quelqu'un qui l'aura.

De mon nom vous enquestera, Sans luy faire beaucoup de feste, Dites-luy que c'est une beste Qui peut-estre le piquera.

Icy le bel art de piper Très-impunément se pratique, Icy tel se laisse attraper, Qui croit faire aux pipeurs la nique.

Approchons ces gens assemblez, Hommes parmy femmes meslez ?

J'y voy, ce me semble, une dnppe :

Car ce beau porte-point-couppé -, D'un touffu pannache huppé, Près de cette brillante Juppé, Qui bien plus que son jeu l'occupe, Qu'est-ce qu'un Damoiseau duppé?

■* Nous ne savons pas pourquoi cette épithètc était prise en man- ■\aise part ; elle semble vouloir dire que les pages et les laquais ve.- «aient la plupart il'Iriande.

- Les genlil-honuTie-^ portaient autant de dentelles et de poin!coupé de Venise que les femmes dans leur habillement.

180 LA FOIRE SAi:<T-GERMAlX.

Qu'ils sont d'accord, ces assassins, Oui de paroles s'entremangent 1 Qu'ils sont pour faire de larcins, De leurs dez qu'à tous coups ils changent Que ces deux Démons incarnez Sont sur ce pauvre homme acharnez, Qui perd tout, en grattant sa teste, Et sans dire le moindre mot I lia! qu'il a bien trouvé son sot, (]eluy-là qui jure et tempeste!

lit que l'autre fait bien la besto Avec son serment de bigot ?

I^3ire, rélement des coquets, Des filoux et des tire-laine, Foire où l'on vend moins d'afliquo's Que l'on ne vend de chair humaine :

Sous le prétexte des bijous.

Que l'on fait de marchez chez vous.

Qui ne se font bien qu'à la brune 1 Que chez vous de gens sont deceu^ !

Que chez vous se perdent d'esci;s !

Que chez vous c'est chose commi ne De voir converser sans rancune Les galans avec les cocus !

Tout ce qui reluit n'est pas or, En ce pays de piperie, Mais icy la foule est encor Sans respect de la pierrerie.

Menez-moy chez les Portugais?

Nous y verrons à peu de frais Des marchandises de la Chine :

Nous y verrons de l'ambre gri*, De beaux ouvrages de vernis, Et de la porcelaine fine

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De celte coiitiée divine, Ou plustost de ce Paradis.

ÎNous acbepteions des Jjijous, Nous boirons de l'aigre de cèdre '...

Mais comiiieiit diable ferons-nous Pour trouver une rime en edre ?

N'importe, ne radoubons rien, Edi^e et cèdre riment fort bien, N'en déplaise a la Poésie.

La fabrique de tant de Vers Sur tous ces objets si divers Dont j'ay Pâme toute farcie, M'a fatigué la fantasie, Et mis l'esprit presque à renvers.

Beau Portugais de Portugal, Ou'un verre net ou me délivie?

Si Faigre de cèdre est loyal, J'en acbepte plus d'une livre.

Couvrez donc un peu vos esté -, Un peu moins de civilité, Et bon marché que marmelade; Sçacliez, homme au petit rabat ^, Que je suis plus friand qu'un chat, A cause que je suis malade :

Ne montrez donc rien qui soit fade Ou qui ne soit pas délicat.

' Sorle de liqueur alora à la mode; elle éluil laite asicdu jUa de citron, du cédrat et du sucie, dans de l'eau liaiclie ou glacée.

- (lomuie le vcudeur d aigie de cèdre était un Portugais, Scarrou lui conseille de déguiser mieux sa inououciuliou étrangère, dans laquelle il croit entendre à duujue instant le mot cslê.

'' Les serviteurs du Portugais, les itremiers qui remplirent en France le rôle de garçons de café, portaient de petits r-ibats, comme des clercs de procureurs.

J82 LA FOIHE SAlM-Gtr.MAIN.

■ Il est, ma loy, délicieux, 11 est ineiveilleux, ce breuvage I Il n'est muscat ny condrieux * Qui m'en fit mépriser l'usage; N'en déplaise, aux beuveurs de vin, Par mon chef! il est tout divin.

Laquais, tenez cette bouteille, Mais gardez bien de la casser, Et taschez de vous en passer?

En amy je vous le conseille, Car je veux bien perdre l'oreille.

Si vous ne vous faisiez chasser.

Adieu, Seigneur Lopes, bon soir !

Bon soir aussi. Seigneur Rodrigue-!

Lors que je viendray vous revoir, Vous me trouverez plus prodigue.

Il est, ce me semble, saison De retourner à la maison.

Je voy desja de la chandelle, Et nevov plus rien de nouveau, (Kii puisse porter mon cerveau À faire une Stance nouvelle :

Puis, j'en voudrois faire une belle, Et je ne voy plus rien de beau.

Tou beau, petit Poétte, tout beau !

Vous allez apprester à rire :

Vous ne voyez plus rien de beau?

Certes, cela vous plaist a dire :

A cette heure, de tous costez, Arrivent icy des beautez

* Le via (le Condrieux élail alors au^Sl l-Uuic .[Uc le vin d'E^-

^'fc'élaienl \c. mm. de*-ei.Uoprcueur. de ce biUfel de rafraichisbeuienl;, à la mode du rorlu[:al.

LA FOIHE SAIM-GERMAIN. ISo

Oui n'y viennent qu'à la niiict sombre, A cette heure, quand pour Philis, Poudrez, frisez, luisans. polis, Les appellans, soleils à Tombre, Leurs disent fleurettes sans nombre Sur leurs roses et sur leurs lis.

Voyons un peu ces Espiciers,

Chez lesquels tant de monde aclieple? •

0 poivre blanc*, que volontiers

Pour vous je \uu\e ma pochette !

Sçachons s'ils en pourront avoir :

Mais je n'apperçoy que du noir,

Qui fort peu Tappetit réveille.

Au lieu que ce poivre de pris

Qui purifie les esprits.

Est de rOrient la merveille,

Préférable à la sans-pareille '^

Et comparable à l'ambre gris.

Adieu, Peintres, adieu, Lingiers!

Je laisse vostre belle Histoire, Et celle des autres Merciers, A quelque meilleure escritoire.

Adieu, la Foire Sainct Germain' Je vay, non pas en parchemin, Mais, en papier blanc comme craye, Travailler à vostre tableau :

Mais de mon stile un peu nouveau Avecques raison je m'efîraye, Et j'ay bien peur qu'on ne me raye Comme un malheureux poëttereau.

' Ou legaidail ulois comme une mei veille ce piélemlu poivie blanc, qui u'était que du poivre noir macéré dans l'eau de mer el dépouillé de son écorce.

* Sorte de dragée dedilïcreule:- forme; el de dit'iérenlei couleurs; de là son nom.

184 LA FOIliE SAINT-GERMAIN.

Ainsi chantoit un mal-nauieux, Quoy qu'il n'eust quasi point d'haleine, Et que son poulmon catharreux Ne tist sortir sa voix qu'à peine.

Il le faisoit pourtant beau voir, Car juste-au-corps de velours noir Habilloit sa carcasse tendre; Sa main un baston soustenoit, * Qui par tout alloit et venoit,

Où sa main ne vouloit s'estendrc, Exécutant sans se mesprendre Ce que le malade ordonnoit.

Quoy que son chant fust enroué,

Que ridicule fust sa Lyre,

Si creut-il qu'il seroit loiié,

Si Monsieur * daignoit en sousrire ;

Car il n'a chanté seulement,

Que pour son divertissement ;

Toute autre fin il desadvoiie;

Et quand quelqu'un s'en mocquera,

Et son carme ^ mesprisera,

Il luy fera, ma foy, la moue :

Et, qu'on le blasme ou qu'on le loué.

Au diable s'il s'en soucira 1

' Gaston, duc d'Orléans, à qui celle pièce esl dédiée. * Vers; du laliu carmen.

ou

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