Voir A.-J. Dalsème. VArt de la guerre
serait admise à fabriquer des canons, et si ces canons se chargeraient par la culasse. Un tel débat était-il possible ? Oui, paraît-il. Un comité, jadis, avait proscrit le chargement par la culasse. Les régimes tombent, mais les proscriptions restent ! On ne pouvait en croire les récits des journaux. Heureusement pour sa mémoire, le gouvernement de la Défense nationale, à côté du général Trochu, président, et du général Le Flô, ministre de la guerre, avait su s'adjoindre un homme : Dorian.
Dorian était ministre des travaux publics. Tandis que les comités discutaient, il se préparait à agir. « Il faut trois mois pour faire un aiïût », avait prétendu un spécialiste. Dorian en fit fabriquer un en quinze jours. « Vous n'aurez jamais raison contre la routine, » lui avait dit un de ses collègues. — « Tant pis pour la routine ; je lui brûlerai la politesse ! » avait répondu Dorian.
La question de rartillerie de campagne était tranchée. Dorian était résolu à confier à l'industrie la fabrication de pièces du nouveau modèle. Les grandes fonderies, prévenues, apprêtaient leur outillage. Les patriotes apprêtaient leurs deniers. Les chefs de l'armée no pouvaient qu'être unanimes à reconnaître l'urgence des besoins. Tout semblait déceler, en effet, une volonté ferme de prendre l'offensive.
Depuis la malheureuse retraite de ChAtillon, un coup de main vers le sud était médité.
Le 23 septembre, les troupes du 13* corps (division de Maudhuy) se lancent sur Villejuif, abandonné le 19, et, à la suite d'un combat heureux, occupent le village, regagnant ainsi une portion du terrain perdu.
C'est un succès. Tout succès encourage.
Çà et là de menus engagements d'avant-poste entretiennent une fusillade intermittente. Presque toutes ces
escarmouches, dont les coi'ps de guérillas sont généralement les héros, se terminent à notre avantage. Autant d*aUments sains pour Tinsatiable soif de nouvelles qui dévore les Parisiens privés de tout contact avec le monde extérieur. Parfois, à la vérité, les faits sont gi'ossis, cl les imaginations leur attribuent des conséquences hors du proportion avec les causes. Parfois aussi, le hasard aidant, ils viennent attirer Tattention sur un danger d'un caractère spécial, danger auquel une ville de deux millions d'âmes peut difficilement se soustraire : la présence des émissaires secrets de l'assiégeant.
Non loin de Charenton, une embarcation portant sept Tudesques est surprise par des francs-tireurs embusqués près de la berge. Six sont tués; le septième, ramené prisonnier, est reconnu pour un espion que, peu de jours avant, on avait vu rôdant aux environs et prenant sournoisement des notes.
Les espions ! Espèce maudite dont la ville et ses environs sont infestés ; race venimeuse qui partout soulève le dégoût et Thorreur.
A chaque insttmt, dans les divers quartiers de la ville, sur nos promenades aussi bien qu'aux abords des monuments publics, autour des ministères comme le long des fortifications, on découvre quelques-uns de ces trop zélés serviteurs de la Prusse ; hommes ou femmes, ouvriers ou bourgeois, prêtres ou laïques, soldats ou valets, tous les déguisements leur sont bons. Les signaux qu'ils échangent avec le dehors ne demeurent pas inaperçus; des piquets de gardes nationaux sont sans cesse sur pied pour opérer des perquisitions dans les nombreux locaux que signale à leur vigilance l'indignation de la foule. Indignation parfois aveugle. L'espionnage d'un' côté, les
recherches de Tautre, prennent de telles proportions que nos gardes nationaux s'imaginent, à la fin, voir des espions partout. Le moindre lumignon qui brille à un cinquième étage, et voilà la garde civique chez Jenny Touvrière! Un reflet de lune sur un carreau suffit, dans les quartiers excentriques, h provoquer une visite à main armée! On -incriminerait deux innocents plutôt que de laisser échapper un coupable.
Tantôt cette rage de recherches a pour résultat l'envoi au poste de quelque inoffensif habitant des mansardes; tantôt elle se résout en incidents procédant infiniment moins du drame que du vaudeville.
Au numéro 43 de l'avenue de Clichy, à quelque cinq cents pas de la statue du maréchal Moncey, la maison fait Tangle d'une rue étroite et mal pavée, — la rue Hélène.
Un café occupait le coin, et, porte à porte, s'ouvrait un bal public, aux musiciens duquel le siège faisait des loisirs.
Dans la salle de bal, on avait établi un poste.
Les dorures, déjà depuis longtemps rongées et ternies, avaient à peu près disparu ; les tables de bois peintes en vert avaient résisté, ainsi que les escabeaux sur lesquels reposaient tant bien que mal les gardes de service.
La scène qui s'élevait au fond de la salle, avec des coulisses en carton peint et un plancher oscillant à chaque pas, était aussi transformée en dortoir; quatre ou cinq bottes de paille formaient le mobilier. Les lustres, allumés faiblement, répandaient dans ce vaste local une clarté douteuse, tamisée par la poussière du sol et l'humidité de l'atmosphère intérieure.
Ce soir-là, au poste de la rue Hélène, un capitaine, deux lieutenants et cent cinquante gardes se trouvaient
CE UL'l MANQUAIT. 83
lie faction. Il était neuf heures. La pluie tombait drue et serrée. Bercés par le bruit monotone des gouttes frappant sur le vitrage des lucarnes, la plupart des hommes s'étaient assoupis. Un vacarme inusité vint tout à coup secouer les dormeurs.
En même temps une patrouille, caporal en tête, s'annonçait, rentrait, et, laissant s'ouvrir ses rangs, montrait les captures qu'elle venait de faire.
Le chef de poste était descendu au premier bruit.
— Qu'y a-t-il?
— Trois arrestations, mon capitaine, et des gaillards pas commodes !
Comme pour ajouter plus de poids à ces paroles, les individus arrêtés, s'expliquant à leur manière, jetaient des hurlements qui n'avaient rien de commun avec le dialogue ordinaire entre instructeur et prévenus.
La voix ràuque et le geste menaçant d.e l'un des interlocuteurs, surtout, avaient frappé le capitaine.
D'une haute stature, avec un visage aux pommettes saillantes et des yeux à fleur de tète, ce suspect avait désastreuse mine. Aussi, devant son poing fermé et ses traits crispés par la rage, le chef du poste n'hésita-t-il pas à s'écrier :
— Qu'on le fouille!
Le colosse se démenait. On vit tout à coup jaillir de sa poitrine comme un éclair : les scintillations du gaz tombaient sur la lame d'un large coutelas.
En un clin d'œil, l'arme était saisie, tandis que trois ou quatre vigoureuses paires de bras tenaient en respect le porteur.
— Enfin, nous en tenons donc un ! s'écriait-on.
Le capitaine maniait le coutelas dans tous les sens,
passant les doigts sur le fil de la lame grossière, collant
son œil sur le milal pour en lire la provenance, frôlanl »ies narines le fer comme si un indice eûl dû surgir de l'odeur qui s'en dégageait.
Soudain, approchant un flambeau du visage de chacun des prisonniers :
— Ces drôles sont tout simplement gris à ne plus reconnaître leur chemin. Qu'on les fasse déguerpir !
Une Tauiee alerte.
— Mois, capitaine.... et le couteau?
— Loin d'avoir trempé <lans le sang, il n'a ser\'i. je m'en porte garant, qu'à un usage des plus avouables...
— C'est vrai! fil aussitôt l'assassin présumé, je suis resté tout le jour aux portes de Paris à arracher des légumes, — et sous le fusil des Prussiens, encore !
Un murmure incrédule accueillait cette apostrophe, quelques regards soupçonneux se portaient déjà sur
Tofficier, et le mot de u connivence » circulait dans les groupes, lorsqu'un garde sortit des rangs :
— Capitaine, n'était-ce pas un signe de reconnaissance que vous faisiez à cet homme en portant au visage la lame de son couteau?
— Du tout, mon ami, je le sentais.
— Et il fleurait?
— L'oignon!
Ah! si tous les espions avaient été de la trempe de celui-là, nous n'aurions pas subi le sort qui, le 30 septembre, nous attendait h Chevilly.
Cette date tombait un vendredi.
Sept jours s'étaient écoulés depuis le succès de Villejuif. Le moment semblait propice à un nouveau pas en avant. Les circonstances le commandaient, au surplus.
L'ennemi, menacé sur sa ligne de communications avec Versailles, s'occupait à protéger les villages restés en son pouvoir : l'Hay, Chevilly, Thiais, Ghoisy-le-Roi. Depuis le 23, on l'y voyait élever des travaux de terrassement, créneler les clôtures et les maisons.
Le 30, Paris se réveille au bruit d'une violente canonnade.
Les troupes du général Vinoy, massées pendant la nuit entre les forts d'Ivry, de Bicêtre, de Montrouge et le cordon des postes avancés, sortent de leurs lignes à la pointe du jour. Accueillies par un feu roulant de mousqueterie et d'artillerie, elles répondent énergiquemcnt. L'engagement, bientôt, s'étend sur tout le plateau de Villejuif. Le 35* et le 42* de ligne, s'élançant sur Chevilly, délogent l'adversaire dans un assaut furieux. Le général Guilhem, à leur tête, tombe mortellement blessé. A Thiais, la brigade du général Biaise pousse à la baïonnette une
battorié de position et s'en empare... Puis, presque aussitôt, devant l'arrivée des forces ennemies rapidement concentrées la retraite est sonnée sur toute la ligne.
Pour conserver la position, Teircctif a manqué. Pour emporter les redoutes de ïhiais et de l'Hay, Tartillerie a manqué. Pour emporter les canons pris par les soldats du général Biaise, les attelages ont manqué.
Hâtons-nous donc, hâtons-nous de fondre des canons, de charpenter des affûts ! Pour ce qui est des attelages, il existe à Paris une Compagnie générale des omnibus dont le trafic pourrait sans grands inconvénients subir une légère atteinte, et le droit de réquisition n'a pas été inventé au bénéfice du seul Prussien!
Le surlendemain de Chevilly. il y eut, sur la place de la Concorde, un long cortège autour de la statue aimée.
Le peuple de Paris y portait des couronnes encore, mais des couronnes de deuil.
Une dépêche venait de lui apprendre la capitulation de Strasbourg.