I, I". TU VCAS DE PARIS
Une broche, une lèchefrite, Une platine, une marmite, Une cuillère, un chandelier, Un réchaut de fer, un tripier ', Un chauderon, une escumoire ; 11 ne faut plus qu'une lardoire, Et le soufflet, meuble important, Et chacun d'eux sera content.
Cependant ce ménage couste :
Ils ont du bon argent sans doute, Ils comptent de beaux escus blanc>.
Pendant que ces autres marchans Crèvent de rage en leur chemise De n'avoir pas leur chalandise 1 « Hé bien, Monseu, leur disent- ils, Vous voilà bien garny d'outils? > Ou bien d'un air beaucoup plus rogue:
« Vous avez là de bonne drogue ; Dieu doint bonne vie aux trompez »
Mais les autres sont décampez.
Et, chargez de leur batterie, Us se moquent de leur furie, Et n'en ont point le cœur touché, Estant contens de leur marché.
C'est ainsi que l'on les attrape Sans trebuchet et chausse-trappe.
Ces gens qui font, pauvres bourrus.
Tant les renchéris que rien plus ; Suivons-le?, si tu m'en veux croire,
1 Pour: trép
- Clientèle achaland
C'est assez contempler la Foire.
Bien n'égale pour le certain, Icy celle de Sainct-Germain1 :
Elle est beaucoup plus précieuse, Elle est beaucoup plus spacieuse :
Et cbaque boutique ou maison Est couverte en toute saison.
Celle-cy pourtant a sa grâce :
Elle est dans une belle place, Et ses bastimens bien rangez Sont également partagez.
Le temps, qui nous l'a destinée, Est le plus beau temps de l'année Dedans le plein cœur de l'Esté, Temps de joye et de volupté, Où l'on aime à faire gambade, Où l'on cherche la promenade Aux champs, ji la ville, partout, A cause que c'est le mois d'aoust ; Enfin, l'on peut avec escorte S'y divertir de bonne sorte.
1 La foire Saint-Germain, dont parle Colletet, était un double bâtiment immense, reconstruit en |S1|. 11 fut depuis restauré plusieurs fois et incendie dan la Quil du 16 au 17 mars 1762. Il existe une estampe médiocre du commencement du dixhuitième siècle, qui la représente, sans sa toiture, comme une sorte de petite ville dont les rues se croisent à angles droits. On y indique les places où se tiennent « les oyseliers, parcheminiers, chirurgiens, marchands d'affiquets, les marionnettes, » etc. Cette estampe, signée Jollain exe, a été gravée, je crois, par N. Guérard. Le 10 mars 185K, on a adjugé, pour deux mille sept cent cinquante francs (vente Daugny. n» 20.'. du Catal.), une tabatière d'écaillé, ornée d'une miniature ovale d'une admirable finesse, exécutée en 1763 par V. lilareniberghe. Elle représente une galerie intérieure rie la foire Saint-Germain, d'après un dessin antérieur à l'incendie de 1762. (A. B.]
LE TKACAS DE PARIS. 2ol
Amy, sortons eu néanmoins.
Mettons à boire tous nos soins.
Depuis longtemps, de rue en rue,
Nous avons fait le pied de grue;
Depuis Joug temps nous cajolons l,
De chose et d'autres nous parlons ;
J'en ay la pauvre gorge sèche,
Plus que n'est la poudre et la mèche,
Et j'ay besoin de m'humecter,
Pour tout encor te raconter :
Entrons dans ce Temple de gloire?
Je croy que c'est la Teste Noire2.
Le vin y doit estre fort bon:
« Çà, le Maistre, ou bien le Garçon,
Tire-nous une bonne pinte.
Que nous ne faissions point de plainte ?
Une couple de cervelas
Valent mieux que tous les repas,
Un plat de cerneaux, du fromage,
Et n'apportez rien davantage. *
Nous voilà bien, tenons-nous-v.
Hé bien, n'ayje pas bien choisy?
Mon nez ne fait-il pas merveille
Pour sentir le bon jus de treille ?
Beuvons-en, puisqu'il est si bon?
De tout mon cœur, à toy, garçon!
Vivent sur la terre les hommes
1 Le verbe cajoler s'employait alors quelquefois dans le sens de bavarder.
- La plupart des poètes de ce temps-là connaissaient bien les tavernes et les cabarets de Paris et des faubourgs; François Colletet, à l'exemple de son père Guillaume, était un buveur émérite.
Qui sont amis comme nous sommes !
Encore n'est-il que nous deux, Car, en dépit des envieux, Après nostre amitié fidèle, Je crois qu'il faut tirer l'échelle.
La, la... Je ne sçaurois chanter; 11 vaut, ma foi, bien mieux pinter:
11 fait icy (que l'on me tonde!) Meilleur qu'en pas un lieu du monde.
"Vive le bruit du cabaret, Vive le blanc et le clairet, Et le doux cliquetis du verre !
C'est la plus agréable guerre.
Que nostre Roy, plus fort que Mars.
Aille porter ses estandars Dans les Pays-Bas et la Flandre, Que l'ennemy luy laisse prendre1 :
J'ayme mieux ce jus que voilà, Que de m'aller chamailler là.
Un coup de mousquet dans la teste Vous fait mourir comme une beste; Mais dans le timbre- un coup de vin Vous rend presque l'esprit divin.
Vous cajolez de toute chose, Vous parlez de vers et de prose, Et, plus généreux qu'un César, Vous ne craignez aucun hasard.
1 Ces vois nous apprennent que Collefet travaillait déjà au Tracas de Paris vers 4658, lorsque l'armée du roi, commandée par lurenne, prit successivement Dunkerque, Bergues-Saintvinox, Fumes, Oudenarde, Menin, Dixmude, Ypres, etc.
■ Tête, cervelle.
.Mais d'où vient que ces gens éclattent ?
Malle-peste ! comme ils se battent !
J'ay, pour le Maistre, du soucy !
Retirons nos pintes d'icy,
Fourons-nous dans cette autre salle ?
Ces coquins font une cabale;
Leur querelle est assurément
Une querelle d'Allemant,
Et cette sorte de canaille,
Pour la priser, n'est rien qui vaille.
Vois-tu bien ces quatre soldats,
Qui font icy les fiers-à-bras,
Avec leur brette degaisnée,
Jurant comme une ame damnée
Le Sacré Nom de nostre Dieu?
S'ils estoient sortis de ce lieu,
Et qu'on leur tirast quelques bottes.
Jamais tu ne vis tels pagnottes ] ;
Mais ils se tiennent icy forts,
Car aucun ne vient du dehors,
Et nous deux, qui n'avons point d'armes,
Ne pouvons rien dans ces alarmes.
Le Maistre neantmoins l'entend :
Luy seul, contre eux, il se défend;
Il veut de l'argent, et ces drosles •
Ne le payent que de paroles.
Quelle issue aura ce combat?
Ma foy ! le cœur pour lui me bat,
Lâches, poltrons.
Et je voudrois bien sans échelle
Avoir enfilé la venelle.
Tous ces yvrognes sans raison
Vont investir cette maison.
Teste-bleu ! quelle grande foule!
Le moyen de sauver le moule * !
Pas un deux ne s'offre à -conter,
Et le Maistre a beau contester,
Si un s'échauffe, aussi fait l'autre :
Icy l'un fait le bon apostre ;
L'autre, avec ses vilains cheveux,
Se fait déjà tenir à deux.
Mon Dieu ! quel bruit cspouvantable !
Ils s'en vont renverser la table :
Adieu les verres et les pots,
Les plats, les serviettes, les brots !
Ils font tout voler à la teste,
Et ne faut pas eslre si beste
De s'en aller frotter le nez,
Car nous serions échignez :
Ils ont des pistolets de poche,
Dont ils tirent, dès qu'on approche.
Ah 1 mon cher arny, quel malheur 1
Le Maistre change de couleur :
Il a reçu quelque blessure?
Elle est bien grande, je m'assure :
C'est une balle dans le corps,
Qui luy perce son juste-au-corps ;
Au meurtre ! au meurtre ! Al'ayde ! à l'ayde !
Secours ! Un Prestre et du remède !
Courez, quelqu'un, sans tant crier,
s Le moule du bonnet, c'est la tète; le moule dupourpoint c'est le corps, et, par extension, l'estomac.
Au Capitaine du quartier, Au Sergent de la compagnie !
0 quelle estrange vilenie!
Peut-on souffrir à cette fois Qu'on assassine le Bourgeois ?
Les voisins se peuvent-ils taire?
Que l'on se plaigne au Commissaire !
Voicy déjà le grand Prévost.
Nous allons voir beau jeu tantost.
Ceux qui faisoient tant les bravaches, Et qui relevoient leurs moustaches, A la manière des Filoux, Font les sages et filent doux.
Pas un maintenant ne dégaine :
Ils sont plus mois que de la laine.
Et surtout j'en remarque deux, Aussi pasles que des foireux :
Et ce sont ces deux-là sans doute..
Qui sont cause de la déroute ; Ces deux ont le Maistre bl Et, comme ils l'ont fort offensé, Ils méritent que la Justice Rigoureusement les punisse C'est à ce coup ; les voilà pris !
Ces meurtriers sont estourdis.
On les conduit sous seure garde :
Mon ame s'émeut! Il me tarde Que je ne scache asseurement, Quel en sera l'événement.