‹ Paris sous Louis XIVChapitre 20 sur 88 · I.E PALAIS DE JUSTICE ET LA SA l ni T E-C H A I> t L LE · texte numérisé non relu

I.E PALAIS DE JUSTICE ET LA SA l ni T E-C H A I> t L LE

lithe de proportions gigantesques, sur laquelle dînaient seuls, en grande cérémonie, les empereurs, rois et princes du sang; sur laquelle, aussi, les enfants de la Basoche représentaient leurs inystères, moralités et sotties.

La salle immense était pavée de marbre blanc et noir. A l'une de ses extrémités s'élevaient, sur deux colonnes, les statues de Charleniagne et de saint Louis. L'autre extrémité était presque entièrement occupée par la fameuse table de marbre. Outre cette table il y en avait une autre, en bas dans la cour du Palais ; c'est devant cette dernière qu'en 1357, furent traînés et outragés par la plus vile {)opulace les corps du maréchal de

Normandie, Robert de ClermonI, el du m.iréclial de Champagne. Jean deConflans, que le prévôt des marchands Etienne Marcel fit égorger dans la chambre même el sous les yeux de Charles V, alors dauphin de France. Charles V habilail donc le Palais.

Charles VI l'habilait aussi, et l'an 1383, avant d'avoir perdu la raison, lorsqu'il rentra dans Paris vainqueur des Flamands, il vint juger dans la cour du palais les prisonniers Maillolins dont les crimes, pendant .son absence, avaient ensanglanté et déshonoré Paris. Son trône s'élevait en haut du perron du grand escalier, sur une estrade entourée des princes du sang, de la cour, d'un formidable appareil de guerre; il avait déjà fait exécuter à mort les plus criminels de la faction et se disposait à punir de même le» autres coupables, lorsqu'on vil accourir épouvantées les familles de ces prisonniers : le» hommes tète nue, les femmes, cheveux épars, tendaient les bras vers le trône el agenouillés criaient en sanglotant! merci, miséricorde; le roi demeura silencieux, son chancelier prit alors la parole, et reprocha véhémentement à celte populace ses rébellions, son insolence, les cruautés, les outrages qu'elle avait commis envers le roi el ses serviteurs. Dans la foule terrifiée régnait un morne désespoir. Alors les oncles du roi embrassant ses genoux demandèrent avec larmes la grâce des prisonniers, et Charles VI se laissa fléchir.

Celle cour du Palais servait aux assemblées solennelles; les rois y tenaient leurs étals. Philippe le Bel, en 1314, y avait convoqué les députés des villes de France pour obtenir d'elles une contribution sous forme d'emprunt. Une fois déjà, pareille assemblée avait été réunie au même lieu, par le même roi, pour délibérer sur les affaires publiques.

Dans le Palais, Charles V reçut l'empereur Charles VI et son Ois Venceslas ; Charles VI, Manuel Paléologue, empereur d'Orient el lempereur de Hongrie Sigisniond. Louis le Gros y était mort ainsi que Louis le Jeune : Jean sans Terre, Henri II el Henri 111, rois d'Angleterre, l'avaient habile, el Henri III, dit-on, y avait fait hommage à saint Louis, dans le jardin du Palais, à l'endroil où le saint roi rendait la justice à ses plus humbles sujets. Ce petit jardin fut remplacé plus lard par les bâtiments de la Conciergerie ; François I", en 1531, y résidait encore el offrit le pain bénit en qualité de premier paroissien dans la petite église Sainl-Barlhélemy, dépendance du palais.

Ce vieux palais, témoin de tant d'événements, hôtellerie de tant de rois et de héros, fut détruit en majeure partie le 7 mars 1 61 8, sous la régence de Marie de Médicis, par un incendie dont nul n'a pu jamais connaître la cause ni l'auteur. Les uns prétendirent: gtiune étoile tombée du ciel avait embrasé t édifice, A' di\x\vç?, accusèrent un de ces marchands, dont les boutiques étaient installées autour des piliers, d'avoir oublié la nuil du feu dans un réchaud, d'autres enfin soupçonnaient les complices de Havaillac d'avoir incendié le Palais pour anéantir le greffe et en même temps beaucoup de témoignages

et de dépositions compromettantes, qui eussent jeté du jour sur les causes de l'assassinat d'Henri IV; les registres du parlement enlevés à temps par le greffier Voisin purent être sauvés: on n'informa pas, on se mit à reconstruire.

Jacques de Brosse, le célèbre architecte du Luxembourg, fut chargé de ce travail achevé en 1622. La grande salle de Saint-Louis (salle des Pas perdus) fut rétablie entièrement, voûtée de pierres de taille, divisée en deux berceaux d'arcades soutenues par des piliers massifs d'ordre dorique. Sous cette salle une autre existait, de mêmes dimensions, mais plus basse, et cette double construction, d'une solidité majestueuse, d'une savante distribution, composait un ensemble fort admiré dans un siècle où, certainement, ne manquaient ni les excellents architectes ni les œuvres grandioses.

En 1683, six fenêtres furent ouvertes dans la voiite pour donner plus de jour à la salle, et une riche chapelle fut construite à l'une des extrémités. Mais ce qu'on ne remplaça point, ce fut l'ornementation des plafonds voûtés, les riches lambris de bois, les piliers de même matière enrichis d'azur et d'or, et, parmi ces piliers, la longue série des statues des rois de France, dont les vaincus ou fainéants avaient tête basse et mains pendantes, tandis que les conquérants et les braves porlaient haut leurs mains armées.

La Grand'chambre, auprès de la grande salle, fut aussi bâtie par saint Louis. On l'appelait la Chambre des pairs — qui avaient là leur juridiction — ou Chambre dorée, à cause de ses lambris chargés de dorures. Dans les lanternes ou tribunes, étaient peints les costumes des présidents, conseillers ou avocats, voire même des procureurs du siècle passé.

Le plafond était un merveilleux placage de chêne dont les plus épaisses ogives n'avaient pas un pouce et demi d'épaisseur, les pendentifs plus de quatre, bien queles culs-de-lampe eussent un pied de saillie; ce travail enrichi d'ornements délicats avait été commandé par Louis Xll, ainsi que le dessus de la porte : un lion de pierre accroupi, tête basse et queue entre les jambes, symbole de la soumission humble que les plus puissants doivent à la loi.

C'est dans la Grand'chambre que les rois venaient tenir leur lit de justice, et que le parlement s'assemblait, toutes chambres présentes, lorsqu'il s'agissait de graves délibérations. Là aussi les pairs prêtaient serment.

Le parlement, comme on le voit, cohabitait pour ainsi dire avec les rois. Philippe le Bel, en 1302, lui avait assigné dans le Palais un séjour fixe et sédentaire.

La tour carrée, située autrefois à l'angle du Palais dont elle était dépendante, reçut, en 1370, la première horloge qu'on eût vue à Paris, faite par un horloger allemand appelé en France par Charles V. On en répara le cadran sous Henri III qui l'orna de deux figures de Germain Pilon : la Force et la Justice supportant l'écusson aux armes

de France et de Pologne. La cloche de celte Tour sonna, dit-on, le signal de la Sainl- Barthélemy.

C'est au Palais qu'avait été déposé le testament de Louis XIV, testament annulé, en 1715, dans cette Grand'Chambre par le parlement et les pairs réunis.

LA SAIiNTE-CUAPELLE

Saint Louis fit élever cette chapelle en 1246 sur l'emplacement d'un oratoire bâti dans l'enceinte du Palais, par Louis le Gros, disent les uns, par Robert, disent les autres, et qui s'appelait Saint-Nicolas. Le pieux monarque pouvait ainsi, grâce au voisinage immédiat, concilier ses fonctions royales et ses devoirs de chrétien. .Mais il fut guidé surtout par le désir d'installer dignement le trésor des reliques qu'il avait acquises de l'empereur d'Orient. Voici en peu de mots l'histoire de ces acquisitions.

Vers la fin du règne de Baudouin 11, dernier empereur français de Constantinople, l'empire attaqué de toutes parts allait succomber, les caisses étaient vides. Baudouin eut l'idée d'engager, à un riche Vénitien, pour une somme considérable, la Sainte Couronne d'épines conservée précieusement à Constantinople; il se réservait le droit de la racheter dans un délai fixé, moyennant paiement du principal et des intérêts de la somme prêtée. L'échéance arriva ; l'empereur ne pouvant payer, le gage allait devenir la propriété du préleur, lorsque Louis IX, secrètement averti par l'empereur grec, envoya des ambas.sadeurs à Venise pour racheter la Couronne d'épines qui fut apportée en France, enfermée dans trois cassettes, la première de bois, la deuxième d'argent, scellée des sceaux de l'empire ; la dernière, d'or, contenait la couronne. Le roi, la reine-mère, les frères du roi et une suite considérable de prélats et de seigneurs allèrent au-devant de la sainte relique qu'ils rencontrèrent à Villeneuve-l'Archevêque, le 10 août 1239. Le roi ouvrit la première cassette, vérifia les sceaux de la deuxième, et dans celle d'or trouva la Couronne d'épines qui fut exposée à la vue, à l'admiration d'un peuple immense, puis replacée dans son enveloppe d'or que le roi scella de son propre sceau. D'abord la relique fut déposée dans la grande église de Sens par le roi lui-même; ensuite le cortège, grossi par les populations et les députations de chaque ville et village, se dirigea vers Paris où, huit jours après, le roi et son frère Robert, en simple tunique de bure et pieds nus tous deux, précédant une foule de prélats, de chevaliers, de seigneurs émus «de joie et attendris » portèrent sur leurs épaules la Sainte Couronne à Notre-Dame d'abord, puis à la petite chapelle Saint-Nicolas, l'oratoire du palais dont nous avons parlé plus haut.

Les deux reines assistaient à la cérémonie qui eut lieu le 18 août 1239. Une médaille fut frappée en mémoire de cette solennité.

Quelque temps après, l'empereur Baudouin ayant engagé de nouvelles reliques que le saint roi voulut dégager encore et qu'il reçut le 14 décembre 1241, la modeste chapelle de Saint-Nicolas ne parut plus digne de posséder tant de rares trésors, et Louis IX résolut la construction d'une Sainte Chapelle, en remplacement de Saint-Nicolas qui fut abattue. Les plans et travaux du nouvel édifice furent confiés à Pierre de Montreuil, architecte de l'abbaye Sainl-Germain-des-Prez. On doit à la piété de Louis iX et au génie de l'architecte l'un des plus beaux monuments de l'art gothique, le plus finement ouvragé qui soit encore debout. Le dessin et la structure en sont d'une élégance et d'une délicatesse surprenantes et ce travail exquis doit, à la perfection de son exécution, une solidité que six siècles ont mise vainement à l'épreuve. Ses voiîtes en croix d'ogive, d'une élévation, considérable, sont liées si correctement qu'elles ont résisté à tout, même au contact de l'incendie du Palais en 1618, même au furieux incendie allumé par l'imprudence des plombiers dans la Sainte-Chapelle même, en 1630. Les flammes consumèrent en entier le clocher, merveille d'art, toute la charpente de l'église dévorée par le ruissellement du plomb liquéfié, sans compter la quantité prodigieuse d'ornements, en pierre et en plomb, qui décoraient le comble comme une parure de dentelle. Le dommage fut réparé aux frais du Roi et un vaste réservoir de plomb installé sur les voiîtes, trop tard, comme toujours.

La Sainte-Chapelle a deux étages superposés ; la chapelle supérieure réservée au roi et à la Cour s'appelait Sainte-Croix ou Sainte-Couronne, l'inférieure dédiée à la Vierge était destinée aux chapelains, chanoines et officiers de la Sainte-Chapelle et autres personnes domestiques du Palais.

Le bâtiment de la Sainte-Chapelle a dans son œuvre dix-huit toises de longueur sur quatre et demie de largeur. La hauteur des deux étages, du sol inférieur au sommet de l'angle du fronton, est de dix-huit toises. L'édiQce a donc une longueur égale à sa hauteur.

La chapelle supérieure était décorée de grands vitraux régnant au pourtour et séparés par des jambages larges au plus de trois à quatre pieds. Ces trumeaux portaient les statues des douze apôtres. Rien de plus splendide, comme couleur et comme caractère, que ces vitraux d'une sveltesse élégante et hardie. Leur beauté était passée en proverbe, on disait : Beau comme le rouge des vitraux de la Sainte-Chapelle. Il y avait sous les orgues une Notre-Dame de Pitié, statue de Germain Pilon, son chef-d'œuvre, que de maladroites restaurations ont détériorée plus tard.

Sur le maître-autel, était le modèle réduction en vermeil, de la Sainte-Chapelle, de

quatre pieds de hauteur, tout resplendissant de pierres précieuses, admirahlc travail, commandé en 1680 par Louis XIV et exécuté par maître Pijard, orfèvre et gardien de» reliques. Ce coffret renfermait quelques ossements de Louis IX et sa discipline; d'autres restes du saint roi, reliques aussi, appartenaient à l'abbaye de Saint-Denis. Derrière le maître-autel, à un rond-point auquel on accédait par deux escaliers, apparaissait la grande châsse en bronze doré, dépositaire de toutes les reliques achetées de l'Empereur d'Orient. Baudoin les avait accompagnées d'une déclaration en latin, certifiant l'authenticité de ces reliques et servant pour ainsi dire de catalogue à la précieuse collection. Y étaient énumérés : la Sainte Couronne d'épines, la vraie croix, le fer de lance qui frappa le flanc du Christ, le roseau, l'éponge, le suaire, la robe de pourpre, et d'^autres reliques en assez grand nombre, toutes légitimées par le sceau impérial l'an 1247 « huitième de noire empire. »

Un de ces morceaux de la vraie croix, le plus grand, fut volé dans la nuit du 10 mai 1575 et ne fut jamais retrouvé. La malveillance soupçonna Catherine de Médicis, ou son fils Henri III, de l'avoir vendue aux Vénitiens.

La Sainte-Chapelle, y compris les reliques, coiita au roi saint Louis trois millions environ, monnaie de son temps. Les historiens n'ont pas tous estimé à ce prix et le monument et le dépôt qui lui était confié. Dulaure, respectueux en apparence mais sceptique, à propos d'une certaine croix comprise dans les reliques et dont la propriété était de donner toujours la victoire, s'étonne assez plaisamment que, s'il croyait à sa vertu, Baudoin toujours guerroyant et toujours vaincu n'ait pas gardé cette croix pour son usage.

Les deux chapelles étaient desservies par deux sacristies placées dans un bâtiment en saillie faisant partie de l'édifice principal. Le trésor, collection d'objets précieux el de riches ornements d'église, occupait deux armoires de la sacristie de la chapelle haute. A l'étage au-dessus, deux vastes salles reçurent le dépôt des chartes et archives, qui ne fut plus exposé aux aventures comme l'avaient été les archives de Philippe- Auguste, car ce prince, en 1195, surpris par une embuscade des Anglais aux environs de Blois, perdit là toutes ses chartes, titres et parchemins et jusqu'au sceau royal qu'il emportait d'ordinaire en ses expéditions.

Philippe le Bel, en 1364, fit transférer à la Sainte-Chapelle les archives de France. La charge de trésorier des Chartes fut créée par Philippe-Auguste, remplie de règne en règne par les magistrats les plus émrnonts, parmi lesquels Mornay, Gérard de Monlagu, les de Thou, Mathieu Mole, etc. Fouquet, en 1658, de procureur général devenu surintendant des finances, créa dans cette trésorerie tout un personnel d'officiers et de commis, qui disparut après sa disgrâce. Le trésor des Chartes en revint alors à l'adminis-

tration passée et fut toujours régi par le seul procureur du parlement, comme il l'avait été depuis 1582.

Nicolas Boileau Despréaux, le poète du Lutrin de la Sainte-Chapelle, y fut enterré en 1711, dans la chapelle inférieure, sa paroisse et celle de sa famille.

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