Adolphe Michel, ia Troisième République française
\Hi PARIS SOUS LES OBUS.
connu, elle préférait Texistant. Du conflit, Trochu et son entourage retiraient un regain factice de popularité.
La question extérieure, aussi, procédait directement du décret originel relatif aux élections.
Les grandes puissances européennes s'étaient pour la plupart refusées à reconnaître le gouveraement de la Défense nationale comme investi du droit de parler au nom de la France. Les relations diplomatiques entretenues avec la délégation de Tours revêtaient un caractère purement officieux. L'ajournement du scrutin, bien qu'inévitable en pleine guerre, avec le quart du pays livré à Tenvahisscur, avait peiTnis aux monarchies environnantes de se retrancher, à chaque demande do médiation, derrière cette réplique stéréotypée : « Vous n'êtes pas un gouvernement de source régulière. » De là un infranchissable cercle vicieux; car il était impossible de convoquer les comices électoraux en dehors d'un armistice, et cet armistice, nous avons vu à quelles conditions M. de Bismarck le. subordonnait.
En réalité, TEurope, impassible, assistait à notre égorgement.
Un seul homme peut-être, dans une telle conjoncture, pouvait, sinon se faire écouter, du moins se faire entendre des puissances étrangères. Cet homme qui, au cours d'une carrière déjà longue avant l'Empire, avait à plusieurs reprises tenu comme ministre les rênes du gouvernement, connaissait tous les diplomates de l'Europe. Tous les diplomates le connaissaient. C'était M. Thiers.
M. Thiers avait accepté une mission dans l'issue do laquelle, hélas! lui aussi manquait de la confiance qui est la première condition du succès.
Au lendemain de Sedan, M. Thiers avait su faire
accepter aux membres du Corps législatif impérial le coup (rÉtat pacifique qui les avait dissous. Son attitude avait puissamment contribué h légaliser en quelque sorte la révolution du 4 septembre. L'Hôtel de Ville lui avftit offert la présidence du gouvernement. Thiers l'avait déclinée. De son refus, sans doute , était née l'idée de lui confier une mission diplomatique.
« En acceptant cette mission, M. Thiers rendit incontestablement un grand service au gouvernement de THôtel de Ville. Lui seul, par son nom et sa juste autorité dans le monde politique, était en position d'amener les puissances étrangères à prendre au sérieux et la révolution du 4 septembre et les hommes qu'elle avait élevés si inopinément au pouvoir. Sans M. Thiers, nous le craignons Tœuvre de la Défense nationale ne fût jamais sortie du terrain militaire, et la situation de la France se fût trouvée ainsi, à un naoment donné, compliquée de difficultés d'une autre nature qui eussent fatalement appelé une intervention'p\us directe de la Prusse dansnos affaires intérieures. « Mais si l'on considère les choses à un autre point de vue, on ne saurait s'empêcher de reconnaître qu'entre M. Thiers et la mission qu'il était chargé de remplir, il y avait incompatilûlité de caractère. Pendant que, désireux de justifier son titre, le gouvernement de l'Hôtel de Ville n'était préoccupé, à ses débuts, que de donner à la défense nationale une impulsion vigoureuse, M. Thiers, par la nature de son esprit, était porté au contraire à considérer la France comme incapable, en l'absence de toute préparation, de continuer une lutte à laquelle une armée prisonnière à Sedan et une autre enfermée dans Metz étaient dans l'impossibilité de prendre part...
« Au lendemain de la révolution, la France en masse réclamait la continuation de la lutte, et elle ne soupçon-
nait pas qu'il pût y avoir S cet égard deux politiques... L'empereur Napoléon n'a-t-il pas dit lui-même qu'après Sedan la paix était impossible en présence des exigences que la Prusse avait manifestées dès celte époque et qui ne s'écartent pas de celles qui ont été subies quatre mois plu3 tard? Seul, M. Thiers a été d'un avis opposé. Mais en le laissant voir prématurément à Londres, à Vienne, à Saint- Pétersbourg et à Florence, il a nui indirectement à la défense nationale ; car il a autorisé ainsi à l'étranger l'opinion que la continuation de la guerre n'était qu'une entreprise de cerveaux mal équilibrés, contre laquelle le pays librement consulté n'eût pas manqué de protester. Voilà comment, dans notre conviction, la diplomatie qui cherchait des alliances sur la base du fameux programme : Pas un pouce de notre teiritoire^ pas une pieire de nos forteresses, s'est trouvée avoir pour adversaire l'illustre homme d'État chargé d'en assurer la réalisation \ »
On sait les pèlerinages décourageants du vieil intercesseur, essayant à Londres d'entraîner le cabinet Gladstone à un concours actif, revenant à Tours rendre compte de son échec, courant à Vienne s'aboucher avec le chancelier de l'empire austro-hongrois, M. de Beust; puis, de là, poussant jusqu'à Pétersbourg, reprendre auprès du prince GortschakoiT son infatigable plaidoyer /?ro patriâ; venant, à Florence, se heurter au nonpossumus de Victor-Emmanuel, partout accueilli avec déférence et partout courtoisement éconduit; ayant reçu toutefois de la bouche du Gzar Alexandre une parole : <( Je ne donnerai pas nàon adhésion à une paix consaci*ant le démembrement de la France *; » parole qui devait demeurer vainc.
1. J. Valfrey, Uist, de la Diplomatie du gouvPimement de la Défense naL
2. Enquête sur les actes du gouvernement du 4 septembre. Déposition de M. Thiers.
LES MÉCONTENTS. i87
Paris connaissait les grandes lignes de cette odyssée. Il en avait appris, par des dépêches venues de Tours, les péripéties dominantes. Ce qu'il ignorait, c'était les pourparlers entamés par Bazaine, c'était le voyage de son aide de camp Boyer au quartier général de Versailles, c'était les dispositions affichées par M. de Bismarck, à la suite de ces négociations interlopes *, envers la famille déchue ; c'était, en un mot, toute la série des circonstances qui, au retour de M. Thiers, militaient auprès de la délégation de province dans le sens de la conciliation, circonstances & la pression desquelles se dérobait seul M. Gambetta et qui motivaient les résolutions prises dans une séance dont voici le procès verbal.