CHAPITRE V
La violence. — M. Rous'^et pêche à la ligne. — Plus de généraux. — Tirer sur le peuple. — Les fêtes de Pâques. — Tout va bien. — Dombrov/iki. — La nuit du i\ au 12 avril. — On émigré encore. — A quel prix. — Lettre d'un Parisien. — Couibet et la colonne. — Thiers confisqué. — Jules Favre fouillé. — Arrestations, perquisitions, cancans. — Monotonie dans la terx-eur. — Le grand homme n'a rien dans son caveau, — Les musées et le suis e du pavillon Denon. — La ligue d'Union républicaine et M. Bonvalet, restaurateur politique.
Nous allons monter encore d'un étage le calvaire (le l'arbitraire.
Considérant les patriotiques réclamations d'un p^rand nombre de .gardes nationaux qui tiennent, quoique mariés, à l'honneur de défendre leur indépendance municipale, même au prix de leur vie, le décret du 5 avril est ainsi modifié :
De dix-sept à dix-neuf ans, le service dans les compagnies de guerre sera volontaire, et de dix-neuf à quarante obligatoire pour les gardes nationaux, maiiés ou non.
J'engage les bons patriotes à fiire eux-mêmes la police de leur arrondissement et à forcer les réfractaires à servir.
Le dfi gué à la guerre, ^ G. Cluserrt.
Ce document ne supporte pas un instant l'examen le plus superficiel. Le considérant du décret est ridicule pour le moins. Qu'est-ce qui empêchait les gens mariés, tenant à V honneur de défendre leur indépendanee muniei/pale, même au prix de leur vie^ d'aller tranquillement au feu? Pourquoi forcer à y aller ceux qui ne pensent pas de même, et qui n'ont pas fait de demande semblable?
f engage les bons patriotes à faire eux-mêmes la jjoliee de leur arrondissement.
Sous prétexte de patriotisme, condamner les bons patriotes au métier de délateur! Quelle comédie! et, derrière tout cela, quels drames !
Les prêtres sont toujours soumis aux arrestations arbitraires. Le curé de Saint-Eustache, celui de Saint-Germain-des-Prés et le supérieur du séminaire de Saint- Sulpice vont rejoindre ceux déjà emprisonnés.
M. Ricbardet, un confrère du journal le National, va pour chercher un laissez-passer à la préfecture de pohce; on l'arrête. Il fera partie des otages. Ce que voyant, M. lldefonse Rousset, directeur du journal le National, éprouve le besoin de quitter Paris à tout prix, et le quitte, en effet, par Bercy-Seine, monté sur une embarcation de pêche, et comme un homme absorbé par la poursuite du goujon. "^'■'^^" ^'
Ces jours derniers, la Commune supprimait te titre et les fonctions de ûénèral en chef; la commis-
sion executive supprime, à son tour, — pour foire acte d'autorité, — le titre dégénérai.
De plus, elle adresser la garde nationale quelques paroles bien senties:
A la garde nationale.
Citoyens,
L'Assemblée de Versailles a fait appel aux volontaires des départements contre Paris.
La Commune de Paris a fait appel au droit contre l'Assemblée de Versailles.
Les volontaires ont répondu à l'appel du droit.
Limoges a proclamé la Commune. Son Hôtel-de-Ville a les mêmes couleurs que le noire. La troupe de ligne a fraternisé avec la garde nationale. L'armée du droit marchera au secours, non de Versailles, mais de Paris.
Guéret, de même, a fait sa Commune, et attend Limoges pour le suivre.
Tout le centre est levé pour grossir le mouvement. La Nièvre a ses hommes debout. Vierzon, Commune aussi, tient la tête du chemin de fer pour empêcher les gendarmes de Versailles d'avancer contre Toulouse, et pour aider les gardes nationaux de Limoges marchant vers Paris.
Si Paris continue à faire son devoir, s'il est aussi constant qu'il a été brave, c'en est fait de la guerre civile et de ses coupables auteurs.
Vive la Commune ! Vive la République!
Paris, le 7 avril 1871.
La Commission executive.
Sur une de ces affiches, un gavroche quelconque avait écrit :
Vierzon^ patrie de M. Pyat.
Des ohus ont endommagé l'Arc-de-Triomphe, l'ambassade ottomane et plusieurs hôtels ou maisons des Champs-Elysées et de l'avenue de la Grande- Armée ; mais les duels d'artillerie sont plus meurtriers pour les constructions que pour les hommes.
La journée militaire, nulle comme résultat, a inspiré à Y Officiel le compte-rendu suivant :
8 avril.
Ce matin, dès la première heure, une vive canonnade s'engage dans les directions de Neuilly et de Vanves.
Dans la partie ouest, le mouvement général de retraite signalé hier s'accentue du côté de Versaiiles.
Vers huit heures, une vive fusillade a été engagée avenue de Neuilly; les vengeurs, déployés en tirailleurs, se sont portés en avant ; protégés par le tir de la garde naiionale, ils ont forcé les Versaillais à se replier ; nous occupons à cette heure les mêmes positions que la veille.
A Issy, notre artillerie s'est portée en avant, appuyée par la garde nationale, et occupe solidement de fortes positions.
Le village de Bagneux est entièrement libre.
Le général Besson, commandant les forces de Versailles, aurait été tué hier à Neuilly, pendant l'engagement.
Une nouvelle que nous trouvons dans le journal de
Rochefort, le Mot d' Ordre, peut, par sa rédaction, donner le la de la presse communaliste de Paris quand elle daigne enriployer le style léger et badin :
Ah ! le vieux polisson de lord Lyons ! ah ! le vieux birbe!... Savez-vous ce qu'il vient de faire?...
Il vient d'offrir asile dans son hôtel aux religieuses Carmélites pour le cas possible, après tout, où Raoul Rigault poursuivrait le timide troupeau de ses arrêtés révolutionnaires.
Lord Lyons un vieux polisson ! C'est gracieux !
La Commune de Paris décrète :
Tout citoyen blessé à l'ennemi pour la défense des droits de Paris recevra, si sa blessure entraîne une incapacité de travail partielle ou absolue, une pension annuelle et viagère dont le chiffre sera (hé par une commission spéciale, dans les limites de trois cents à douze cents francs.
La Commune statuera aujourd'hui sur les pensions attribuées aux familles des citoyens morts pour la défense des droits du peuple.
La Commune de Paris invite les citoyens et les citoyennes qui désireraient un emploi dans les établissements publics d'instruction primaire de la ville de Paris à présenter leur demande.
La déclaration préalable pour la publication des journaux et écrits périodiques, de même que le dépôt;, sont
oujours obligatoires et doivent se faire au bureau de la presse, délégation de la sûreté générale et de l'intérieur, place Beauvau.
Tels sont les actes de la Commune de ce jour, qui se sont partagé l'attention du public avec l'affiche suivante, collée à toutes les colonnes des boulevards:
Linfanterie de ligne à la population de Pari^,
Citoyens,
Un conseil de guerre siégeant à Versailles vient de condamner à la peine de mort les officiers et sous-officiers de l'armée qui ont refusé de faire feu sur le peuple.
Aux habitants de Paris de nous juger, et si nous sommes coupables, nos poitrines sont là pour répondre. Nous ne tomberons pas en lâches.
A. PiEBRE, capilahie d'ivfantene délégué ; Bonaventure, cnpUaîne; Philippot, sergent.
Quel est le sens bien exact de cette expression : faire feu sur le peuple ?
Ces militaires, qui se disent délégués — tout le monde avait fini par être délégué de quelque chose à Paris — ont refusé de faire feu sur le peuple, mais promettent de faire feu sur l'armée ; et cependant peuple et armée, ce sont toujours des hommes.
Il faudrait savoir pourtant si le mot peuple veut dire ceux qui s'arrogent le droit de tirer impunément sur les hommes qui ne sont pas de leur opinion et
qui en (léibndent une aulro, ou si ce mot peuple désigne en général les citoyens d'une nation, à quelque catégorie qa ils appartiennent dans la hiérarchie des classes sociales.
« On a tiré sur le peuple ! » est le cri auquel se sont faites bien des révolutions; mais quand... le peuple a commencé de tirer, il trouve très-extraordinaire qu'on lui rende la monnaie de sa pièce, et se montre toujours prêt à crier à l'assassin quand on se défend !
La guerre civile est une atrocité ; car, il faut le dire, de chaque côté oi? tire sur le peuple, et le peuple est frappé de quelque côté que la balle vienne.
Aussi, c'est le cœur serré que l'on lit des bulletins ainsi conçus :
Les troupes de Versailles occupent les premières maisons de Levallois-Perret ; elles ont construit une barricade rue Peyronnet.
De dix à onze heures, un bataillon de fédérés a fait une reconnaissance de ce côté ; mais les soldats qui occupent Ips maisons ont fait pleuvoir une grêle de balles, qui a forcé les assaillants de se retirer.
On s'attendait à une sérieuse affaire de ce côté.
Les fédérés occupent la moitié de Levallois-Perret, c'està-dire qu'ils ont été repoussés et délogés de maison en maison.
A six heures du soir, le bruit courait que les Versaillais avaient leurs avant- postes rue Victor-Noir, et étaient maîtres du marché et de la mairie.
La Banque a composé avec la Commune. Une personne digne de foi assurait qu'une entente aurait été conclue entre la Banque et la Commune, représentée par M. Beslay, délégué par la commission des finances.
Aux termes de cet arrangement, la Commune reconnaissait à la Banque son caractère d'établissement privé, et s'engageait à faire respecter la Banque, soit par l'organisation d'un bataillon de gardes nationaux composé des employés de l'établissement, soit, s'il était besoin, en adjoignant à ce bataillon d'autres détachements commandés par la Commune. Par contre, la Banque devait fournir à la Commune, sur un reçu de M. Beslay, les fonds appartenant à la ville de Paris et déposés à la Banque; et, dans le cas où ces fonds seraient épuisés, celle-ci devait faire à la Commune des avances garanties par la remise de titres sur les biens de la ville.
Les fêtes de Pâques n'ont pas été brillantes; le concours de fidèles qui, en temps ordinaire, accourent aux cérémonies du culte, faisait presque complètement défaut. La moitié des églises étaient fermées. Le curé de Saint-Eustache, délivré, — après une. manifestation des dames de. la halle pour réclamer leur curé, — a pu célébrer la grand'messe. Mais dans les offices, il n'y eut ni sermon, ni chant de fête.
On a chanté quelques versets de VO Filii, et dit, à voix basse, des prières pour la cessation des calami-
tés abattues sur Paris. 11 n'y a presque pas eu de communions.
M. l'abbé O'Gan, relâché sur la réclamation formelle de l'ambassade anglaise, alla donner la communion aux ecclésiastiques captifs, parmi lesquels se trouvaient plusieurs élèves de grand séminaire. ' Par suite d'un refus d'obéissance au général Cluseret, le général Bergeret lai-même est arrêté. Un fait curieux et digne d'être signalé , c'est que Bergeret aurait dit en entrant dans sa cellule à Mazas : « Dans huit jours, Cluseret sera mon compagnon de geôle. »
Des journaux ont affirmé que Bergeret l'avait écrit sur les murs de la prison.
Cluseret mit vingt jours à donner raison à la prophétie de Bergeret, dont l'exclamation a un précédent dans l'histoire des Templiers :
0 Philippe! ô mon roi! la vie est condamnée; Au tribunal de Dieu je t'attends dans Tannée,
ainsi que Raynouard a rapporté le fait en vers.
Pour la troisième fois la Commune ajourne les élections complémentaires, précédemment fixées à ce jour 10 avril, sans comprendre que chaque jour lui enlève des voix et permet à des électeurs de quitter Paris^
et de fuir des urnes qui, comme la boîte de Pandore, laissent échapper tant de maux sur Paris, et ne servent qu'à retenir l'espérance tout au fond de leurs boîtes.
La Commune reçoit la dépèche suivante, qu'elle communique au public :
10 avril, 1 heure du matin.
Nous recevons par estafette envoyée à Asnières la réponse suivante :
Nous occupons Asnières; rennemi est en fuite; nos pertes sont relativement faibles.
Le chef de la légion,