‹ Paris sous les obus, 19 sept. 1870-3 mars 1871Chapitre 10 sur 58 · Glais-Bizoix, Dictature de cinq mois · texte numérisé non relu

Glais-Bizoix, Dictature de cinq mois

vers le grand centre d'interminables files d immigrants.

Biziirre cortège ! accumulations incroyables ! Tout ce qui avait des roues, — voitures, chariots, chars à bancs, brouettes, — tout avait été mis en réquisition, jusques et y <îompris les sombres véhicules des pompes funèbres.

Et Ik-dessus, des entassements invraisemblables : des portraits de famille gisant sur des matelas, des cages îi perroquets se dandinant sur des étagères de salon, des piles de vaisselles vacillantes, des superpositions de paquets en équilibre à l'instar de la tour de Pise, des sacs de pommes de terre cahotés «ntre des meubles de Boule..., bref, un amas d'objets de tout acabit que leurs propriétaires s'empressaient de soustraire aux risques de l'invr.sîon contre lesquels il n'y a pas d'assurance.

Négligeons pour l'instant le. chapitre des approvisionnements; il aura sa place ailleurs. La plupart des compagnies de chemins de fer avaient cessé leiir trafic, mis à J*abri leur matériel, expédié leurs employés. Bientôt ceux qui partaient n'eurent plus à leur service que l'Orléans et rOuest. Le 17 septembre au matin, la ligne d'Orléans demeurait le seul lien par lequel Paris tint au monde extérieur. Le 17 au soir, ce dernier fil fut rompu. Le 18, un train parti pour déménager les gares d'Abloh et de Choisy-le-Roi était reçu h coups de fusil par des hussards. Ces cavaliers étaient les mêmes qui, dans la nuit, soûls de vin et de bière, s'étaient répandus dans Ablon, avaient enfoncé les portes et tout mis à sac* Ils portaient d'ailleurs un nom prédestiné : les hussards de Blil:/ier,

Do moins lamentables rencontres, sur tout le périmètre de la banlieue, préludaient à l'action et, en plus d'un cas, refrénaient l'audace trop longtemps impunie des tètes de colonne allemandes. Fréquemment, c'étaient des irréguliers qui tentaient ainsi la fortune et essayaient

leurs forces dans des escarmouches d'avant-postes ; des groupes dont Torganisation s'achevait ou même commençait à peine : Amis de la France, Lclaireurs de la Seine, Tirailleurs de la République, Guérillas de TIle-de-France, Éclaireurs du commandant Franchetti, Éclaireurs du commandant Poulizac et Lclaireurs de Paindray; Francs- Tireurs de la Presse, Éclaireurs des Ternes, Chasseurs deNeuîUy...

Les troupes régulières avaient aussi leur part dans ce» succès de début.

Près de Villejuif, le mobile Vigneau, de la 2* compagnie du 8' bataillon, se heurte dans une reconnaissance à des dragoiis bavarois. Ajustant^ sans s'émouvoir, avec son chassepot, il tue d'abord Tofficier conmiandant le détachement, puis blesse un dragon ; il se saisit ensuite d'un troisième, qu'il ramène prisonnier. Inutile de dire comment il est reçu en revenant avec sa capture !

La compagnie du 28* de ligne casernée au fort de l'Est, à Saint-Denis, se signale dans une reconnaissance au Bourget. Le sergent-fourrier Lachize, avec deux compagnons, était chargé d'éclairer les environs pour reconnaître la force de l'ennemi. Ces trois hommes, arrivés à 2 kilomètres de nos avant-postes, se trouvent tout à coup en face de huit uhlans, qui, à leur aspect, se groupent et poussent vivement une charge. Aussitôt le fourrier Lachize fait mettre ses deux soldats à genoux, ordonne de viser le chef et de ne faire feu qu'au commandement. Il laisse ainsi arriver la bande tenue en joue à 200 mètres; puis, commandant le feu, il étend raide mort le chef ; les autres s'enfuient; deux étaient blessés.

Un habitant du Bourget, M. Bougé, posté près de la route qui du Bourget se dirige sur Pont-Iblon, attendait, caché dans un taillis, le passage des uhlans signalés aux

cQNÎrons. Il était armé d'un fusil de chassé à deux coups. Bientôt il entend le trot des chevaux et aperçoit au loin un peloton qui s'avance. Sans se troubler, il ajuste, fait feu et voit tomber un cavalier; visant encore et tirant de nouveau, il en abat un second ; les autres ont déjà tourné bride.

Le récit de ces menus faits, dont un sentiment bien excusable grossissait l'importance, jetait dans le concert des bonnes volontés sa note encourageante. Tout était loin, cependant, d'être prêt pour la défense. L'armement des forts commençait à peine ; les portes des remparts restaient encore à édifier, et bien des bastions déserts attendaient leurs canons.

<c Si les Prussiens avaient eu le courage de nous attaquer, disait à quelque temps de là le brave commandant C, nous n'avions pas, dans chaque embrasure, six C4)ups pour leur répondre ! »

L'ennemi, nous le savons, était résolu à user de procédés moins hasardeux. '

En tout état de cause, et dans l'ignorance où Ton se trouvait de ses desseins, il importait, d'une part, de ne lui rien laisser soupçonner de la faiblesse matérielle des moyens de défense, et, d'autre part, de tenter au moins un effort pour conserver les ouvrages avancés construits à la hâte, ouvrages malheureusement dépourvus de relief, insuffisamment munis de quelques pièces de campagne, et auxquels, eu un mot, le manque de temps n'avait pas permis de donner une valeur défensive .sérieuse.

La journée du 19 devait donc être disputée. Où porter Teffort principal? Le simple bon sens eût suffi à dicter la réponse : le front sud de Paris dessinait la ligne le long

:\k PARIS SOLS LES OBUS.

de- laquelle Tenceinto était dominée de Textéricur à la plus courte distance ; il fallait tâcher de se maintenir en possession des ouvrages ébauchés en avant du front sud. D'ailleurs, à ne considérer les choses qu'à un point de vue purement géométrique, le maintien de ces positions obligeait Tennemi à allonger de 12 ou 15 kilomètres le circuit de Finvestissement.

Pour cet effort, on disposait, à la vérité, d'un grand nombre d'hommes, mais non de soldats. Les seulqs troupes susceptibles, non pas même de manœuvrer, mais simplement de faire usage de leurs armes, comprenaient le 13' corps (Vinoy), réorganisé tant bien que mal après la retraite précipitée de Mézières, et les douze régiments rappelés de province et rassemblés sous la rubrique de '14' corps, avec le général Ducrot pour chef; régiments formés — comme au surplus ceux du coi'ps Vinoy — à Taide des bataillons de dépôt et des jeunes gens appartenant a la deuxième portion du contingent; c/est-à-dire de recrues ne possédant qu'un rudiment d'instruction miliUiire.

Deux régiments, le 35* et le 42% offraient seuls une origine différente. Tout ce qui restait de nos vieilles troupes de ligne! Quant aux marins, on les réservait pour le service des forts.

L'avant- veille, une forte reconnaissance conduite par le général d'Exéa (une division du 13" corps) avait. découvert et refoulé l'arrière-garde d'un corps ennemi se dirigeant sur Versailles en contournant Châtillon et Clamart. Le mouvement demi-circulaire entrepris de ce côté par les troupes allemandes se dessinait nettement. — La veille, une pointe de cavalerie ordonnée par le général Ducrot avait confirmé les renseignements acquis et indi-

que la mise en marche du gros des troupes du Y** corps, s'appuyant au VP et suivi de près par le IP corps bavarois * .

Jusqu'à Taube, s'effectuèrent les mouvements des troupes qui devaient défendre les hauteurs s'étendant vers le sud. Nos soldats passèrent la nuit sans camper et sans allumer de feux. Les Prussiens, eux, couvraient de leurs masses les crêtes qui dominent Plessis-Piquet, celles de Fontenay, et restaient en observation ; tandis que d'autres régiments, défilant derrière et à travers le bois de Verrières, se dirigeaient sur Versailles.

L'aile gauche de notre petite armée, — une armée de quai'ante-^cinq mille hommes environ, y compris deux bataillons de mobiles, — sous le commandement du général Caussade, avait couronné les collines de Bagneux, dont la chaîne subsiste jusqu'à Montrouge.

Le centre, commandé par Ducrot, faisait front à la route de Versailles et se rangeait en avant des ouvrages en terre de Châtillon.

L'aile droite enfin, ayant à sa tête le général d'Hugues, se massait devant les bois de Clamart.

Dès le jour, la première ligne, au Plessis-Piquet, prit bravement l'offensive et s'élança à la rencontre du V° corps qu'elle arrêta au Petit-Bicêtre.

L'artillerie française ou\Tit le feu.

Décimées d'abord par un tir d'une remarquable justesse, les troupes adverses ne tardèrent pas à se déployer pour prendre leurs positions de combat, tandis <jue leur nombreuse artillerie nous envoyait, à son tour, une grêle de projectiles.

Nos jeunes soldats, allant au feu pour la première fois, ne se laissèrent troubler néanmoins que pendant

i. Voyez la note sur rordre de marche d'armée du Prince Ro^al, page 31.

quelques minutes. Déployés en tirailleurs, de façon à oiTrir plus de surface et moins de corps aux projectiles ennemis, ils ripostèrent vigoureusement de leurs chassepots. Riposte insuffisante, par malheur,* et surtout à laquelle ne faisait écho que dans une trop mesquine mesure le grand accompagnement du canon.

Deux fois ces braves jeunes gens, après un court mouvement rétrograde, se lancèrent à la charge avec impétuosité. Le combat, pendant une heure, se poursuivit opiniâtrement. Le moment était venu, pour les brigades •prussiennes engagées, de réclamer l'assistance des réserves, lorsque la brigade d'avant-garde du l" corps bavarois, survenant à Timproviste sur le flanc gauche français, le culbuta. — La route de Versailles était grande ouverte aux troupes du Prince Royal.

Devant le nombre sans cesse croissant des assaillants, on se replia sur les ouvrages de Châtillon et de Clamart. A Clamart, le fortin, que la coupable incurie du ministère précédent avait négligé, n'avait pu être mis en état de défense. Il était miné ; malheureusement une seule torpille joua, en avant du fort de Vanves.

Pendant quelques moments Fennemi ralentit sa marche. On eût pu croire qu'il l'interrompait.

Vers midi, un long moment de silence.

Tout se taisait, la fusillade au loin et le canon aux forts.

Ce n'était qu'un intermède.

Bientôt le grondement de la bataille se fit entendre de nouveau ; l'attaque et la défense de la redoute de Châtillon commencèrent avec une égale fureur.

Dans cette redoute, un charpentier attaché au génie était au travail, à l'instant des premiers coups de canon. Il dépouille son vêtement, revêt son costume de garde national, et, à côté du capitaine du génie, M. Robert de

• I/INVESTISSBMENT. 57

Saint-Vincent, commence bravement le feu, pour ne le cesser qu'avec la garnison.

Châtillon, pendant le tiers de la journée, . supporta presque tout Telfort des Prussiens. Le tir de leur artillerie redoubla de violence. Les obus à balles, les bombes crevaient sur la tête de nos soldats, environnés d'une pluie de fer, La place devenait intenable. Le général Ducrot ne voulut pas, pour prolonger de quelques heures la résistance, sacrifier tant d'existences dévouées. Les gardes mobiles de Rennes et le bataillon du 87" de ligne, garnison de la redoute, reçurent Tordre de battre en retraite. Les mobiles bretons, dont les feux de file depuis le matin avaient semé de vides nombreux les rangs ennemis, n'abandonnèrent la place qu'à regret. A quatre heures, ils tenaient encore.

Ce fut seulement lorsque le général Ducrot eut fait, <l<nant lui, partir les attelages, les avant-trains et les inanitions des pièces en' batterie, enclouées par ses soins, que les défenseurs se retirèrent.

Durant toute cette journée, une fièvre intense calcinait Paris, en proie aux rumeurs les plus diverses, suivant rheure, le quartier, et selon l'attitude des soldats rentrant <le Textérieur dans l'enceinte.

Car, il faut l'avouer, hélas I à côté des braves qui le soir, au retour, pleuraient parce qu'ils étaient obligés do dire : — Nous avons quitté la redoute ! des troupes sur lesquelles on comptait assez pour les mettre en première ligne s'étaient retiréçs,... non, avaient fui dès les premiers -coups de feu ! Le tonnerre de leur fusil luisait, tout battant neuf!

Des gens douteux que l'on avait affublés du costume «de zouaves, indisciplinés sans bravoure auxquels on avait prodigué un uniforme jusqu'alors sans tache, s'étaient

58 PARIS SOUS LES OBUS. i

bandés à rapproche de la brigade bavaroise. D'autres soldats, emportés dans le même mouvement, s'étaient mêlés à. ces zouaves indignes. Rien de tristement contagieux comme la panique. Tout ce monde refluait vers la zone protectrice. Leur parcours affolé semait, sur les routes qui s'étendent entre Tenceinte des remparts et l'enceinte des forts, un désarroi général.

Des voitures, des camions, des charrettes, accouraient de toutes les directions : terrassiers employés aux travaux de défense, femmes, enfants, habitants de la banlieue, maraudeurs et rôdeurs de toute sorte, auxquelis se mêlaient quelques blessés, se précipitaient vers nos portes avec des cris et des bousculades à faire croire que les cent mille Prussiens dont tous parlaient à la fois, étaient sur leurs talons.

Au milieu du désordre et des contradictions du premier moment, la garde nationale de service aux remparts s'était montrée parfaite de calme et de présence d'esprit.

Le contre-amiral de Montagnac, commandant la section, avait sans perdre un instant donné l'ordre de faire rétrogi'ader au delà des murs tous les hommes armés, quel que fût leur uniforme. Chaque voiture qui entrait était minutieusement fouillée par les gardiens du poste. Le pont-levis, relevé tout d'abord pour ne laisser entre les arrivants et la porte de Paris que le fossé béant, fut rabaissé bientôt. Eu moins de cinq minutes, toute la garde citoyenne était aux bastions, les artilleurs de l'armée active debout près de leurs pièces, et un bataillon de mobiles sous les annes.

Pour empêcher poltrons et fuyards d'aller jeter la peur, un cordon de troupes barrait les principales rues avoisinant les remparts. La consigne, trop tôt levée,

livra passage à un certain nombre de ceux-là. Des groupes se répandirent dans la ville, essayant do dissimuler leur honte sous les vociférations. Écœurant spectacle

Le Supplice des Couards.

que le défilé de ces hommeK crianl qu'on les avait envoyés il une perte certaine, alors qu'aucun d'eux n'avait de blessures; prétendant n'avoir point reçu de cartouches, «lorsqu'ils étaient encore pounus de leurs paquets intacts;

m> PAUIS SOLS LES OBUS.

hurlant à la trahison, alors qu'eu.x -mêmes étaient les traîtres ! Imago que (levait graver plus lugubrement dans les souvenirs le honteux supplice des couards, conduits le surlendemain par les rues et les places, entre deux haies, capote retournée et, plaqué entre les épaules, Técriteau infamant.

A notre extrême gauche dépourvue de défenseurs en ligne, le VP corps prussien, après avoir passé la Seine, s'enhardissait au point de laisser son avant-garde, — une brigade avec un régiment de dragons, — s'aventurer jusque sous le canon de Bicêtre. Le tir du fort, dirigé avec précision, ravagea les rangs ennemis. Le premier obus parti de Bicêtre mit 24 hommes hors de combat. Bientôt les éclaircies se succédèrent. L'avant-garde, poursuivie par Jes troupes sorties du fort, se replia sur Belle-Epine et s'y maintint.

Mais les Allemands, maîtres de la ligne des collines méridionales, enveloppaient désormais Paris de toutes parts. Dans la soirée même du 19 septembre, le prince Fritz donnait les deux mains au prince royal de Saxe : la main droite à Gournay-sur-Marne; la main gauche vers Bougival. La chaîne qui nous entourait ét^iit rivée. (]lomme le prisonnier bouclé dans sa cellule, il nous fallait dire adieu au reste de Tunivers.

Combien de jours, combien de semaines, combien de mois allaient s'écouler ainsi? C'était le redoutable secret de Tavenir.

Page 1