IV AVERTISSEMENT
notice la plus complète et la plus authentique qui nous fasse connaître la vie et le caractère de ce pauvre poëte.
« Une espèce de honte que je me suis faite dans la première partie de ces Mémoires, raconte Jean Rou, de parler d'une connoissance- -assez étroite que je liai par occasion vers l'année Ô665 /avec un jeune homme de beaucoup d'esprit, à cause que sa déplorable mort en public et sur un bûcher me sembloit incompatible avec l'honneur dont j'ai toujours fait profession, m'empêcha, lorsque j'en étois à cet endroit de mon histoire, de faire mention des innocentes habitudes que j'avois prises avec le malheureux dont je parle. Mais, comme j'ai, d'un côté, quelques pièces assez divertissantes à rapporter de lui, dont la vue pourra ne pas déplaire au lecteur, et que ma justification, en ce qui regarde ce commerce, est fort aisée à faire, je feindrai d'autant moins de rapporter ici cette particularité négligée cidevant, que deux mots de l'histoire de ce jeune homme pourront être regardés comme quelque chose d'assez curieux.
a Celui donc de qui j'ai à parler ici étoit le fameux C. Le Petit, brûlé en Grève, le... 166. *. Je l'avois connu, par hasard, dans un lieu assez honnête 2 , où règlement il se tenoit concert tous les jeudis de cha-, que semaine et où se rendoient quantité de jeunes gens polis, tant de l'un que de l'autre sexe : Boursault, de Vizé, Joly, de Lourdines, Richelet même et M on treuil, quoique déjà tous deux hors du premier âge, et enfin plusieurs autres beaux esprits s'y trouvoient fort souvent ; et tous, aussi bien que moi, fai-
i Je ne saurois dire si ce fut en 1664 ou 5 ou 6, car je fis un séjour de près de trois ans à Châteaudun, savoir en ces trois années; je penche pins pour 1664. (Note de Jean Rou.)
2 C'étoit chez le sieur Vignon, inventeur de l'angélique instrument de musique participant du luth et du théorbe. (Note de Jean Rou.)
de l'éditeur v
soient cas de Petit, comme il paroît par les témoignages publics qu'ils lui en ont rendus; mais ni ces messieurs ni moi ne savions rien alors ni des mauvais commencements de sa vie, ni des restes de mauvaises habitudes qui lui étoient demeurés dans sa conduite privée, lorsque nous vînmes à le connoilre, et dont il commençoit à revenir.
« Ce jeune homme donc, étant au collège vers l'an 1657 ou 1658, quitta tout d'un coup les études pour une correction un peu forte qui ne lui avoit été que trop justement inûigée ; et, au bout de quelques semaines, ayant dans son oisiveté fait connoissance avec un frérot augustin, dont le fameux couvent à Paris étoit fort voisin de sa demeure particulière, qui éloit dans la rue Dauphine, il prit un jour querelle avec ce pauvre novi ce, et, s'étant caché exprès dans un endroit obscur de l'église, un peu avant qu'on vînt à en fermer la grande porte, il attendit là le frérot, son ennemi, qu'il savoit bien devoir venir faire les préparatifs pour l'heure de matines; et quand ce pauvre innocent vint à paroître et que tout le service étant achevé, et les moines retirés dans leurs cellules, celui-ci fut resté seul pour éteindre les bougies, il le poignarda, traîna son cadavre en un lieu où il n'étoit pas aisé de l'apercevoir, puis, s'étant rencoigné dans sa cachette des qu'on eut, de grand matin, ouvert la porte de la rue, il se sauva, et pour se mettre à I l'abri de toutes poursuites, il se retira dans les pays étrangers. Il s'arrêta particulièrement en Italie et en Espagne, où, moitié par conversation, moitié par lecture, il acquit une connoissance assez raisonnable de ces deux langues, dont principalement il lut tous les meilleurs poètes, étant lui-même né avec un esprit si naturellement tourné à la poésie, qu'on le pouvoit fort justement, à cet égard, comparer à Ovide. Son affaire enfin ayant été assoupie par son absence de sept ou huit années, il revint à Paris, fort peu de