LE VENDEUR D'IMAGES
Allons, quittons cette diablesse ; Passons deçà, voyons plus bas, Avance un peu, doublons le pas; Allons voir ce Marchand d'Image.
C'est un illustre Personnage :
« Dieu vous gard, Monsieur Guerineau 1 N'avez- vous rien icy de beau?
Avez-vous des pièces nouvelles?
— Oùy, Messieurs, j'en ay des plus belles' J'ay de beaux crayons 2 à la main,
Qui sont faits sur du parchemin.
J'ai de bellissimes Estampes, Que j'ay eu d'un Peintre d'Estampes 3 .
Si vous ,en voulez acheter, Vous les pourrez tous feuilleter :
Ils sont auprès Saincte-Opportune, A l'Enseigne de la Fortune?
Je reviendray dans un moment
— Allez donc, courez vistement ! a
Quand tu verras sa marchandise, Tu verras bien de la sotise.
1 II s'agit ici probablement de René Guerineau ou Guerigneau, graveur d'ornements et, en même temps, éditeur d'estampes. Le catalogue Soleinne lui attribue la scène théâtrale du Procès comique, gravée vers 1630. On lit, au bas de cette pièce rare : Guerignau exe. (A. B.)
2 Dessins au crayon.
9 C'est-à-dire : né à Étampes. Le poè'te équivoque sur le nom de cette ville, sans vouloir désigner aucun peintre en particulier.
Il nous montrera des grimaux 1 ,
Qu'il nous fera passer pour beaux,
Des tailles-douces enfumées,
Mal -faites et mal-imprimées, .
De meschants petits charbonjs 2 ,
De vieux morceaux de griffonis,
Desquels il fait autant d'estime
Que d'une chose rarissime.
Bon, bon, le yoicy qui revient ;
Il nous va montrer ce qu'il tient :
Nous verrons des badineries
Et de plaisantes drosieries.
« Cà, Monsieur Guerineau, voyons,
Montrez-nous un peu ces crayons?
Sans doute ils sont de conséquence.
— Oùy, Messieurs, ils sont d'importance.
Je m'en vais vous les montrer tous;
Vous verrez qu'ils sont touchez doux.
J'en ay de beaux de Caravage,
Du Titian et du Carage 3 ;
J'ay des pièces du Tintoret,
Du Parmaisan, d'Albert Duret * ;
J'ay la Danaé de Farnese 5 ,
Deux grands desseins d3 \eronese,
V Architecture d'Ondius a ,
1 Pochades, croquis ; on dit encore, dans le même sens : des bons hommes.
2 Dessins à l'estampe, au charbon, au fusain.
3 Annibal Carrache ou l'un de ses frères.
* Pour : Durer.
5 C'est le célèbre tableau ^e Danaé, qui fut commandé au Titien par Octave Farnè^e riu^ de Parme et de Plaisance.
6 Les Cinq Rangs de l'Architecture, toscane, dorique, ionique, corinthienne, etc., composé par Henry Hondkis. Amst., I6i7, in-fol., fi$ .
Les nuditez de Goltius 1 , Quatre crayons faits par Belange 2 , Et trois autres par Michel -Ange, Un beau dessein de Raphaël :
Jamais homme n'en vit un tel :
C'est une pièce à la sanguine.
J'ay, de plus, une Proserpine, Faite par un certain Flamand, Qui tient quelque chose du grand.
J'ay des esquisses de La Belle 3 , Les paysages de Perrelle 4 , J'ay du Guide quatre desseins D'un grand tableau de la Toussains ; J'ay deux testes de Véronique.
Qui sont faites d'après l'antique ; Trois figures à demy corps, Faites par un certain Du Cors 5 :
C'estoit un brodeur d'importance.
Après, j'ay, des peintres de France, Tout ce qu'ils ont fait de nouveau,
1 Henri Goltzius, dont le burin excellait à rendre le nu, mettait volontiers des nudités dans toutes ses compositions.
2 Jacques Belange, né à Nancy le 13 novembre 1594, élève de Henriet, mort en 1638; mauvais peintre et mauvais graveur. L'abbé de Marolles, dans son Livre des Peintres, après avoir fait l'éloge de Callot et de La Belle, dit :
Bellange est au-dessous de ces mains si parfaites.
3 Stephano délia Bella, célèbre graveur florentin, qui travailla longtemps à Paris, né en 1600, mort en 1664.
* Gabriel Perelle, né à Vemon-sur-Seine, mort en 1675, gravait alors des vues de Paris d'après ses propres dessins et d'après les dessins d'Israël Silvestre.
* L'abbé de Marolles n'a pas fait mention de cet artiste dans le Livre dei Peintres, ni dans la Description succincte de Paris en vers, où il- nomme les principaux brodeurs de son temps.
Mais c'est quelque chose de beau ; Ce sont des desseins à la plume, En grand et en petit volume :
J'en ay de Voûet 1 , de Poussin 4 , De Stella 3, LaHire*, Baugin*, De Perrier 6 , du Brun 7 , de Fouquiere* (De celuy-cy, je n'en ay guère); J'ay bien encore du Sueur 9 Le griffonnement du Sauveur.
Enfui, j'ay quantité de pièces.
J'ay tous les Dieux et les Déesses, Faites par un certain Pinal 10 ,
< Simon Vouè't était mort en 1649.
2 Nicolas Poussin, qui habitait Rome, était, à cette époque, dans tout l'éclat de sa réputation. U mourut en 1665.
3 Jacques Stella, mort en 1657, et son frère François, en 1647. Antoine Broussonet Stella, neveu des précédents, né à Lyon en 1630, mourut en 1683.
4 Laurent de La Hyre, élève de Youët, mort en 1656.
5 Lubin Baugin, peintre et graveur au burin, vivait encore vers 1660. Uest cité dans le Livre des Peintres.
• François Perrier, né à Mâcon en 1590, mort en 1660, peintre et graveur, dont l'abbé de Marolles a dit, dans son Livre des Peintres .•
François Perrier, grand peintre et graveur de Bourgogne.
' C'est Charles Lebrun, qui était déjà célèbre, pour avoir décoré de ses peintures l'hôtel Lambert et plusieurs autres hôtels à Paris.
8 Jacques Fouquières, né à Anvers en 1580, mort en 1659, peintre et graveur à l'eau -forte. L'abbé de Marolles lui consacre cette strophe entière dans le Livre des Peintres :
Qu'on ne s'attende pas que je laisse Fouquiere Dans une multitude où j'ay nommé Pelais; Ce desbauché mérite une entrée au Palais Et pour le paîsage on prise sa manière.
• Eustache Lesueur, mort en 1655. On voit ici que ses moindres esquisses étaient alors fort recherchées.
»• L'abbé de Marolles, dans son Livre des Peintres, le nomme Pinac, en disant qu'on peut le louer.
Qui peint auPalais Cardinal ;
J'ay cinq ou six (frayons de Lasne 4 ,
Entr'autres une pièce profane,
J'en ay trois autres du Meslan 2 ;
Sur tout, tous verrez un Milan,
Qui porte en Pair une figure,
La plus belle de la nature.
J'en ay bien aussi de Daret *,
D'autres de la main de Huret 4 ;
J'ay la grande Thèse du Carme,
Où Mars paroist comme un gendarme :
Elle est du Père Suarez.
Ensuite vous verrez après
Quatre ou cinq pièces merveilleuses,
Très-rares et très-curieuses :
On n'a rien veu de plus mignon,
C'est de Bosse 5 ou de Calignon 6 ;
J'ay quelque chose d'admirable;
Jamais on n'a rien veu semblable :
Un crayon qui n'a point de pair,
Dessigné par Monsieur Linclair 7 ,
1 Michel Lasne, dessinateur et graveur au burin, né à
Caen en 1596, était encore dans toute la vigueur de son talent.
^ 2 Claude Mellan, né à Abbe ville en 1598, mort en 1688. Voy.
l'excellent Catalogue raisonné de son œuvre, par M. de Mon-
taiglon (Abbeville, 1856, in-8).
» Pierre Daret, graveur, auteur d'un grand nombre de portraits, né à Pontoise en 1610, mort en 1675.
4 Grégoire Huret, graveur, né à Lyon en 1610, mort en 1670.
5 Abraham Bosse, célèbre graveur, né à Tours en 1611, mort en 1678.
« C'est François Colignon, et non Calignon, né à Nancy, graveur habile dans le genre de Perelle ; il devint marchand d'estampes à Rome. Il a gravé à la pointe des vues topographiques de France, Paris, Tours, Saint-Cloud, etc.
' L'abbé de Marolles a dit de lui, dans le Livre des Peintre* :
Je ne méprise point ni Lincler, ni Beaufrere.
Dont Silvestre 1 a fait une planche ; Mais je ne l'auray que ^Dimanche ; C'est un grand profil de Paris 2 , Mais il n'est pas de petit prix.
Enfin, j'ay quantité de choses.
Tay toutes les Métamorphoses 3 :
Si vous voulez, nous verrons tout ?. . .
Mais vous estes là tout debout :
J'ay grand peur qu'il ne vous ennuyé, Et puis voicy venir la pluye; Peut-estre vous vous mouilleriez, Puig après vous vous fascheriez.
Vaut mieux remettre la partie.
A demain donc, je vous en prie.
— C'est bien dit, vous avez raison ; J'iray dedans vostre maison.
Adieu donc jusqu'à la reveuë ! »
Ce drôle icy nous prend pour grue ?
C'est un meschant double camard, Un illustrissime bavard.
As-tu remarqué sa manie,
1 Israël Silvestre, dessinateur et graveur, né à Nancy en 1621, mort en 1691. [Voy. le Catalogue raisonné de son œuvre, par M. Faucheux.)
2 H s'agit de la grande Vue de Paris, prise du Pont-Rouge ou Barbier, et datée de 1650, époque ou- l'ouvrage dé Berthod fut imprimé pour la première foK Le dessin de Linclair est peut-être la copie d'un des tableaux de Le Sueur qui ornaient le petit cloître des Chartreux. Ce tableau est identique, dans tous ses détails, à la gravure de Silvestre. (A. B.)
3 Les Métamorphom d'Ovide ont été mises en estampes par beaucoup d'artistes, entre autres par Virgile Solis; mais nous croyons que le marchand veut parler ici de la suite gravée à l'eau-forte par W. Baur, en 1641.
Et la plaisante litanie
Qu'il a faite de tous ces gens?
Allons, passons icy dedans.
11 faut, ma foy, que je t'y ineine :
Cet endroit en vaut bien la peine.