‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 4)Chapitre 80 sur 161 · LA FEMME D'UN ARMURIER QUI VEUT ESTRE · texte numérisé non relu

LA FEMME D'UN ARMURIER QUI VEUT ESTRE

DESMARIÉE.

« Vraman, Monsieur, c'est bien dommage De voir une femme, à mon aage, Estre avec un homme si vieux, Tout morfondu, tout chassieux !

Pour moy, je veux que la Justice Me tire de ce maléfice,

* Sourd.

3 II s'agit certainement d'une affaire qui était alors portée devant le Parlement de Paris, et qui fournissait à la chronique scandaleuse une de ses pages les plus divertissantes.

Car je ne sçaurois plus souffrir,

J'ayme bien mieux cent fois mourir

Que de me trouver obligée

De vivre toujours affligée,

Outre que je feray trouver,

Et mesme je pourrai prouver,

Qu'alors que je fus fiancée,

Ma mère m'y avoit forcée,

Et personne n'a point oùy

Que j'aye jamais dit oùy.

Je sçay qu'à la Cour de F Eglise,

Alors qu'une fille est surprise

Ou contrainte par ses pareils

(Et mesme on voit, parmy les grands,

Quand une femme est mescontente) ,

Souvent on souffre qu'elle invente

Quelque cbose qui soit mauvais,

Disant : « Mon mary est punais ! »

Ou bien qu'il a mauvaise baleine;

Et, sans se mettre guère en peine,

Dire quelquefois en passant:

« Mon mary est un impuissant 1 ! »

Ainsi, Monsieur, je vous supplie

De m'oster de mélancolie;

Donnez-moy conseil, s'il vous plaist,

Si je pourrois point par arrest

Faire rompre mon mariage,

1 Les procès, pour cause, d'impuissance, étaient à cette époque si fréquents devant l'officialité, que plusieurs avocats généraux s'élevèrent avec indignation contre ces scandales publics, qui aboutissaient aux épreuves de l'infâme congrès. Les noms les plus illustres ne craignaient pas de se salir dans ces procédures honteuses, pour obtenir un arrêt en nullité de mariage.

Le contract et le cariage i ; Car je tous jure, sur ma foy, Que j'emploiray tout mon dequoy, Je vendray jusqu'à ma chemise, Afin, de n'estre plus soumise Aux humeurs de ce vieux penart !

J'ayme bien mieux perdre le quart Ou bien la moitié toute entière (Quoy que je sois bonne héritière) De ce que j'ay porté chez luy.

Et quand je devrois dès meshuy Me trouver réduite à l'aumosne, Qu'on me recommandast au prosne!

Voyez-vous, Monsieur, j'ayme mieux Périr, que vivre avec ce vieux, Car, par ma foy, je vous asseure, Et c'est sans que je me parjure, C'est bien l'homme le plus malin, Le plus sale, le plus vilain, Le corps le plus remply d'ordure, De salleté, de pourriture ; Il put dix fois plus qu'un rat mort, Il vesse tousjours quand il dort; C'est bien la plus vilaine panse Qui soit au Royaume de France , 11 mange comme un loup garou; Jamais il ne dit : J'en ai prou.

Il a tousjours le nez au verre 1 Nous sommes en éternelle guerre:

Il gronde comme un gros matou, Tous les soirs il est demy saoul) Et puis il dort comme une beste,

Charroi, attelage, au figuré.

Et vous diriez que la tempeste Soit tombée au milieu de nous, Quand il ronfle sur ses genoux ; Mais ce qui m'est insupportable, C'est qu'il est jaloux comme un diable.

Je n'oserois sortir un pas, Non pas mesme prendre un repas Chez nostre plus proche voisine, Qu'il ne me traitte de coquine :

Il dit que je viens du Bordel 1 1 Non, jamais on n'en vit un lel ; Tousjours peste, toujours renasque 2 , 11 est bouru, fascheux, fantasque, Et le pis est que ce pendu M'a très-chèrement deffendu, Tant sa jalousie est meschante, De fréquenter avec ma tante ; Mesme il a dit à son voisin, Que je couche avec mon cousin ; Quand il me veut chercher querelle * Il dit que je suis maquerelle, Que je connois tous les filous ; Et ce cagneux est si jaloux, Si fascheux et si fantastique, Qu'il me chasse de la boutique, Quand il voit venir un marchant. . .

Voyez s'il n'est pas bien meschant?

Tant seulement, le jour de Pasques,

4 À cette époque, les femmes mariées se prostituaient souvent par l'entremise de certaines vieilles, qui faisaient métier de leur trouver des clients. Voy. les Mémoires curieux sur l'histoire des Mœurs et de la Prostitution en France, par Pierre Dufour.

2 Pour : revéche.

J'allis au sermon à Sainct-Jacques, Et, lors que je fus de retour, v Sans respecter un si bon jour, Il m'enfermit dans nostre cave Et me traittit comme une esclave; J'y demeuris toute la nuit, Sans qu'âme vivante me vit!

Voyez donc, Monsieur, je vous prie, Si c'est sans sujet que je crie, Si je n'ay pas bonne raison De quitter l'homme et la maison, D'abandonner tout son mesnage, Et de rompre mon mariage ? »

Quittons cela, passons icy, Car tu n'a jamais veu cecy; Yoy-tu? C'est la Chambre dorée 1 .

Regarde comme elle est parée:

Là, sont assis les Présidents, Tretous rangez sur ces deux bancs.

C'est icy que le monde -tremble, Lors que le Parlement s'assemble.

Vertu-bieu ! voicy des Huissiers, Des Procureurs et des Greffiers.

1 La Chambre dorée, ancienne grand'salle du Parlement, fut décorée en 1506 de tenlurcs en velours bleu, semées de fleurs de lis, de tribunes ou lanternes de style gothicorenaissance, et d'un magnifique plafond à culs-de-lampe. L'or brillait sur tous les détails de cette décoration; de là la nouvelle désignation dé cette salle, qu'occupe aujourd'hui la Cour impériale (actuellement la première Chambre de la Cour d'appel). Quelques années après 4715, Ton changea les tentures et l'on modernisa les tribunes; il ne resta de l'ancienne disposition que les pendentifs du plafond et le tableau de la Crucifixion, peint vers 1440. Ce plafond, encore subsistant sous Louis XVI, disparut vers la fin du dernier siècle. (A. B.)

Sans doute ou Tient à l'Audience, Car un chacun prend sa séance. Sortons ! Yoicy les Conseillers.

Rangeons-nous contre ces piliers ; Yoyons-les passer à la file.

Tien, ce yieu demeure dans Tlsle?

Cet autre, qui vient à grands pas, Se tient proche Sainct-Nicolas; Et ce bon homme qui se cambre, C'est le Doyen de la grand'Chambre ; L'autre, un Président au Mortier, Qui fait à ravir son mestier, Car celuy-là n'a pas le vice De commettre aucune injustice.

Après luy, c'est un Officier Qu'on appelle Audiencier, Et ces trois autres, ce me semble, Que tu vois qui marchent ensemble, Ce sont trois Advocats plaidans, Qui suivent deux grands Presidens :

Celuy qui tient une baguette Qui porte un collet en languette, Et qui marche si bellement, C'est un Huissier de Parlement.

Regarde comme il fait le drôle, Avec sa verge sur Tespaule?

Pour tous ces autres que tu voy, Ce sont Messieurs les Gens du Roy.

Veux-tu que nous passions plus outre ?

Allons par dessous cette poutre.

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