‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècleChapitre 133 sur 256 · SATIRE · texte numérisé non relu

SATIRE

BOILEAU DESPRÉ \ I V

Qui frappe Pair, bon Dieu! de ces lugubres cris? Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris2 ? Et quel fâcheux Démon, durant les nuits entières, Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ! J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi; Je pense qu'avec eux tout l'Enfer est chez moi : L'un miaule en grondant, comme un tygre en furie, L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie. Ce n'est pas tout encor. Les souris et les rats Semblent, pourm'éveiller, s'entendre avec les chats; Tlus importuns pour moi, durant la nuit obscure, Que j'amais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure 3.

' Bien que les œuvres de Boileau soient dans les mains de tout le monde, et quoique cette satire sur les embarras de Paris, composée en 1065, présente un grand nombre de passages imités de Juvénal, d'Horace et de Martial, nous avons cru devoir l'admettre dans un recueil spécial où sa place semble marquée à la suite du Tracas de Paris de François Colletet. On y retrouve d'ailleurs les mêmes tableaux rendus en meilleurs vers : en lisant ce morceau plus littéraire, mais moins riche de détails que le poëme burlesque, on esi forcé de reconnaître que le grand satirique se ressouvenait des naïves et verbeuses descriptions du pauvre poëte crotté.

2 Imitation de Juvénal, sat. m :

Plurimus hic œger moritur vigilando.

3 Une des victimes de Boileau. Cet abbé, bel esprit, né à

àVl I,ES EMBARRAS BE PARIS.

Tout conspire à la fois à troubler mon repos. Et je me plains ici du moindre de mes maux, Car à peine les coqs, commençant leur ramage, Auront de cris aigus frappé le voisinage *, Qu'un affreux Serrurier, laborieux Vulcain, Qu'éveillera bien-tost l'ardente soif du gain2, Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il appreste, De cent coups de marteau me va fendre la teste, J'entends déjà partout les charettes courir, Les massons travailler, les boutiques s'ouvrir : Tandis que dans les airs mille clocbes émues, D'un funèbre concert font retentir les nues, Et, se meslant au bruit de la gresle et des vents, Pour honorer les morts, font mourir les vivants.

Encor, je benirois la Bonté souveraine, Si le Ciel à ces maux avoit borné ma peine. Mais, si seul en mon lit je peste avec raison, C'est encor pis vingt fois en quittant la maison. En quelque endroit quej'aille, il faut fendrela presse3 D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse: L'un me heurte d'un ais, dont je suis tout froissé ; Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé.

Lyon en 1G30, mort à Paris en 1GS0, a composé des ouvrages en vers et en prose, tombés depuis dans un juste 'oubli. 1 Imitation de Martial, liv. IX, épigr. lxix :

Nondum rrist iti rupere silentia galli :

Murmure jam ssevo verberibusque tonas;

Tuin grave percussis ineudibus sera résultant, etc.

= Dans toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur, il y avait :

Qu'un affreux Serrurier, que le ciel en courroux, A fait pour mes pesekez trop voisin de chez nous.

3 Imitation de Juvénal, sat. m.

Nobis properantibus obstat

Là d'un enterrement la funèbre ordonnance *, D'un pas lugubre et lent, vers l'église s'avance; Et, plus loin, des laquais, l'un l'autre s'agaeans, Font aboyer les chiens, et jurer les passans. Des paveurs, en ce lieu, me bouchent le passage. Là, je trouve une croix de funeste présage -, Et des couvreurs, grimpez au toit d'une maisou, En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison. Là, sur une charette une poutre branlante 3 Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente : Sis chevaux, attelez à ce fardeau pesant, Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant ; D'un carosse en tournant il accroche une roué, Et du choc le renverse en un grand tas de boue, Quand un autre à l'instant, s'efforçant de passer, Dans le mesme embarras se vient embarrasser. Vingt carosses, bien-tost arrivant à la lîle, Y sont en moins de rien suivis de plus de mille : Et, pour surcroist de maux, un sort malencontreux Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs. Chacun prétend passer : l'un mugit, l'autre jure.

Dnda prier, magno populus promit agmine lumbos,

Qui sequitur : ferit hic cubito, ferit assert? duro Aller : at hic tignum capiti incutit.

1 Imitation d'Horace, liv. II, épît. n :

Tristia robustis luctantur funera plaustri?.

2 a C'est une chose que dans tout Palis e! pueri sciunt, dit Boileau dans une lettre à Brossette. que les couvreurs, qnand ils sont sur le toit d'une maison, laissent pendre du haut de cette maison une croix de Jatte, pour avertir les passans de

• prendre garde à eux et de passer vite; qu'il y en a quelquefois des cinq ou six dans une même rue, et que cela n'empêche pas qu'il n'y ait suuvent des gens blessez. »

3 Imitation de Juvénal, sat. ni :

. . . Kodo longa coruscat Sarrato veniente abies, atque altéra pinnm Plaustra veliunt, nutant alte populoque minantur.

3ii LES EMBARRAS DE PARIS.

Des mulets en sonnant augmentent le murmure : Aussi-tost cent chevaux, dans la foule appelez, De l'embarras qui croist ferment les défilez, Et par tout des passans enchaînant les brigades, Au milieu de la paix font voir les barricades *. On n'entend que des cris poussez confusément : Dieu, pour s'y faire ouïr, tonneroit vainement. Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre, Le jour déjà baissant et qui suis las d'attendre, Ne sachant plus tantost à quel Saint me vouer, Je me mets au hazard de me faire rouër, Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse : Guenaud sur son cheval en passant m'éclabousse 2, Et n'osant plus paroistre en l'estat où je suis, Sans songer où je vais, je me sauve où je puis; Tandis que dans un coin, en grondant, je m'essuie, Souvent pour m'achever, il survient une pluie. On diroit que le Ciel, qui se fond tout en eau, Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau. Tour traverser la rué, au milieu de l'orage, Un ais sur deux pavez forme un étroit passage : Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant : Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant, Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières, Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières. J'y passe en trébuchant, mais, malgré l'embarras, La frayeur de la nuit précipite mes pas.

1 Allusion aux barricades de Paris, en août 1048, qui furent le commencement de la Fronde. Os quatre derniers vers ne se trouvaient jus dans la première édition publiée en 1GGG.

-' Guenaud, médecin de la reine, mort en -1667, était un des plus zélés partisans de l'antimoine. « On le voyoit souvent à cheval sur le pave de Paris, dit Brossette, et l'on disoit ordinairement : Guenaud et son cheval.»

Car, si-tost que du soir les ombres pacifiques l D'un double cadenas font fermer les boutiques; Que, retiré chez lui, le paisible marchand Va revoir ses billets, et compter son argent ; Que dans le Marché-neuf'2 tout et calme et tranquille, Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville 3. Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est, au prix de Paris, un lieu de seureté. Malheur donc à celui qu'une, affaire impreveuë Engage un peu trop tard au détour d'une rué ; Bien-tost quatre bandits lui serrant les costez : « La bourse ! » Il faut se rendre; ou bien, non, résistez. Afin que vostre mort, de tragique mémoire, Des massacres fameux aille grossir l'histoire. Pour moi, fermant ma porte, et cédant au sommeil 4, Tous les jours je me couche avecque le Soleil. Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière. Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière. Des filous effrontez, d'un coup de pistolet,

1 Imitation de Juvénal. sat. ni.

. . . Nain qui spoliet te Non deerit : clausis domibus, postquam ouinis ubique Fixa catenat» siluit compigo taberna?, Interdurn et ferro subitus grassator agit rem, etc.

: Entre le pont Saint-Michel et le Petit-Pont, près de l'ancien Hôtel-Dieu, qui vient d'ètie démoli.

3 «Les désordres que les voleurs commettoient dans Paris, dit Brossette, et le danger qu'il y avoit à se trouver dans les rues pendant la nuit, sont décrits ici fort naïvement. En 1667, le Roi pourvut à la sûreté publique par l'établissement des lanternes, par le redoublement du Guet et de la Garde, par un règlement sur le port d'armes et contre les gens sans aveu, et par plusieurs autres sages ordonnances, dont l'exécution fut confiée à M. de la Reynie, lieutenant général de police. En peu de temps, la sûreté fut rétablie dans Paris. »

4 11 y a dans les deux premières éditions :

Pour moi qu'une ombre étonne, accablé de sommeil...

Ijit) LES EMBARRAS DE PARIS.

Ebranlent ma fenestre et percent mon volet. J'entens crier partout : « Au meurtre ! on m'assassine ! » Ou : « Le feu vient de prendre à la maison voisine ! » Tremblant, et demi mort, je me levé à ce bruit, Et souvent sans pourpoint ', je cours toute la nuit, Car le feu, dont la flàme en ondes se déploie, Fait de notre quartier une seconde Troie ; Où maint tirée affamé, maint avide Argien, Au travers des charbons, va piller le Troyen-. Enfin, sous mille crocs la maison abysmée Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée. Je me retire donc, encor pasle d'effroi : Mais le jour est venu, quand je rentre chez moi. Je fais pour reposer un effort inutile : Ce n'est qu'à prix d'argent qu'on dort en cette ville 3. 11 faudroit, dans l'enclos d'un vaste logement, Avoir loin de la rue un autre appartement.

Paris est pour un riche un pays de Cocagne l : Sans sortir de la ville, il trouve la campagne : Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verds, Receler le printemps au milieu des hyvers,

1 Brossette dit que « tout le monde en ce temps-là portoit des pourpoints. »

- Allusion au sac de Troie; voy. le second livre de VÉncidc, de Virgile.

3 Imitation de Juvénal, sut. m :

Magnis oplbus dormitur in Urbe.

* Le savant Huet, évêque d'Avranches, dit que cocagne vient de gogaille: pays de gogaille, et, par corruption, pays de Cocagne; gogaille vient de gogue, espèce de farce ou de saupiquet. Brossette rapporte qu'en Italie, sur la route de Rome à Lorette, il y a une petite contrée qu'on nomme Cucagna, dont l,i situation est très-agréable et lu territoire très-fertile ; il pense que ce pourrait être là l'origine du pays de Cocagne.

Et foulant le parfum de ses plantes fleuries, Aller entretenir ses douces rêveries.

Mais, moi, grâce au Destin, qui n'ai ni feu ui lieu l, Je me loge où je puis, et comme il plaist à Dieu.

! a Quand l'auteur composa cette satire, dit Bros logé dans la cour du Palais, chez son frère aîué, Jérôme Boileau. Sa chambre étoit au-dessus du grenier, dans une de guérite, au cinquième étage.

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