X. — OÉNÉRALITÉ
Indifférence des Parisiens. — Importance de la Seine. — Sièges et famines. — Au dix-neuvième siècle, la Seine perd de son importance. — Origine du nom. — Nautes. — Inscription. — Hanse. — Armes de Paris. — Guerres civiles. — La Tour de Nesle. — Inondations. — Étiages. — Dimensions. — Eau potable. — Seine et Marne. — Les provinciaux et l'eau de Paris.
Le Parisien qui traverse les ponts et passe sur les quais est, depuis son enfance, tellement accoutumé au spectacle qui se déroule sous ses yeux, qu'il ne pense guère à s'en rendre compte. Il sait vaguement qu'il y a des navires au port Saint-Nicolas, que pendant l'été on peut prendre des bains de rivière; parfois il lit dans son journal qu'un train de bois s'est brisé contre une des piles -du pont au Change; par curiosité il entre à la Morgue, et souvent il regarde les pêcheurs à la ligne assis dans les bachots amarrés à la berge. La Seine ne lui offre rien de particulier; elle a pourtant une importance majeure, car elle est une des grandes voies par où la capitale s'approvisionne ; elle complète l'ensemble de nos organes de communication, et de plus elle a une
existence spéciale, représentée par les industries qui vivent sur elle et par elle.
L'écrivain qui raconterait l'histoire de la Seine pendant les seize premiers siècles de la monarchie française serait bien près d'avoir fait une histoire complète de Paris. Grâce aux routes d'abord et ensuite aux chemins de fer, elle n'a plus cette utilité redoutable qui en rendait la libre possession si précieuse; elle n'est plus la clef de la famine ou de l'abondance. Pour apprécier le rôle qu'elle jouait encore dans des temps relativement rapprochés de nous, il faut se rappeler ce que dit Pierre de l'Estoile : « Le samedi 7 avril 1590, la ville de Melun fut rendue au roy par composition. La prise de cette ville avec celles de Corbeil, Montereau, Lagny et autres passages de rivières saisis en mesme temps, qui estoient les clés des vivres de Paris, avancèrent fort le dessein du roy, qui estoit de faire faire une diette à ceux de Paris, qui peust tempérer l'ardeur de leurs résolutions et frénaisies. » On sait l'épouvantable famine qui suivit cette conquête de la Seine, car trois mois après « on entendit aucuns deviser sur la mort d'une dame riche de plus de trente mille écus, laquelle ne trouvant pas avec argent de quoi vivre, et voyant deux de ses petits enfants morts de faim, les avoit cachés et fait saler par sa servante, et l'une et 1 autre s'en sont nourries au lieu de pain. » A ce moment tous les yeux sont tournés vers la Seine, du haut des clochers on en interroge le cours aussi loin qu'on peut en suivre les méandres ; c'est par elle seule que peuvent arriver les vivres si douloureusement attendus; aussi quel désespoir lorsque « le dimanche 28 du présent mois d'avril 1591, la flotte de Meaux et de Château-Thierry, conduisant à Paris ju&r qu'à quatorze cents muis de bled en cent quinze basteaux, est arrestée et prise par les gens du roy* »
GENERALITES. 285
S'il en était ainsi au temps de Henri IV, qu'était-ce donc sous les rois de la première et de la seconde race? Ces dures époques sont aujourd'hui passées pour toujours S mais elles ont laissé des traces profondes qu'on retrouve à chaque page dans les vieux mémoires. Dès que la navigation de la Seine est interdite, Paris s'émeut, s'affaisse et se désespère. C'était le fleuve nourricier par excellence, et jusque sur les marchés publics il déposait le blé, le vin, le bois et les fiuits. Quand son cours était interrompu, il n'apportait plus que la famine, la contagion et la mort. C'est alors que le Bourgeois de Paris se lamente et accuse la dureté des temps: « Environ sept ou huit jours en mars (1415) fut Seine si cruel à Paris que un moulle de bûches valait neuf ou dix sols parisis. »
La Seine n'a réellement perdu son antique et considérable importance que dans ce siècle-ci ; pendant les jours troublés de la Révolution, quand le peuple affamé faisait queue à la porte des boulangers, c'est par elle que presque tous les subsides, vivres et munitions, arrivaient à Paris. Qui ne se rappelle l'anecdote racontée par Dussaulx? Un bateau chargé de poudre de traite * arrive au port de la Grève; le peuple lit poudre de traître sur le billet signé par le commandant Lassale et veut massacrer ce dernier immédiatement. Par le sangfroid de La Fayette et non sans peine, ce malheureux fut sauvé.
D'où vient ce mot : la Seine? Du celtique, dit-on. Squan, serpent; sin-ane, la lente rivière; sôgh-ane, la paisible rivière ; les Romains l'ont latinisé, selon leur habitude, et en ont fait Sequana. A-t-elle été une
* Pendant la période d'investissement, la Seine fut strictement fermée et surveillée avec soin par les armées allemandes ; dés le mois de février 1871. elle nous apporta de nombreux approvisionnements.
* C'était une poudre de qualité inférieure que l'État vendait aux capitaines de vaisseaux marchands qui faisaient la traite des nègres.
286 LÀ SEMB A PARIS.
divinité? On pourrait le croire, puisque le Tibre fut un dieu. Ceux qui la possédaient et en avaient la navigation exclusive étaient de grands personnages, les plus riches et les plus considérables de la Cité ; il y a longtemps que les nautes étaient célèbres, et le plus ancien monument de Paris leur appartient. Lorsque, en 1711, Louis XIV fit changer le maître-autel de Notre-Dame, dans les fouilles qu'on opéra au milieu du chœur de la vieille basilique, on rencontra les débris d'un autel élevé autrefois par nos pères ; sur une de ses faces on lisait et on peut lire encore au musée de Cluny : tib : CjESARE adg. jovi optomo maxsumo... m. nautje parisiaci publics posuerunt; — sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les navigateurs parisiens publiquement consacrèrent... — Ces nautœ y désignés plus tard sous le nom de mercatores aquœ, furent la souche de notre administration municipale; ils furent la hanse; leur chef, d'abord prévôt de la marchandise d'eau, devient prévôt des marchands, puis maire de Paris et enfin préfet de la Seine. C'est à cette origine, et non pas à la forme problématique de la Cité, — jadis composée de trois îles, — qu'il faut attribuer les armes de Paris, la nef et la devise : Fluctuât nec mergitur, que Philippe Auguste donna à notre ville, au moment où il commençait la construction de la grosse tour du Louvre « dont relèvent tous les châteaux de France ».
La Seine a connu toutes nos discordes civiles et, si je puis diie, elle y a pris part. Les Normands l'ont envahie sur leurs barques d'osier recouvertes de peau l ; elle a reçu le corps de Louis de Bois-Bourdon, l'amant d'Isabeau de Bavière : « Laissez passer la justice du roi ! » elle s'est refermée sur les cadavres des Armagnacs,
* Au seizième siècle, les chanoines de Sainte-Geneviève chantaient encore dans leurs litanies :
A furore Normannorum libéra nos, Domine!
de la légation prussienne, mais de toute la députation de V empire, réunie à Itastadt, il avait reçu pour réponse : Que le colonel ne pouvait iui parler, quand même il viendrait au nom de, Dieu le Père et le Fils. M. de Jordan «ut même beaucoup de peine à engager le capitaine, qu'il avait rencontré à Rotenfels, à faire remettre la lettre, parce que, disait-il, le colonel avait déjà reçu assez de courriers et dïestafeltes pendant la nuit. M. de Jordan fut retenu si longtemps parce qu'il s'était répandu à Gemsbach un faux bruit touchant une attaque des Français vers Rastadt. La lettre du colonel annonce un homme d'honneur et de cœur. Il promet une escorte pour les personnes de la légation française ; quant à nous, il déclare qu'il sera inutile et inconvenable de les accompagner. Toutes les mesures furent prises sur-le-champ pour le prompt départ. Le médecin et le chirurgien étaient d'avis que ce voyage serait moins dangereux pour la santé de Jean Debry que la continuation de la crise alarmante dans laquelle il se trouvait; lui et madame Roberjot désiraient également de ne pas perdre un moment. Nous partagions leurs sentiments. Le capitaine avait reçu en même temps l'ordre de les accompagner; mais il déclara qu'il lui était expressément dé~ fendu de nous laisser* sortir avec eux, vu que les légations allemandes pouvaient se retirer chez elles, mais non du côté du Rhin. Quelque révoltant que fût ce traitement, nos réclamations auraient pu occasionner de nouveaux délais, et nous nous tûmes. En conséquence, le baron de Gemmingen commença à stipuler les conditions de la marche. L'escorte devait être composée du major de Harrant avec six hussards de Bade, et d'un officier impérial avec huit hussards de Szecklers. M. de Jordan, secrétaire prussien, qui, par sa mission à Gemsbach, avait fait connaissance avec les militaires, obtint seul la permission de suivre les voitures, grand motif de consolation pour les principaux personnages.
A une heure après-midi, le cortège se mit en route pour la troisième fois. Qui pourrait s'étonner de voir ces infortunés tremblants et couverts des pâleurs de la mort, lorsqu'ils s'exposaient de nouveau aux plus grands dangers, et qu'il nous était impossible à noua tous de faire passer dans leur cœur la confiance qu'il n'y avait plus rien à craindre 1 ils faisaient semblant d'en croire nos assurances, mais entre eux et à ceux qui étaient les plus près d'eux, ils disaient tout bas : « Nous allons à la mort, nous serons assassinés. » Jean Debry prit congé, de la manière la plus touchante, de ses enfants et de sa femme, qui est presqu'à son terme. Rosenstiel recommanda sa famille, qui est depuis longtemps à Strasbourg, à son beaufrère, M. Wicland, conseiller de légation de Weimar. Notre raison les blâma, mais pouvaient-ils avoir déjà perdu le souvenir de ce qui s'était passé ? Ils voyaient dans l'escorte V uniforme de leurs meurtriers. — Dieu soit loué t ces affreuses appréhensions étaient vaines. Le voyage fut accompli sans aucune rencontre fâcheuse. —
ville fut sauvée. Plus récemment, en 1740, à Noël, Paris fut littéralement inondé. On allait en barque dans toutes les rues, « et, dit Barbier, c'est un concours de bateaux comme en été au passage des Quatre-Nations. » La place du Palais-Royal, la place Maubert, la place Vendôme, les Champs Elysées, étaient sous l'eau. Des maisons furent renversées, une entre autres rue Saint- Dominique. Pour porter remède à tant de désastres on découvrit la châsse de sainte Geneviève '.
On a maintenant des moyens plus certains pour resserrer la Seine et l'empêcher de courir la prétentaine à travers Paris; nos ingénieurs des ponts et chaussées n'emploient guère de reliques, mais il faut croire que leurs procédés ne sont pas mauvais ; car, malgré les déboisements imprudents qui ont dénudé les montagnes voisines de ses rives, elle est assez paisible maintenant et ne franchit plus le rempart de ses quais; ce qui ne l'empêche pas du reste d'être sévèrement surveillée : chaque jour sa hauteur est relevée, enregistrée, et tous les ans le tableau de ses variations est envoyé à l'Académie des sciences, à l'Observatoire, à la Préfecture de police, à l'Hôtel de Ville, au ministère de l'Intérieur et à celui des Travaux publics.
Il y a deux étiages à Paris, celui du pont de la Tournelle et celui du pont Royal. Chacun sait qu'un étiage est le niveau de la rivière pris à ses plus basses eaux; ce sont celles de 1719 qui ont servi de point de départ. Pour avoir la hauteur exacte de la rivière depuis le fond jusqu'à la superficie, il faut ajouter m ,45 pour le pont de la Tournelle et œ ,85 pour le pont Royal ; le zéro de
* « Le 17 ou le 18 de ce mois (mai 1751), la Seine a débordé ; les fossés du Cours et des Champs-Elysées étaient remplis d'eau ; on y allait en bateau. L'inondation a duré jusqu'au 25 ou 20. Je fus, le 20, aux 'tours Notre-Dame; le temps, par malheur, était bas et nébuleux, ce qui m'ôta la moitié du plaisir que j'aurais eu à voir pleinement un spectacle aussi beau et aussi singulier. » (Collé, Mémoires, t. I, p. 302. Édit. Honoré Bonhomme.)