‹ Paris sous les obus, 19 sept. 1870-3 mars 1871Chapitre 29 sur 58 · Voyez A.-J. Dalskmb, VAffaire Bazaine · texte numérisé non relu

Voyez A.-J. Dalskmb, VAffaire Bazaine

188 PARrS SOUS LES OBUS.

plètement étranger, la discussion s'est élevée entre tous les membres du gouvernement et le délégué, ministre de la marine, sur le point de savoir si Ton peut admettre la proposition d'un armistice ayant pour objet l'élection d'une Assemblée.

De cette délibération, il est résulté que trois voix se sont prononcées pour l'affirmative, celles de MM. Grémieux, Glais-Bizoin, membres du gouvernement, et de M. le délégué Fourichon. M. Gambetta, s'inspirant des renseignements recueillis par lui, comme ministre de l'intérieur, depuis son arrivée à Tours, a persisté dans Topinion négative qu'il avait apportée de Paris.

En conséquence, il a été décidé que la délégation de Tours transmettrait au gouvernement de Paris la proposition d'un armistice faite par l'Angleterre, en appuyant cette proposition; car, dans la pensée de la délégation, il ne peut s'agir que d'un armistice d'une durée d'au moins vingt-cinq jours, avec ravitaillement de toutes nos places assiégées. M. Tbiers a été chargé de cette transmission.

La proposition de l'Angleterre, simultanément à faire à la Prusse et à la France, est ainsi conçue :

« Un armistice sera consenti entre les deux puissances « belligérantes, pendant lequel la France procédera aux élec- « tions de l'Assemblée. »

Fait à Tours, en conseil de la délégation du gouvernement de la Défense nationale, le 21 octobre 1870.

Paris eût-il possédé la notion de tous ces pourparlers, peut-être son désespoir eût-il été plus amer encore, lorsque, le 31 octobre, il put lire sur les murs, cette déclaration : •

Le gouvernement vient d'apprendre la douloureuse nouvelle de la reddition de Metz. Le maréchal Bazaine et son armée ont dû se rendre après d'héroïques efforts, que le manque de vivres et de munitions ne leur permettait plus de continuer. Us sont prisonniers de guerre.

Avec, à côté, cet autre placard qui semblait offert comme un palliatif :

M. Thiers est arrivé aujourd'hui à Paris; il s'est transporté sur-le-champ au ministère des affaires étrangères.

Il a rendu compte au gouvernement de sa mission. Grâce à la forte ihipression produite en Europe par la résistance de Paris, quatre grandes puissances neutres, TAngleterre, la Russie, TAutriche et Tltalie, se sont ralliées à une idée commune. Elles proposent un armistice, qui aurait pour objet la convocation d'une Assemblée nationale. Il est bien entendu qu'un tel armistice devrait avoir pour conditions le ravitaillement, proportionné à sa durée, et l'élection de l'Assemblée par le pays tout entier.

Des^ groupes se rassemblent, se divisent, se reforment. On commente les nouvelles, et, sans le vouloir, on les dénature. Dès le matin, une députation composée de quelques officiers de la garde nationale se rend à l'Hôtel de Ville, en quête d'explications.

Reçue par M. Etienne Arago, elle s'en retourne avec la promesse que, vers deux heures, le gouvernement répondra.

A deux heures, on entend battre le rappel.

A l'Hôtel de Ville, trois coups de feu tirés par un homme ivre ont alarmé la foule.

Des bataillons de la garde nationale affluent de tous les côtés et débouchent sur la place ; les uns armés, d'autres sans armes. On se presse. La circulation devient impossible. Les rangs sont confondus.

Le désaiToi occasionné parles coups de feu partis sans atteindre personne n'a causé sur les lieux mêmes qu'une émotion vite réprimée.

iMais les témoins les plus éloignés du centre et par

conséquent les plus disposés à s'exagérer Tincideni se sont dispersés en désordre.

Une vingtaine d'entre eux, ayant fui |)ar la rue du Temple, arrivent aii pas de course jusqu'au Château-d^Eau, enfilent le faubourg, parviennent au boulevard extérieur. Là, ils rencontrent des groupes de leurs camarades qui, au rebours, se dirigent sur THôtel de Ville :

— Vos fusils ! vos fusils ! On a tiré sur nous !

De toutes parts alors retentît l'appel :

— Aux armes !

Les pelotons déjà en marche rompent leurs rangs; chacun court chez soi pour chercher son fusil ; les tambours commencent à battre une générale endiablée. Des hauteurs de Bellevillé, descendent des bataillons. £n tête, Gustave Flourens. Tout^ ce monde dévale dans la direction de la place de Grève, puis soudain s'arrête, indécis. Vers le bas, c'est l'accalmie; vers le haut, c'est l'orage. Les abords de l'Hôtel de Ville, pour l'instant, sont rentrés dans l'ordre et redevenus calme ; au pied de Ménilmontant on ferme en toute hâte les boutiques, tandis que de bouche en bouche vole ce cri sinistre :

— On se bat rue du Temple et rue de Rivoli!

C'est pis encore à mesure qu'on gravit les hauteurs. Les femmes, sur le seuil des portes, pleurent et se lamentent. L'une parle de son frère, l'autre de son mari.

— Ils sont blessés déjà, affirment-elles ; quelqu'un qui en vient les a vu emporter.

Plus haut, une cohue se presse contre une boulangerie. On achète du pain pour trois jours; car, parait-il, de trois jours les magasins ne pourront rouvrir!

peuple de Paris, quand donc apprendras-tu à te défier de ton premier mouvement ?

Ou encore :

LES MÉCONTENTS. iOI

Retournons à THôtel de Ville.

Des drapeaux, des pancartes énormes , étalent audessus des têtes des inscriptions variées :

Vive la République !

Pas d'armistice !

La Commune!

Ou bien :

Vive la Commune !

Mort aux l&chesl

Vive la République !

La levée en masse !

Pas d armistice!

Plusieurs membres du gouvernement de la Défense, entre autres Rochefort, paraissent devant la grille principale. Une ou deux compagnies de mobiles en gardent le seuil. Le général Trochu, en petite tenue, arrive à son tour et harangue la foule.

— Les gardes nationaux qui veulent sortir en masse iraient à une boucherie, dit-il; il faut s'aguerrir d'abord et

. s'armer de canons; nous allons en avoir!

Mille cris lui répondent :

— Vive Trochu! vocifèrent les uns.

— A bas Trochu ! hurlent les autres.

Le gouverneur bat en retraite vers le dedans. Une multitude désordonnée pénètre à sa suite.

Il est deux heures et demie.

Des mobiles, quelques gardes nationaux, mais sur-

. tout une myriade de gamins, s'entassent aux fenêtres de

THôtel de Ville. La garde nationale, qui croit voir le

gouvernement aux croisées, pousse des cris que les gamins

répètent dans un assourdissant brouhaha.

A chaque instant dévalent des balcons des feuillets de papier sur lesquels des noms sont inscrits. Les listes varient; quelques noms surnagent au milieu du vacarme : Dorian, Schœlcher, Delescluze, Ledru-RoUin, Félix Pyat, Martin Bernard,... les assemblages les plus diparates.

Une personne demande si le gouvernement est dans THôtel de Ville.

— Il n'y a pas de gouvernement, répond-on, puisque l'Hôtel est envahi.

Mot caractéristique !

Dans Tédifice, les gardes nationaux remplissent la coup, les salles, les galeries. A travers les flots houleux, il n'est pas impossible de se glisser» Des gens gémissent sur le désordre ; d'autres causent, crient, répandent, sans trouver d'incrédules, les plus jimTaisemblables rumeurs. Dans la salle des séances, MM. Trochu, Favre, Jules Simon, Magnin, Tamisier, sont bloqués littéralement. M. Dorian, après avoir refusé la présidence de Témeute, a réussi à s'échapper; MM. Jules Ferry et Ernest Picard ont également pu disparaître. Dans la pièce qui fut le cabinet du préfet, ont pris placé autour d'une table des officiers (|tl'on dit être « des éclaireurs » : terme vague., Il y a un colonel, un commandant, plusieurs capitaines, qui entaiâëtit motions sur motions.

— il ftttlt, dit l'un, envoyer des députations dans. les forts pour s'assurer contre une trahison possible.

— Il faut, reprend un autre, demander au gouvernement sa démission.

Un commandant se lève, et ce n'est pas chose facile, tant on piétine sur] le velours des fauteuils. Il demande qu'on double les postes des remparts et veut être le premier à s'y rendre. On applaudit. Le colonel offre de rédiger une proclamation. On applaudit derechef. Mais

on insiste particulièrement sur la démission du gouvernement. On va la lui demander. On revient. Le gouvernement résiste.

Dans les groupes, des listes d'un nouveau pouvoir con- ♦ tînuent à circuler. Tantôt les uns, tantôt les autres s'improvisent les maîtres de la situation, s'adjoignent, de leur autorité privée, des collègues. Quelqu'un propose l'arrestation du gouvernement, puisqu'il ne veut pas se retirer de bonne grâce.

— C'est cela. Arrétons-le!

Un officier s'élance pour instrumenter.

— Monsieur, fait un assistant, au nom de qui agissez-vous?

— Au nom du peuple.

— Où Tavez-vous consulté?

— Ah! voilà bien... Il faut consulter; c'est toujours la même chose !

Il s'en va, un peu ébranlé.

Un commandant vient après.

— Allons, en avant! s'écrie-t-il.

Il entraîne les hommes de garde du côté de la salle où siège le Gouvernement, puis rebrousse chemin : on annonce que le Gouvernement est déjà arrêté.

Un mouvement se produit autour de la table. Le vieux Blanqui vient * de s'y asseoir. Il demande qu'on veuille bien évacuer les abords, afin de laisser la commission délibérer.

Quelle commission?

On proteste timidement dans quelques groupes; mais il n'en est pas de même dans le vestibule voisin, où un homme qui vient de crier : « "Vive Blanqui ! » est soudain entouré par tout une compagnie de gardes nationaux. Une clameur immense couvre sa voix. Deux cents bras

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le saisissent, le poussent, Tenlèvent de terre, et si on ne lui fait pas un plus mauvais parti, c'est qu'il est seul et

désarmé.

Ce vestibule esl le théAtre d'un va-et-vient indescriptible. On ne laisse plus entrer personne, à la vérité, et le 106° bataillon, chargé de la garde intérieure, fait vigoureusement exécuter la consigne. Le lOB"" bataillon est contre Tanarchio. Mais il y a déjà tant de monde au dedans, que la confusion est inévitable. On s'appelle, on se cherche, on crie de tous côtés. A Textérieur, ondule une multitude qui s'agite sous la pluie, au sein des ténèbres. — Cela dure jusqu'à dix heures du soir.

Cependant, M. Ernest Picard, libre, a prévenu Tétatmajor de la garde nationale, place Vendôme, expédié des estafettes au général Ducrot. Quelques bataillon\s de chovens, mêlés à des bataillons de mobiles, se sont réunis. Deux fortes colonnes conduites, Tune par M. Jules Ferry, Vautre par le préfet de police Edmond Adam, se mettent en marche. Celle-ci pénètre à l'intérieur de l'IIôtel de Ville par le souterrain de communication avec la caserne do la place Lobau. Celle-là réussit à forcer l'une des grilles. Plus de cent cinquante individus, ramassés au passage, sont « bouclés » dans les caves. Les gardes du 106% renforcés, parviennent jusqu'à la pièce qui sert dtB geôle aux membres du gouvernement. On se bouscule. Les geôliers prétendent faire de leurs prisonniers des otages. On parlemente. Après une courte lutte, sans effusion de sang, les captifs sont délivrés et, parvenus au dehors, regagnent qui la place Vendôme, qui les ministères.

Vers deux heures du matin, la scène a complètement changé d'aspect; le 106'' a achevé de balayer l'Hôtel de Ville ; vingt mille gardes nationaux en armes forment la haie sur la place, dans la rue de Rivoli, les rues avoisi-

LES MÉCONTENTS. iOo

liantes et jusqu'aux Champs-Elysées. Le général Trochu liarcourt leur front, et, une heure après cette revue nocturne, tout rentre dans Tordre habituel.

Au matin, Paris apprenait sans trop s'émouvoir qu'il venait de traverser deux révolutions.

Mais le gouvernement ne pouvait rester sous le coup d'une incarcération, même temporaire. Après l'attentat dont il venait d'être l'objet, il voulait retremper son autorité dans le suffVage universel. Le 1" novembre, de nombreuses affiches conviaient, pour le surlendemain, les électeurs à voter par oui ou par non sur cette question simple :

Le peuple de Paris maintient-il les pouvoirs du gou^ vemement de la Defetise nationale ?

Une réaction énergique s'était manifestée déjà contre les auteurs de l'affaire du 31 octobre.

Pendant deux jours on entendit, il est vrai, retentir quelques cris de : Vive la Commune ! Néanmoins le soir du 3 novembre la proclamation des résultiits se résumait ainsi :

557,993 oui.

62,638 non.

Le gouvernement était donc maintenu à une majorité de près des neuf dixièmes de la population.

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