CHAPITRE V
LE PUBLIC ET LA CRITIQUE I. Le public. — II. La critique; le feuilleton de Geoffroy.
Sous le Consulat, Geoffroy constatait que l'amour du the'âtre, déjà très développé chez les Parisiens d'avant la Révolution, s'était accru depuis lors au point de devenir presque une « fureur » : mais au lieu de s'en féliciter, comme il eût été naturel de la part d'un critique dramatique, le moraliste morose s'affligeait à la pensée que cette vogue des spectacles tenait à « un dégoût total de la conversation, des plaisirs domestiques, et une espèce d'anéantissement de l'âme (1) ». Sans adopter une explication aussi pessimiste, on peut admettre que la suppression d'un bon nombre des anciens centres de société, que l'afflux à Paris de beaucoup de fonctionnaires et de législateurs de souche provinciale, sans attaches dans la ville, contribuaient à peupler les salles de théâtre. Il va sans dire néanmoins que ce grand concours de spectateurs était chose toute relative, et ne saurait entrer en comparaison avec les
(1) Journal des Débats, 23 nivôse an X (feuilleton).
foules deux ou trois cents fois renouvelées qui se pressent à nos « pièces à succès », depuis que la facilité des communications a fait de Paris le lieu de divertissement de la France et des deux mondes.
En même temps que Tencombrement croissant des salles de spectacles, Geoffroy déplorait, au Théâtre- Français surtout, la disparition ou tout au moins le progressif effacement de ces vieux amateurs, hommes de goût et de savoir, qui jadis remplissaient et gouvernaient le parterre, juges sévères et incorruptibles, dont les arrêts étaient à la fois attendus et redoutés : « C'est une espèce à peu près détruite. Le peu qu'il en reste rend des oracles auxquels on croit comme les Troyens à ceux de Gassandre (1)... La plupart des jeunes gens qui composent le parterre n'ont pas même l'idée des qualités les plus essentielles à un bon acteur; ... nés peu de temps avant nos troubles, quand ils ont commencé à fréquenter le théâtre, ils Font trouvé déjà corrompu... 11 n'y a plus que quelques vieillards qui aient vu Lekain, Glairon, Bellecour et Pré ville; et ces vieillards passent pour des radoteurs (2). » Aussi bien que des anciennes traditions de la scène, le parterre renouvelé était ignorant du répertoire : on pouvait lui présenter un effronté plagiat sans que nul s'aperçût du larcin (3).
Le dimanche (4), le parterre offrait une physionomie spéciale : ce jour-là, il était envahi par les écoliers, les commis, les boutiquiers, voire les ouvriers d'art, tous
(1) Journal de l'Empire, 16 février 1811 (feuilleton).
(2) Ibidem, 26 octobre 1811.
(3) Journal des Débats, 3 pluviôse an IX (feuilleton).
(4) Il s'agit bien entendu du dimanche soir, car les malinées, comme nous dénommons très improprement les représentations données dans l'après-midi des dimanches et fêtes, ne datent que de la troisième République.
auditeurs de bonne composition et d'humeur enthousiaste, les uns récitant avec ferveur pendant les entr'actes des tirades de la tragédie qui était sur l'affiche (1), les autres au contraire témoignant de leur naïve et expansive admiration pour les beautés dont ils recevaient la révélation (2j. Napoléon eut la velléité de réduire à vingt sous, le dimanche, le prix des places de parterre au Théâtre-Français, dans l'intérêt de ce public populaire, si vibrant et si sympathique (3).
Les jours de semaine, l'attitude du parterre était également bruyante, mais infiniment moins débonnaire (4), et très différente de la placidité, devenue déjà légendaire, des publics parisiens du vingtième siècle. Turbu lent et agressif^ avant même le lever du rideau le parterre se divertissait à faire l'inspection et la police du reste de la salle, ne se privant ni de réflexions impertinentes, ni d'injonctions cavalières. Tantôt il rappelait à l'ordre une spectatrice, de nationalité étrangère, qui par inadvertance laissait pendre son châle sur le rebord de sa loge (5). Tantôt, se posant en champion de la vieille chevalerie française méconnue, il intimait à quelques spectateurs masculins l'ordre de céder leur place à des dames assises derrière eux; non seulement on déférait
(1) Journal des Débats, 10 messidor an X.
(2) Cf. un article de Mlle de Meulan, reproduit dans le recueil Temps passé, 1. 1, p. 93.
(3) Discussion en Conseil d'État, 18 avril 1806 : Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon, p. 289. L'empereur, se ravisant, bifl'a lui-même l'article qui édiclait cette réduction dans le projet qui devint le décret du 8 juin 1806.
(4) Un article du Publicisle du 2 germinal an X, qui s'étonne et s'indigne presque de la bénignité du parterre, ne me paraît pas devoir être pris au sérieux (Aulaud, Paris sous le Consulat, t. II, p. 793).
(5) Rapport du préfet de police. 23 frimaire an XI (14 décembre 1802) : Ibidem, t. III, p. 478.
à cette sommation, mais l'un de ceux qui s'exe'cutaient demandait la parole pour débiter ce fade madrigal : « En vous obéissant, je suis l'impulsion de mon cœur (4). »
Exigeant à l'égard des autres auditeurs, le parterre l'était bien davantage encore avec les acteurs. Il entendait d'abord (en quoi il était peut-être dans son droit) que les changements inopinément apportés soit à la composition du programme, soit à la distribution des rôles, fussent soumis à l'agrément des spectateurs. Ces modifications de la dernière heure survenaient fréquemment, comme il a été dit, par suite du surmenage de certains artistes et du manque de zèle de certains autres : de là de continuels incidents. Parfois le parterre, en veine de magnanimité, daignait agréer les excuses qu'on lui présentait en termes naïvement réalistes, bien à leur place dans la maison de xMolière; c'est ainsi que le secrétaire consignait gravement aux registres, à la date du 8 frimaire an X (29 novembre 1801) : « Au moment de commencer le spectacle, le c. Florence est venu annoncer que le c. Dazincourt se trouvait attaqué d'une violente colique. Le public a accepté la proposition de laisser lire le rôle par le c. '^jarochelle (2). » Mais le parterre se montrait souvent d'humeur moins accommodante. Le 10 février 1803, après la représentation du Menteur, on vint annoncer qu'un accident survenu à Mlle Mézeray empêchait de jouer le Séducteur amoureux, et que pour seconde pièce les comédiens proposaient V École des Maris : ce fut aussitôt une tempcte de réclamations, que l'éloquence du commissaire de police
(1) Journal des Débats, 29 prairial an XII (ce fait et le précédent se sont passés au théâtre Fcydeau, mais les bruyantes exigences du parterre étaient partout les mêmes).
(2) Arch. Gom.-Fr.
fut impuissante à apaiser; il fallut baisser la toile, et la représentation ne s'acheva que devant une salle à moitié' vide, après l'arrestation de deux « provocateurs (1) y>. Le charivari fut pire encore le 49 octobre suivant; quand Larochelle annonça qu'une subite indisposition de Saint-Prix forçait de substituer Tancrède à Mithridate. il y eut des murmures significatifs, lesquels firent place aux vocife'rations lorsqu'on apprit que le rôle d'Aménaïde ne serait tenu ni par Mlle Duchesnois, ni par Mlle George, mais par Mlle Gros. Beaucoup de spectateurs sortirent en se faisant rembourser; d'autres s'obstinèrent à hurler, et l'on finit par en arrêter trois, après quoi le rideau put enfin se lever sur Tancrède (2). Une autre fois, désireux d'esquiver les protestations du public, les comédiens eurent lidée, la fâcheuse idée, de substituer sans annonce le Florentin à Sganarelle : le parterre ne s'aperçut du changement qu'à la troisième scène, mais alors, exaspéré par sa méprise même^ il se livra à un tel vacarme que les acteurs durent regagner la coulisse; après avoir parlementé, présenté des excuses, on se décida à jouer Sganarelle, avec deux rôles lus (3).
Dans ses jours de mauvaise humeur, le parterre n'était pas tendre pour les claqueurs, qui étaient littéralement expulsés de la salle (4). Il faut dire que la claque manquait trop souvent de discrétion : au printemps de 1803,
(1) Tableau de la situation de Paris et rapport du préfet de police, 22 pluviôse an XI (11 février 1803) : Aulard, Paris sous le Consulat, t. III, p. fi4ô et 649.
(2) Rapport du préfet de police, 27 vendémiaire an XII (20 octobre 1803) : Ibidem, t. IV, p. 440. Cf. le récit de GeolTroy dans le feuilleton du Journal des Débals du 28 vendémiaire an XII.
(3) Rapport du préfet de police, 10 frimaire an XII (l'-'- décembre 1803) : Ibidem, t. IV, p. 541.
(4) Mlle George, Mémoires, p. 47,
n'imagina-t-on pas de la renforcer de deux douzaines d'enfants munis de bâtons, t à l'effet de frapper le plancher dans les moments d'enthousiasme et d'ajouter ainsi le plus possible au bruit trop modéré des pieds et des mains (1) » I
On ne ménageait point aux comédiens les applications malicieuses ou désobligeantes. Nous avons dit comment il fallut à la fin supprimer du rôle de Junie, dans Britannicus, le vers sur l'entrée chez les vestales, qui provoquait presque toujours des ricanements à l'adresse de ra<:trice. A la représentation de retraite de Mme Vestris, lors de l'apparition des chanteuses des chœurs, le parterre couvrit d'applaudissements ironiques ce vers d'Élise, dans Esther :
Ciel! quel nombreux essaim d'innocentes beautés (2)!
Ceci était encore relativement anodin : mais le parterre était particulièrement rigoureux, cruel même, à l'égard des débutants. Nous en avons fourni incidemment la preuve en racontant l'accueil très réservé, presque hostile, fait à certains acteurs qui devaient fournir dans la suite une carrière honorable. A l'automne de 1802, où la tradition du premier début à Versailles existait encore, le public parisien qui s'était rendu dans cette ville ne laissa même pas le jeune Planton achever son rôle de Mahomet, dans la tragédie de ce nom (3). Quatre ans plus tard, en débutant dans le rôle de Séide, de cette même tragédie de Mahomet, Auguste Thénard se heurta
(1) Journal de Paris, 28 floréal an XI (Adlard, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 8»i-87).
(2) Rapport du préfet de police, 14 prairial an XI (3 juin 1803) : Ibidem, t. IV, p. 128.
(3) Registres, 23 brumaire an XI (14 novembre 1802) : Arch. Com.- Fr.
vu. 17
à l'évidente mauvaise volonté d'une partie du public : mais comme il avait des amis non moins décidés, les deux camps échangèrent des apostrophes, et faillirent en venir aux mains (1). On comprend, on excuse presque les acteurs qui dans ces conditions cherchaient à se conciUer à prix d'argent les bonnes grâces du parterre, en traitant avec des « chefs de cabales » qui distribuaient des billets à leurs affidés (2).
Les faveurs môme du parterre, éminemment précaires, risquaient de tourner en manifestations courroucées, si les acteurs apportaient trop peu d'empressement à marquer leur gratitude. Il arrivait qu'à la fin de la tragédie, par fatigue ou par insouciance, les comédiens rappelés gagnaient leur loge au lieu de reparaître sur la scène : les bravos en ce cas ne tardaient pas à se changer en signes d'improbation, et parfois même le parterre, exaspéré que ses désirs n'eussent point été obéis comme des ordres, s'opposait bruyamment à ce qu'on jouât la seconde pièce (3;.
Aux premières représentations et aux reprises, le public témoignait fréquemment sa satisfaction en réclamant non seulement les acteurs, mais l'auteur, qui simulait la modestie et feignait de se laisser traîner sur la scène par deux ou trois de ses interprètes. Cette pratique, très rare au dix-huitième siècle, avait fini par passer en usage quand une pièce réussissait (4).
En dehors des allusions pour ainsi dire classiques, qu'il était de tradition de souligner, et qui foisonnaient
(1) Journal de l'Empire, 4 août 1806 (feuilleton).
(2) L'an de ces chefs de cabales fut en 1813 puni par mesure administrative d'une détention de quinze jours à la Force (Bulletin de police du 30 juillet 1813 : AF. IV, 1530).
(Z) Journal de VEmpire, 24 octobre 1812 (feuilleton). (4) Alissan de Chazet, Mémoires, t. I, p. 282.
surtout dans les tragédies de Voltaire, le parterre du Théâtre-Français était expert à saisir les passages, les répliques qui pouvaient s'appliquer aux personnages ou aux événements du jour. Dès le 49 brumaire an VllI, il applaudissait à tout rompre ce vers de la médiocre pièce des Femmes politiques :
La séance d'hier fut très intéressante.
A d'autres époques, au contraire, notamment après la proclamation de TEmpire et le procès de Moreau, les éléments frondeurs dominaient, ou du moins ils osaient se manifester. Certain soir de l'été de 1804, une partie du parterre imposait violemment silence aux quelques personnes, plus ou moins gagées par la police, qui applaudissaient la tirade de l'exempt dans Tartuffe :
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
Pour mieux accentuer la leçon, on saluait ensuite d'une double salve,, dans une petite pièce d'Andrieux, une phrase insigniflante sur le danger de dire la vérité (1). Est-il besoin de rappeler les bravos tendancieux qui transformèrent en pièces d'opposition Edouard en Ecosse et V Intrigante?
La police, qui n'avait pas et ne cherchait pas à avoir la main légère, s'employait rudement au maintien du bon ordre, en imposant silence aux siffleurset perturbateurs, en les expulsant à coups de poing et de gourdins, quand ils ne formaient pas la majorité. Elle s'efforçait aussi de prévenir ou de réprimer les allusions antigouvernementales, mais son tact n'était pas toujours à la hauteur de son zèle. Gomme on acclamait un jour, sans
(1) Rapport du préfet de police, 17 messidor an XII (6 juillet 4804) : F7, 3832.
l'ombre d'arrière-pensée, Mlle Duchesnois après les imprécations de Glytemnestre, dans Iphigénie, un inspecteur général de police pris de vin ou frappé de démence s'avança au bord du balcon en criant au parterre : « A bas les brigands! arrêtez les Anglais! » Après un instant de stupeur, on lui répondit de tous côtés par le cri : « A Bicêtre! » mais le calme fut malaisé à rétablir (1). En 1806, lors des débuts orageux du jeune Thénard, le commissaire affolé fit entrer des soldats dont quelquesuns dégainèrent, et l'on put croire que le sang allait couler : heureusement Fouché, qui assistait à la représentation, prévint le danger en donnant à la force armée l'ordre de se retirer immédiatement, et l'apaisement se fit pour un temps (2).
Une génération éprise de théâtre devait aimer non seulement à fréquenter les spectacles, mais à en entendre parler. Au dix-huitième siècle déjà, les journaux, les correspondances littéraires, comme celle de Grimm, faisaient aux nouveautés et aux nouvelles dramatiques une part de plus en plus large. Cette tradition se perpétua au lendemain de la Révolution : le médiocre rimeur la Ghabeaussière dans la Décade, Pauline de Meulan dans le Publiciste, Rœderer lui-môme à l'occasion dans le Journal de Paris, signalaient, commentaient les premières
(1) Chaptal à Napoléon, 16 messidor an XII (5 juillet 1804) : AF. IV, 1050 (le ministre déclare impossible de découvrir, dans les applaudissements du parterre, la moindre intention d'allusion ou d'application).
(2) Bulletin de police du 1" août 1806 : AF. IV, 1497.
LA critique; GEOFFROY 261
représentations et les débuts. Mais le véritable créateur de la critique dramatique, le seul dont le nom et dans une certaine mesure l'œuvre aient survécu, c'est Geoffroy, le fondateur du feuilleton du Journal des Débats (4).
Geoffroy était un Breton, qui eut l'art de renouveler son talent aux approches de la soixantaine. Après de fortes études au collège des jésuites de Rennes, il était entré en 1758 au noviciat de Paris et avait prononcé ses premiers vœux, suivis de trois années de philosophie approfondie à Louis-le-Grand. Lors de la dispersion de la Compagnie de Jésus, il avait pris le petit collet pour entrer dans l'Université, ce qui le fit indéfiniment traiter par ses adversaires d'abbé Geoffroy; en réalité, il ne reçut jamais même les ordres mineurs, et put plus tard se marier sans la moindre dispense. C'est pendant qu'il était attaché à TUniversité qu'il commença à suivre les représentations dramatiques, comme précepteur des fils du financier Boutin. Bientôt il quitta l'enseignement pour le journalisme, et devint à V Année littéraire le collaborateur, puis le successeur de son compatriote Fréron, menant avec lui et comme lui une acharnée campagne contre les philosophes et les novateurs en général. Après avoir couru d'assez sérieux dangers pendant la Révolution, Geoffroy en était réduit pour vivre aux humbles fonctions de maître d'école, quand Bertin, qui venait de réorganiser le Journal des Débats, eut l'inspiration de lui offrir la rédaction du feuilleton dramatique.
(1) Sur la vie et l'œuvre de Geoffroy, la meilleure source est le ivre de M. Marc des Granges, auquel je renvoie ici une fois poup toutes. De copieux extraits des feuilletons de Geoffroy ont été réunis après sa mort sous le titre de Cours de littérature française; j'ai plutôt donné comme références les numéros mêmes du Journal des Débats ou du Journal de l'Empire.
Geoffroy fut aux Débats un modèle d'assiduité. Son premier feuilleton parut le 11 ventôse an VIII (2 mars 1800), c'est-à-dire cinq semaines après la transformation du journal. Dès lors, et jusqu'à sa mort, survenue le 27 février 1814, ses feuilletons se succédèrent à peu près tous les deux jours, avec une régularité qui ne connaissait ni vacances ni chômage : en quatorze ans, il ne s'octroya que trois congés, comprenant en tout cinquante-trois jours. Il signa seulement à partir du 15 septembre 1810, mais dès l'apparition des premiers feuilletons anonymes, la personnalité' de l'auteur n'était un secret pour personne.
La disposition matérielle du feuilleton^ placé au bas de la première page du journal, était une innovation qui attirait l'attention, et contribua sans doute au succès. Sur la vivacité et la constance de ce succès, tous les témoignages contemporains sont d'accord. « Je déjeunais », a raconté plus tard Stendhal, « au café Hardy, alors à la mode, avec de délicieux rognons à la brochette. Eh bien! les jours où il n'y avait pas de feuilleton de Geoffroy, je déjeunais mal (1). » Tout en essayant de railler lautorité de Geoffroy, de Jouy constatait combien elle était respectée, lorsqu'il mettait ce propos dans la bouche d'un prétendu bourgeois du Marais : « Quand j'ai entendu Talma, j'attends que le feuilleton me dise qu'il a bien joué... Je n'assiste plus aux premières représentations, je veux savoir d'avance les endroits où je dois rire et pleurer (2). » Dans une conversation tenue sous le Consulat, comme on faisait grief à l'un des propriétaires ou commanditaires des Débats^ le tribun Chabaud, des discourtoises polémiques de Geoffroy contre Népomucène
(1) Souvenirs d'égotisme, p. 97.
(2) VHermite de la Chaussée d'Antin, t. I, p. 65.
LA critique; GEOFFROY 263
Lemercier et tant d'autres écrivains contemporains, Ghabaud répliquait vivement : « Vous me reprochez d'employer GeofiVoy : eh bien! tout le monde veut l'avoir; plusieurs journalistes lui ont offert mille écus de plus que nous ne lui donnons, et de ce nombre est Rœderer (1). Les opinions et le ton de Geoffroy sont pour nous de peu d'importance. L'essentiel est qu'il fait venir l'eau au moulin (2). » C'est ainsi que Geoffroy et son feuilleton survécurent aux crises qui modifièrent la direction du Journal des Débats ou de l'Empire^ et même à la dépossession arbitraire des Ber tin. Le critique était brouillé de vieille date avec le directeur imposé par le gouvernement, Etienne, dont il avait malmené les productions dramatiques : Etienne fut prodigue de mauvais procédés à son égard, mais n'osa jamais le congédier, de peur de mécontenter les abonnés.
Nous avons tout d'abord quelque peine à comprendre cette vogue, car les feuilletons de Geoffroy ne nous offrent plus guère qu'un intérêt historique. La forme en est le plus souvent lourde, avec des élégances pédantesques et de fatigantes prétentions au badinage mythologique. Par exemple, au lieu de dire tout simplement qu'un jeune acteur abordait la tragédie après la comédie, Geoffroy préférait ce tour galant : « Le débutant a déjà fait sa cour à Thalie; mais il offre ses premiers hommages à Melpomène (3). » Ce jargon ne choquait alors à peu près personne. D'autre part, toutes les occasions étaient bonnes au feuilletoniste pour débiter une leçon
(1) Directeur ou inspirateur du Journal de Paris, feuille amre des philosophes.
(2) Remacle, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 447-448.
(3) Journal de VEmpire, 13 juillet 4811 (feuilleton).
d'histoire, de littérature, de morale, où se retrouvait le ton et parfois la férule du régent de collège. Gomme on l'a remarqué (1), ce défaut même lui était une recommandation auprès d'un public qui portait à la tradition classique un respect presque superstitieux, mais dont l'instruction présentait en général des lacunes considérables, par suite de la Révolution qui avait interrompu les études et bouleversé les rangs sociaux; les Parisiens du temps de Napoléon allaient sans répugnance à l'école de Geoffroy. Les polémiques interminables contre les philosophes, dénoncés comme responsables des excès révolutionnaires, passionnaient les esprits à une époque où il y avait encore tant de voltairiens et où les souvenirs du cataclysme étaient si récents. Enfin Geoffroy, obligé de prendre la plume tous les deux jours, désertait de temps à autre les sommets de la controverse littéraire ou philosophique pour descendre à ces menues indiscrétions de coulisses dont nos compatriotes ont toujours été friands, et qui avaient alors, comme le feuilleton lui-même, la saveur de la nouveauté. Son collaborateur Hoffmann, qui ne l'aimait guère et qui fut souvent en controverse avec lui, exagérait sans doute, mais ne trahissait point tout à fait la vérité, quand il prêtait à Geoffroy ce programme : « A défaut d'anecdotes, j'apprendrai au public que le premier acteur s'est fait doubler pour aller à sa maison de campagne; que la débutante a été victime d'une intrigue de coulisses; que la reine a fait un voyage dans le Nord; que l'ingénuité a fait un enfant (2). »
Ce serait faire tort à Geoffroy, et partager à son égard l'injustice de la plupart des littérateurs ses contempo-
({) Des Granges, Geoffroy, p. 121-123.
(2) Dialogues critiques, p. 192.
LA critique; GEOFFROY 265
rains, que de laisser supposer qu'il ne re'ussit que par ses de'fauts. Quand la passion ou la contradiction l'animaient, il montrait une verve triviale et volontiers brutale, mais puissante, éloquente, qu'un maître de la critique a rapprochée, « toute proportion gardée », de celle de xMaury (1). L'érudition qu'il étalait complaisamment était vaste et sûre, du moins en ce qui concerne l'antiquité et la littérature française classique, car il s'intéressait peu aux modernes et les connaissait mal ; un autre collaborateur des Débats, l'abbé de Feletz, disait malicieusement : « Le Voyacje d'Anacharsis est peut-être le dernier livre moderne qu'il ait lu (2). » Par une heureuse rencontre, il alliait la chaleur de l'argumentation à un imperturbable bon sens, qui l'a presque toujours heureusement servi, et qui parfois lui a inspiré des vues vraiment neuves et presque profondes (3).
Comme théoricien de l'art dramatique, ses préférences allaient au pur classicisme (il avait écrit un commentaire sur Racine), et nul ne fut plus dur pour ceux qui déformaient l'idéal racinien en prétendant indéfiniment le reproduire. Obéissant à ses rancunes contre Thomme et le philosophe, Geoffroy jugeait l'œuvre tragique de Voltaire avec une sévérité que la plupart des contemporains traitaient de blasphématoire, et qui nous paraît à peine suffisante. Malgré ses répugnances à l'endroit du drame shakespearien, il avait par moments, on l'a vu, l'intuition que l'art dramatique ne pouvait éternellement s'étioler dans des formes vieillies, et qu'une rénovation
(1) S.M.NTE Beuve, Causeries du Lundi, t. I, p. 381.
(2) Ibidem, t. I, p. 377.
(3) « Quelle bonne et solide caboche que ce Geoffroy ! Et que le bon sens peut aller loinl >» (Jules Lemaîtrb, Impressions de théâtre, t. X, p. 271.)
266 LE PUBLIC blT LA CRITIQUE
totale était proche. Un de ses plus brillants successeurs lui a peut-être fait la part trop belle en déclarant qu' « il a vraiment pensé sur le théâtre tout ce que pouvait penser, de son temps, un homme de la plus vive intelligence (i) ». Il lui a sans doute manqué, non pas la connaissance de la mentalité de ses contemporains, mais une certaine dose de sympathie et de curiosité, ce qui donne tant de charme à telle page de Mme de Staël sur l'avenir de l'art dramatique en France.
Geoffroy était moins un moraliste chrétien qu'un moraliste simplement « réactionnaire » , pour emprunter un mot au vocabulaire politique moderne (2). Savait-il que le public auquel il s'adressait était presque tout entier en défiance des influences religieuses? Imitait-il la sévère réserve des purs classiques, comme Boileau? Les croyances dogmatiques de l'ancien novice des jésuites avaient-elles, chez Geoffroy ainsi que chez tant d'autres, subi une éclipse après la dispersion de la fameuse Compagnie? Toujours est-il que sa critique, éminemment respectueuse des choses religieuses, les évite le plus souvent qu'elle peut, et n'est jamais pénétrée de ce souffle chrétien qui avait fait sa réapparition avec Chateaubriand. En revanche, le vieillard ne parle des mœurs du jour qu'avec un pessimisme chagrin; ses doléances sont interminables sur les méfaits de la philosophie, sur la disparition, non point de l'ancien régime, mais de l'ancienne société, où les familles étaient mieux ordonnées, les conditions sociales mieux définies, l'ambition
(1) Livre du centenaire du Journal des Débats, p. 416 (chapitre de M. Jules Lemaître).
(2) C'est une pure impression personnelle que j'indique ici, et je n'ai trouvé cette distinction, peut-ôlre mal fondée, ni dans le livre de M. des Granges, ni dans aucun des jugements portés sur Geoffroy.
LA critique; GEOFFROY 267
et la soif du lucre moins dévorantes. C'est le pur laudator temporit acti, qui traduit parfois ses regrets par d'heureux traits de satire, mais qu'il ne faut croire tout à fait sur parole ni quand il exalte le passé, ni quand il vilipende le présent.
Avec les personnes, Geoffroy était violent jusqu'à la discourtoisie, jusqu'à la brutalité. Il a été donné plus haut des échantillons de son parti pris contre Talma et contre Mlle Duchesnois; à propos d'une jeune tragédienne qui persévérait après un premier essai défavorable, il avait la cruauté d'écrire : « La débutante a du courage et du caractère; elle a voulu convaincre les plus incrédules qu'elle n'avait aucune vocation pour le théâtre (1). » A l'inverse, il était systématiquement élogieux pour Mlle George, dont la beauté l'avait ébloui, et systématiquement indulgent pour Mlle Volnais, qui avait eu l'adresse de lui persuader qu'elle tremblait devant ses arrêts (2). A l'égard des autres acteurs, Geoffroy se montrait généralement impartial, en marquant une tendance à la sévérité.
Ses polémiques avec les auteurs dramatiques qui protestaient contre ses appréciations, ou avec les autres publicistes et critiques, montaient rapidement à une vivacité d'invectives digne des humanistes de la Renaissance ou des controversistes du dix-huitième siècle : on reconnaissait la tradition de Fréron (3). Un piquant inci-
(1) Journal de l'Empire, 23 octobre 1807.
(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. III, p. 450.
(3) « Si Geoffroy se contraignait si peu sur Voltaire et Rousseau, les deux idoles du siècle, on peut penser qu'il se gênait encore moins quand il rencontrait sur son chemin l'abbé Morellet, Suard, Rœderer, Chénier. Il a engagé avec eux tous des querelles où il s'est porté à d'incroyables injures. Il me semble entendre un de ces personnages du troisième ordre dans Molière,
dent se produisit dans l'été de 1806, après la représentation de la Mo7^t de Henri /F, de Legouvé. Geoffroy, sans beaucoup ménager la pièce, avait encouragé cet essai de tragédie moderne. Le Publiciste du 11 juillet 1806 publia, sous les initiales A. M., un article de pure critique littéraire, où l'on soutenait contre Geoffroy que le cadi e de la tragédie classique se prêtait mal aux épisodes de l'histoire moderne. La contradiction était fort courtoise : mais le feuilletoniste, s'imaginant que ces initiales désignaient le vieil abbé Morellet, l'un des derniers survivants des encyclopédistes, perdit tout sang-froid, et inséra dans le Journal de l'Empire du 15 juillet une riposte d'une violence inouïe, où il quittait le terrain primitif de la controverse pour se déchaîner contre Morellet, ses amis les philosophes et leur responsabilité dans la Révolution. Le mystérieux A. M. répliqua qu'il n'avait rien de commun avec Morellet, et que Geoffroy prenait une attitude de délateur, en provoquant les sévérités gouvernementales contre un vieillard inoffensif. La querelle, où intervinrent Suard et Morellet lui-même, fit du bruit, et l'on ne tarda pas à savoir que le prétendu André Morellet était un jeune auditeur au Conseil d'État, Brugière de Barante, qui avait signé des deux premières lettres de l'un de ses prénoms (Amable). Tels furent les débuts littéraires, involontairement tapageurs, du futur historien des ducs de Bourgogne. Sans le punir ni même le réprimander, Napoléon jugea à propos, dans son propre intérêt, de le dépayser pour quelques semaines; l'empereur découvrit opportunément que certaines dépêches diplomatiques urgentes ne pouvaient être portées à Madrid que par un auditeur (1).
un de ces bons bourgeois qui s'en donnent à gorge chaude, et à qui la gueule, comme on disait alors, ne fait pas faute. » (Sainte- Beuve, Causeries du Lundi, t, I, p. 381.) (1) Bauante, Souvenirs, t. I, p. 155-156.
LA critique; GEOFFROY 269
Geoffroy a dû être austère dans ses mœurs (1), car des adversaires acharnés à le diffamer n'ont jamais articulé contre lui le grief, auquel les critiques dramatiques sont si facilement exposés, d'avoir re'clamé les bonnes grâces des actrices en échange d'articles favorables ou indulgents. En revanche, on a raillé, en prose et en vers, sa goinfrerie et même ses prétendues habitudes d'ivrognerie (2). Ce qui paraît incontestable, c'est que, comme tel ou tel de ses contemporains issu d'une condition modeste et arrivé un peu tard à l'aisance, par exemple comme ce cardinal Maury à qui Sainte-Beuve l'a comparé, Geoffroy aimait la grosse bonne chère. Probablement aussi il avait le tort, par gourmandise plus que par cupidité, de tolérer que les marchands de comestibles lui fissent hommage d'échantillons de leurs produits, à charge pour lui d'y consacrer une mention élogieuse soit dans les espaces libres du feuilleton (3), soit même dans le corps du journal. Etienne prenait des airs indignés pour dénoncer cette pratique, fâcheuse assurément, mais plus défendable que sa propre présence au journal comme mandataire de la police (4)-
(1) Entraîné par son culte fanatique pour l'antiquité, Geoffroy reproduisit d'après un historien grec, dans certain feuilleton dont on me dispensera d'indiquer la date, une anecdote franchement obscène; le surlendemain, un entrefilet émané de la direction pria très sèchement le public d'excuser cette erreur.
(2) Une épigramme anonyme faisait dire à une femme ou à une muse :
Je demande au docteur Pinton, Dût-il me trouver indiscrète.
Si feuilleton vient de feuillette, Ou feuillette de feuilleton.
(3) Le feuilleton comportait souvent alors, à la suite d'un article de critique dramatique ou littéraire, quelques entrefilets, généralement consacrés à des annonces.
(4) Le 15 décembre 1808, Etienne, déjà censeur ou rédacteur imposé, écrivait à l'un des frères Bertin pour se plaindre de Tin-
C'est de là sans doute qu'est de'rivée la légende de la vénalité de Geoffroy et même de sa femme, légende accréditée par les auteurs dramatiques du temps (1)^ et qui est devenue, comme celle de la sottise de Mlle Duchesnois, une sorte de tradition transmise de génération en génération (2j. Pour peu qu'on se donne la peine de la contrôler, on ne trouve que des allégations impré-
subordination de Geoffroy : «... Je vous prie de lui renouveler aussi l'invitation que je lui ai faite plusieurs fois de ne point annoncer de comestibles, et surtout de n'en point recevoir. 11 y a quelques jours encore qu'un marchand de moutarde s'est présenté au bureau du journal et a cru pouvoir exiger qu'on annonçât sa marchandise, parce que M. Geoffroy en avait accepté des échantillons. Tout cela est de la dernière indécence.., » (Livre du centenaire du Journal des Débats, p. 70, note.)
(1) Etienne articulait expressément le grief, après la représentation au théâtre Louvois de sa comédie de la Jeune femme colère, dans une lettre au Courrier des Spectacles (9 brumaire an XIII), lettre à laquelle Geoffroy répliqua dans les Débats du 12 par un spirituel feuilleton, intitulé le Jeune homme colère. D'autre part, Alexandre Duval a écrit après la mort de Geoffroy : « Semblable au Jupiter Tonnant, il ne se laissait désarmer que par les plus prompts sacrifices : aussi portait-on sur ses autels des cachemires, des diamants, de la vaisselle d'or et d'argent. » (Œuvres, t. I, p. 343, note.)
(2) Quelques jours après le coup d'État de 1851, Jules Janin, chargé de la critique dramatique au Journal des Débals, se lamentait de ne plus pouvoir écrire d'articles politiques : « On me dit, pour me consoler, que je vais prendre la position de Geoffroy. On ne sait pas quelle douleur on me cause lorsqu'on me rappelle que j'ai pour confrère ce Geoffroy, ce bandit, ce gredin sans talent, cette créature vénale et vendue, ce pédant, qui finissait son méchant feuilleton par l'éloge commandé et soldé du Bonaparte. Il y a de ces consolations qui vous produisent l'effet d'un coup de bâton. » (A Charles de Lacretelle, 23 décembre 1851; lettre publiée par M. Pierre de Lacretelle dans le Journal des Débats (lu 26 juillet 1910.) Cette diatribe ne saurait assurément constituer une charge sérieuse contre Geoffroy, qui était mort depuis tienle-sept ans et que Jules Janin n'avait jamais connu : mais elle établit tout au moins la mauvaise réputation persistante du feuilletoniste, dans la maison même où s'était fondée sa notoriété.
LA critique; GEOFFROY 271
cises ou fantaisistes, sans Tombre d'un commencement de preuve (i).
Tout en maudissant la philosophie et la Révolution, Geoffroy était sincèrement, ardemment gouvernemental, parfois avec un soupçon de servilité. Avant la proclamation de l'Empire, avant même l'institution du Consulat à vie, il célébrait la légitimité de l'étabhssement napoléonien, prenant texte d'une reprise de la Mort de César pour reprocher à Voltaire et à Montesquieu d'avoir exalté Brutus aux dépens du dictateur : « Dans l'affreux chaos d'un État où l'on ne connaissait plus que la loi du plus fort, le chef qui rétablit l'ordre sous un titre légitime déféré par le peuple n'est point l'usurpateur de la puissance souveraine, mais le bienfaiteur de la patrie et le restaurateur de la République (2). » L'allusion était transparente, et la flatterie un peu grosse. Le chef de l'État pourtant en voulait à Geoffroy de faire obstacle, par des attaques trop vives contre les tenants de la philosophie, à son programme d'oubli du passé et de réconciliation nationale; il ne goûtait pleinement que le parti pris du feuilletoniste « d'attaquer l'Angleterre dans ses modes^ ses usages, sa littérature, sa constitution. Geoffroy n'est recommandable que sous ce point de vue », écrivait l'empereur à Fouché, < et c'est le grand mal que nous a fait Voltaire de tant nous prêcher l'anglomanie (3). »
Fouché lui-même était assuré de ne pas déplaire en traitant Geoffroy comme jadis Malesherbes, directeur de la librairie, avait traité Fréron, c'est-à-dire en gênant
(1) Des Granges, Geoffroji, p. 228-234.
(2) Journal des Débats, 7 messidor an IX (feuilleton).
(3) 12 prairial an XIII (i»-^ juin 1805), de Milan : Correspondance,
OU en modérant d'office sa polémique, ce qui équivalait à prendre parti pour ses adversaires. Odieusement diffamé par Luce de Lancival dans le pamphlet en vers de Folliculus, qui avait librement circulé, Geoffroy avait cédé à la tentation très excusable de profiter de la représentation d'Hector pour prendre sa revanche. Le ministre de la police se vantait d'avoir expurgé son feuilleton, en lui faisant retrancher toutes les personnalités injurieuses (1). Sous forme de conseil, l'avis aurait eu du bon; imposé comme un ordre, ce n'était plus qu'un abus d'autorité.
L'indépendance hargneuse de Geofi'roy était naturellement faite pour provoquer l'indignation des comédiens, gent non moins irritable que celle des poètes. Dugazon, dont le critique n'épargnait pas le jeu trop souvent trivial, se permit de faire une addition au texte de Beaumarchais et d'insérer dans son rôle de Figaro du Mariage une allusion injurieuse à Geoffroy (2). A l'automne de 1802, Picard, doublement mécontent du feuilletoniste, comme auteur dramatique et comme directeur d'une troupe, organisa une sorte de coalition dont faisaient partie avec le théâtre Louvois,, qu'il dirigeait, le Théâtre-Français, le théâtre Feydeau (Opéra-Comique) et le Vaudeville : les quatre administrations liguées annoncèrent que désormais l'annonce de leurs pièces et l'entrée gratuite de leurs salles seraient uniquement réservées au Moniteur et au Journal de Paris, ce qui était une manière d'exclure indirectement Geoffroy et les journalistes moins réputés qui s'inspiraient de sa sévérité. L'affaire fit grand bruit, comme toutes les querelles où sont mêlés les gens de
(1) Addition autographe de Fouché au Bulletin de police du 4 février 1809 : AF. IV, 1505.
(2) Des Granges, Geoffroy, p. 492.
LA critique; GEOFFROY 273
de théâtre (1). Il ne se trouva guère que la revêche et philosophique Décade y>ouv prendre ouvertement le parti des comédiens qui s'insurgeaient contre « ce nouveau genre de souveraineté,... ce ridicule tribunal (2) ». Les rieurs furent presque tous du côté de Geoffroy, qui annonça que cet ostracisme le laissait parfaitement indifférent et ne modifierait nullement sa manière de faire: « Je n'avais mes entrées à aucun spectacle (3); je ne perds ni ne gagne rien à cette révolution (4). » On s'étonna d'autre part que le Théâtre-Français, placé dans une dépendance plus étroite par rapport au gouvernement, eût été laissé libre de participer à une si mesquine manifestation de rancune. Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, l'exclusion fut surtout préjudiciable aux théâtres qui en avaient pris l'initiative, et on ne tarda pas à l'abroger. Dans la suite, Geoffroy n'eut à compter de la part des acteurs qu'avec des protestations individuelles, dont la plus retentissante fut la scène scandaleuse provoquée par Talma le 9 décembre 1812 (5).
Les auteurs dramatiques, les écrivains dont Geoffroy avait critiqué les œuvres ou combattu les idées, montrèrent moins de mesure encore que les comédiens. Pour donner une idée du ton qu'ils prenaient avec lui, il suffira de citer un passage de la Décade, qui se posait en portedrapeau du parti philosophique : « Les représailles sont permises contre un feuilli$te qui, n'ayant rien fait qu'une
(1) Des Granges, Geoffroy, p. 264-265. — Cf. AvLARh, Pans tous le Consulat, t. III, p. 364, 381-382, 391, 397.
(2) Décade, an XI, t. I, p. 369.
(3) Ceci était-il bien exact? 11 eut du moins par la suite lajouissaûce d'une loge au Théâtre-Français, comme le prouve l'incident Talnia.
(4) Journal des Débats, 12 brumaire an XI (feuilleton).
(5) Cf. plus haut, p. 60-61.