‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 4)Chapitre 107 sur 161 · A LA FOIRE · texte numérisé non relu

A LA FOIRE

Mais range-toy vers la muraille :

Laisse passer cette marmaille,

Je gage et j'ay bien parié

Que voicy quelque Marié,

Et sa nouvelle Mariée,

Avecque sa troupe priée;

Ils vont, pour leur ménagement 2 ,

Faire une empiète asseurement.

Ne ris-tu point du tintamarre

Qu'ils font ensemble, en disant gare?

On les croiroit fort affairez,

A voir tous leurs yeux égarez.

Le Marchand, qui se rompt les hanches

A les tirailler par les manches,

En vérité me satisfait,

En disant: « Voicy vostre fait! »

Je voy déjà la Ménagère

Qui choisit une crémaillère ;

Puis une paire de chenets,

Item, deux petits martinets 9 ,

« Pour: carton.

* C'est-à-dire: pour se mettre en ménage.

8 Petits chandeliers plats qui ont un long manche, espèce de bougeoirs.

Une broche, une lèchefrite, Une platine, une marmite, è

Une cuillère, un chandelier, Un réchaut de fer, un tripier 1 , Un chauderon, une.escumoire; Il ne faut plus qu'une lardoire, Et le soufflet, meuble important,' Et chacun d'eux sera content.

Cependant ce ménage couste :

Ils ont du bon argent sans doute, Us comptent de beaux escus blancs.

Pendant que ces autres marchans Crèvent de rage en leur chemise De n'avoir pas leur chalandise 2 « Hé bien, Monseu, leur disent-ils, Vous voilà bien garny d'outils? »

Ou bien d'un air beaucoup plus rogue:

« Vous avez là de bonne drogue ; Dieu doint bonne vie aux trompez »

Mais les autres sont décampez, Et, chargez de leur batterie, Ils se moquent de leur furie, Et n'en ont point le cœur touché, Estant contens de leur marché.

C'est ainsi que l'on les attrape Sans trebuchet et chausse- trappe* Ces gens qui font, pauvres bourrus, Tant les renchéris que rien plus ; Suivons-les, si tu m'en veux croire,

1 Pour: trépied.

2 Clientèle, achalandage.

C'est assez contempler la Foire.

Rien n'égale pour le certain, Icy celle de Sainct-Germam 1 :

Elle est beaucoup plus précieuse, Elle est beaucoup plus spacieuse:

Et chaque boutique ou maison Est couverte en toute saison.

Celle-cy pourtant a sa grâce:

Elle est dans une belle place, Et ses bastimens bien rangez Sont également partagez.

• Le temps, qui nous Ta destinée, Est le plus beau temps de Tannée ; Dedans le plein cœur de l'Esté, Temps de joye et de volupté, Où Ton aime à faire gambade, Où Ton cherche la promenade Aux champs, à la ville, partout, À cause que c'est le mois d'aoust; Enfin, Ton peut avec escorte S'y divertir de bonne sorte.

1 La foire Saint-Germain, dont parle Colletet, était un double bâtiment immense, reconstruit en 1511. Il fut depuis restauré plusieurs fois et incendié dans la nuit du 16 au 17 mars 1762. Il existe une estampe médiocre du commencement du dixhuitiôme siècle, qui la représente, sans sa toiture, comme une sorte de petite ville dont les rues se croisent à angles droits. On y indique le^ places où se tiennent « les oyseliers, parcheminiers, chirurgiens, marchands d'afliquets, les marionnettes, » etc. Cette estampe, signée Jollain eœc, a été gravée, je crois, par N. Guérard. Le 10 mars 1858, on a adjugé, pour deux mille sept cent cinquante francs (vente Daugny. n w 204 du Catal.), une tabatière d'écaillé, ornée d'une miniature ovale d'une admirable finesse, exécutée en 1763 par V. Blaremberghe. Elle représente une galerie intérieure de la foire Saint-Germain, d'après un dessin antérieur à l'incendie de 17G2. (A. JJ.)

Amy, sortons en néanmoins,

Mettons à boire tous nos soins.

Depuis longtemps, de rue en rue,

Nous avons fait le pied de grue-

Depuis long temps nous cajolons 4 ,

De chose et d'autres nous parlons ;

J'en ay la pauvre gorge sèche,

Plus que n'est la poudre et la mèche,

Et j'ay besoin de m'humecter,

Pour tout encor te raconter :

Entrons dans ce Temple de gloire?

Je croy que c'est la Teste Noire 2.

Le vin y doit estre fort bon :

« Çà, le Maistre, ou bien le Garçon,

Tire-nous une bonne pinte.

Que nous ne faissions point de plainte ?

Une couple de cervelas

Valent mieux que tous les repas,

Un plat de cerneaux, du fromage,

Et n'apportez rien davantage, *

Nous voilà bien, tenons-nous-y.

Hé bien, n'ayje pas bien choisy?

Mon nez ne fait-il pas merveille

Pour sentir le bon jus de treille ?

Beuvons-en, puisqu'il est si bon ?

De tout mon cœur, à toy, garçon!

Vivent sur la terre les hommes

1 Le verbe cajoler s'employait alors quelquefois dans le sens de bavarder.

2 La plupart des poètes de ce temps-là connaissaient bien les tavernes et les cabarets de Paris et des faubourgs- François Colletet, à l'exemple de son père Guillaume était un buveur émérite. '

Qui sont amis comme nous sommes !

Encore n'est-il que nous deux, Car, en dépit des envieux, Après nostre amitié fidèle, Je crois qu'il faut tirer l'échelle .

La, la. . . Je ne sçaurois chanter ; Il vaut, ma foi, bien mieux pinter:

11 fait icy (que l'on me tonde!) Meilleur qu'en pas un lieu du moude.

Vive le bruit du cabaret, Vive le blanc et le clairet, Et le doux cliquetis du verre!

C'est la plus agréable guerre.

Que nostre Roy, plus fort que Mars.

Aille porter ses estandars Dans les Pays-Bas et la Flandre, Que l'ennemy luy laisse prendre 1 :

J'ayme mieux ce jus que voilà, Que de m'aller chamailler là.

Un coup de mousquet dans la teste Vous fait mourir comme une beste; Mais dans le timbre 2 un coup de vin Vous rend presque l'esprit divin.

Vous cajolez de toute chose, Vous parlez de vers et de prose, Et, plus généreux qu'un César, Vous ne craignez aucun hasard.

1 Ces vers nous apprennent que Colle tet travaillait déjà au Tracas de Paris vers -(658, lorsque l'armée du roi, commandée par Turenne, prit successivement Dunkerque, Bergues-Saintvinox, Fumes, Oudenarde, Menin, Dixmude, Vpres, etc.

2 Tête, cervelle.

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