CHANGEMENT A VUE
C'est bien vrai, c'est lui, le Printemps ! Il est venu, et d'un coup d'aile il a chassé dans la région des souvenirs incertains et des rêves absurdes les frimas, les neiges, les rivières gelées et ces jours d'horrible froidure où on voyait les loups entrer dans les villages, en regardant avec leurs yeux de feu. Un souffle, un parfum, une fièvre, quelque chose de fou, de tendre et de délicieux nous enveloppe. Gomme pour l'entrée d'un roi, dans les rues et sur les édifices le soleil jette et déploie de grandes nappes d'or. Marchands de bois, de houilles, de coke, de briquettes percées de trous, satrapes et tyrans qui ne répondiez jamais aux lettres de commande, nous vous bravons, votre règne est passé : gardez vos briquettes, gardez votre coke, gardez vos bûches ! Employezles à vous chauffer vous-mêmes si le cœur vous en dit, et môme à vous cuire et rôtir à point, comme les oies du repas de Noël. Nous, nous ouvrons nos fenêtres, nous aspirons avec ravissement le doux air tiède, nous regardons bourgeoiiner les lilas, et aux rameaux des arbres poindre les premières feuilles vertes, encore toutes petites !
Le Printemps, déjà chanté par quelques poètes, antérieurement et postérieurement au roi Çudraka, est adorable partout ; mais nulle part il n'est si glorieux et si divin qu'à Paris. Ailleurs il y a bien quelques fleurs de-ci de-là, et notamment à Lyon, on en voit une centaine
de pots au marché qui se tient sur la place Bellecour ; mais, en somme, et au pied de la lettre, Paris est le seul lieu du monde oii il y ait réellement des fleurs. Les jardiniers-architectes du Luxembourg dessinent et peignent avec les roses, avec les tulipes, avec les violettes, comme s'ils taillaient dans une immense étofl'e inépuisable et sans fin. 0 extase de la pourpre, du rose, du jaune et du bleu, couleur de l'or et couleur du ciel ! Enchantement des sereines verdures ! Voici venir le moment où sur nos marchés aux fleurs va s'épanouir une fête de couleurs, pareille à la palette géante d'un Diaz démesuré, et où dans les rues, sur les petites charrettes, on vendra aux passants pour quelques sous toute la parure éclatante et vivante de la Nature ivre de joie.
Il n'y a de fleurs qu'à Paris. Mais s'il y en avait ailleurs, qu'en pourrait-on faire ? Encore faut-il qu'un harmonieux rappel de tons leur donne un prix inestimable, et c'est ce qui arrive chez nous ; car les femmes parisiennes, changeantes et diverses comme les saisons, se transfigurent avec les premières roses, et refleurissent alors dans une nouvelle jeunesse printanière. Pour jusqu'à Novembre prochain, elles quittent leur visage d'hiver, artiste, compliqué, à tignasse ébouriffée et superbe, fait de cosmétiques et de poudre rosée ; elles se donnent maintenant l'ineffable plaisir de renoncer aux poudres de riz, de baigner, sans plus, leur front dans l'eau vive, et de lisser leur chevelure comme une aile d'oiseau ! A ce moment de renouveau, un Paris bête et poncifs comme les étrangers se le figurent sur la foi de Paul de Kock; songerait à s'exiler à la campagne ; mais le vrai Paris, plus malin, aime mieux devenir campagne lui-même, abrité par des milliers d'arbres qui bientôt vont se couvrir de feuilles frémissantes, sans renoncer à rester la ville des pompes triomphales et des nobles plaisirs.
Non, non, nous n'allons pas renvoyer les violons comme inutiles. Au contraire, nous les prierons decon-
tinuer, et nous dirons au flûtiste, comme le prince Hamlet à Guildenstern : « Voulez-vous jouer de cette flûte ? » Car, en effet, Paris profite de ce moment sans pareil pour donner ses plus beaux bals et ses plus belles fêtes, avec les portes des salons ouvertes sur le grand jardin sombre, où, entre deux quadrilles, il est si doux d'aller fumer sa cigarette. Et la blanche lune s'amuse alors à piquer ses feux extraordinaires sur les croix de diamants attachées sur le revers des habits noirs. Imaginez-vous quelque chose de plus idéal qu'une fête dans cet hôtel dont un des salons enferme une allée de fleurs plantées dans de la vraie terre, et de grands arbres vivants, de telle façon que le parc semble entrer luimême dans le salon et vouloir s'amuser avec les personnes ? On y danse, et d'autres fois on joue une comédie de cinq minutes, en magnifiques vers bouffons, écrite par un très bon poète, comme d'Hervilly, par exemple, et costumée avec les plus merveilleux satins ; ou bien un très grand virtuose joue du piano pendant cinq minutes, pas plus, juste le temps d'ouvrir les âmes avec cette clef miraculeuse qui se nomme : la Musique! Et c'est à ces bals du premier printemps qu'on voit comme les étoffes de Paris sont spirituelles] Car ce qui pare alors les femmes à la démarche svelte et rapide, ce sont bien les mêmes étoffes qu'elles portaient en plein hiver ; mais les satins, les velours, les failles, sont devenus légers et riants, se sont subtilisés, ont pris quelque chose d'aérien et de fluide, car, eux aussi, ils subissent l'influence du printemps qui vient. Et les fleurs des dentelles, brodées à l'aiguille, veulent éclore, ouvrent leurs corolles, et les parures de diamants qui, l'hiver, étaientlourdes et massivcs^maintenant s'affinent, se courbent en minces fleurettes, se dressent en nœuds délicats, se tordent en minces brindilles. Ces tissus et ces fleurs sont civilisés, ils ont le sentiment artistique, et ils savent bien que les choses môme sont tenues d'avoir du génie dans cette ville oti, avant d'être écrites
parles meilleurs Chamforts que nous ayons, toutes les Nouvelles à la Main sont d'abord faites par Gavroche.
Grâce au ciel, nous ne les verrons plus, ces horribles lilas de l'hiver, prétendus blancs, qui sont des lilas décolorés, des cadavres de lilas galvanisés, et dont on jetait aux pieds des divas de si grosses bottes, aux petites fleurs insipides et mortes ! Us vont fleurir, les vrais lilas blancs et les vrais hlas lilas, lilas foncé, lilas tendre, lilas clair, lilas rougissant et bleuissant, lilas parcourant en leurs thyrses gracieux toute la gamme et toutes les notes du lilas !
Le lilas, cet arbre de la jeunesse, du printemps, de l'amour, de l'espérance, de la vie heureuse, est adoré par Paris avec un effroyable héroïsme. En construisant sur le quai d'Orsay, en face des grands peupliers, les hôtels qui seraient nommés palais dans tous les pays du monde, leurs propriétaires ont presque tous réservé devant la façade un morceau de terrain tout petit, qui, en général, représente un capital d'un demi-million, et sur ce terrain ils ont uniquement planté des lilas dont, ô délice ! je vois déjà les branches noires couvertes de petites feuilles. Or, la floraison du lilas dure ici trois semaines. Ces Parisiens dépensent donc vingt-cinq mille francs par an (sans compter les intérêts composés,) pour voir des lilas pendant trois semaines, et pour ne rien voir du tout pendant le reste de l'année. Et on demande à quoi nous dépensons notre argent, et pourquoi nous avons tous de la peine à joindre les deux bouts, tandis que les provinciaux ont en provision des sacs d'écus, comme des draps de toile, et trouvent tous le moyen de faire des économies !
Parmi ces habitants du quai d'Orsay, il y en a un qui ne l'habite pas, et qui n'habite même nulle part, car il vit, à la manière anglaise, sur un yacht fait de bois précieux, avec lequel il vogue ou se pose sur les océans et les fleuves de l'univers, en lisant Shakespeare et en traduisant le Ramayana, pour se distraire. Pourtant, ce
n'est pas qu'il manque de domiciles. Il possède dans l'Oise un château qu'on compare au château de Mello ; à Christiania une autre demeure, où on se promène en calèche à quatre chevaux dans les serres, comme dans celles du comte de Devonshire ; sur la côte de Coromandel, un chattiram, à escalier de santal, ayant comme annexe, au bord du lac de Tinneveley, un théâtre construit par Charles Garnierau milieu des tulipiers jaunes, sur lequel il a fait jouer Le Chariot de terre cuite. Enfin, entre autres résidences, son hôtel du quai d'Orsay. Mais où qu'il soit, sur le Gange bleu ou dans les mers polaires, il part de façon à être ici au moment où s'ouvrent les premières feuilles des lilas, et il y reste pendant tout le temps où ses lilas de Paris sont en fleurs. C'est un vrai Parisien, et qui comprend le sens du mot : Printemps !
Parmi les gens assez sages pour ne pas voyager, et qui ne sont jamais allés à Asnières, il n'est cependant personne que le hasard des circonstances n'ait entraîné à passer quelques mois à Nice et à Monte-Carlo. Tant que dure l'hiver, c'est un enchantement et une véritable féerie de voir les gazons, les arbres verts, les champs de géraniums et de pâles violettes, et les haies des chemins pleines de roses, et on se demande comment et pourquoi on quitteraitjamais ces paradis, et les palmiers et les aloës,etles citronniers couverts de blanches fleurs et de fruits verts.
Mais viennent les rayons dorés, les premiers souffles du printemps, le Parisien s'aperçoit avec une affreuse tristesse, avec une sombre épouvante, que toute cette verdure prestigieuse, qui en hiver lui avait paru verte, est en réalité foncée, noire, découpée dans du papier noir, tandis que le feuillage dos oliviers est d'un bleu morne, comme les verdures décolorées pointes sur les anciens paravents.
Aussitôt il est saisi, navré, torturé par une invincible nostalgie de notre vraie, tendre, amoureuse et caressante verdure. Il a soif de Bellevuo, de Cernay et de
Chaville. Il n'y a plus de jeu, ni de bouillabaisse, ni de belles étrangères qui tiennent. Il prend à peine le temps de boucler sa valise et saute dans un wagon. S'il n'y avait pas de chemins de fer, il reviendrait plutôt en diligence, ou en coucou, ou en patache, ou en carriole, ou en marchant le bâton blanc à la main, comme le Juif- Errant, ou dans un ballon, en fendant l'air d'un vol ardent, comme les hirondelles.
Je les aime, je les salue et je les bénis, ces souffles, ces naissantes ardeurs, ces premières brises qui vont faire fleurir les lilas dans mon petit jardin de la rue de l'Éperon, en même temps que les volumes de vers derrière les opulentes glaces d'Alphonse Lemerre, et sur les longues tables de chêne, dans la librairie de Georges Charpentier, ornée de décors néo-grecs. Je les bénis d'autant plus, qu'ils viennent de sauver la vie à un de mes jeunes amis. Ce garçon, effroyablement riche, et beau comme un conquérant des Indes, qui d'ailleurs n'exerce aucune profession, mais qui dompte les chevaux comme Hector, et qui aime la poésie, était devenu passionnément amoureux d'une princesse russe, jeune et veuve, qui habite Paris. Tous ces mois derniers, il la voyait triste, silencieuse, farouche. Dans son petit hôtel du parc Monceau, elle vivait froide, glacée, pelotonnée sur un divan recouvert de peaux d'ourses blanches. Plus mon ami lui exprimait son adoration avec des mots qui eussent animé des pierres, plus elle restait glacée, insensible ; elle se bornait à regarder son jeune amant avec des yeux mornes, atones, où se lisait une froide férocité.
Ne pouvant attendrir cette cruelle maîtresse, il s'était décidé à mourir, et, naturellement, il avait voulu revoir une dernière fois celle pour qui il allait mourir. Mais, ô surprise ! il la trouva belle, debout, parée, souriante, vêtue de rose, ayant mille tendresses dans ses yeux pleins de flammes. Elle tendit sa main au jeune homme, avec un geste charmant, qui disait : Je suis à vous ! Et
comme il voulail parler, demander à son amie pourquoi elle l'avait fait si longtemps et si cruellement souffrir, et quelle fièvre l'avait ainsi rendue mauvaise, elle répondit à sa pensée avant qu'il n'eût parlé, et lui dit, avec le sourire d'une ressuscitée qui baigne ses prunelles dans les roses de l'aurore :
— « Mon ami, c'était l'hiver ! »
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Les hanlon lees
Les gens les plus dignes d'intérêt que ce siècle ait produits sont assurément ces admirables mimes et gymnastes, les Hanlon Lees, qui, lorsque tous se courbent vers la terre, disant que ramper est bon, ne consentent pas, eux, à ramper, et s'envolent vers l'azur, vers l'infini, vers les étoiles! Ainsi ils nous consolent et nous rachètent de la vile résignation et de la platitude universelle. Ils ne parlent pas, non justes Dieux! par manque de pensées, mais ils savent qu'en dehors de la vie usuelle, la parole ne doit être employée qu'à exprimer les choses héroïques et divines. Mimes admirables, ai-je dit; oui, même après Deburau et même dans le pays qui a produit Deburau; car ils ont comme lui la mobilité du visage, l'idée rapide qui le transfigure, l'éclair du regard et du sourire, la voix muette qui sait tout dire, et de plus que lui, ils ont cette agilité qui leur permet de confondre dans un seul mouvement le désir et l'action, et qui les délivre de l'ignoble pesanteur. Comme celui de Jean-Gaspard, leur visage est comédien, mais il pourrait se passer de l'être; en effet, de même que Deburau donnait par sa grimace l'impression et l'illusion de l'agilité, ils pourraient, eux, donner l'illusion de la pensée par la rapidité et par la justesse rhythmique de leurs mouvements.
Je les aime avec la plus rigoureuse partialité, parce qu'ils sont tout à fait les alliés et les complices du
poète, et parce qu'ils poursuivent le même but que le poète lui-même. A l'origine, l'être humain était triple; il contenait en lui trois êtres : un homme, une bête et un dieu. A la sociabilité qui fait l'homme, il joignait l'instinct, la course rapide, la grâce naïve, l'innocence, les sens aigus et parfaits, le bondissement, la joie, la certitude de mouvements de l'animal, et aussi ce qui fait le dieu, la science des vérités surnaturelle's et la nostalgie de l'azur. Mais il n'a pas tardé à tuer en lui la bête et le dieu, et il est resté l'homme social que nous connaissons, amoureux de la boue et de l'argent monnayé, à moitié sourd, à moitié aveugle, orné de pincenez, guillotiné par son faux-col, aimant la mélodie facile, oh! si facile! et la poésie du dix-septième siècle, l'Académie, la Revue des Deux Mondes, et si inférieur au premier sauvage venu qui, l'oreille collée contre terre, entend au loin le pas de son ennemi et presque l'herbe qui pousse! Il a tué la bête, il a tué le dieu, et il en porte les cadavres dans sa poitrine ; voilà pourquoi il marche d'un pas lourd et stupide. En vain la Science , à côté de lui et pour lui, réalise des miracles, emma^ gasine la chaleur, l'électricité, la voix, la vie, et épèle ■le grand secret à travers les cieux déchirés; personnellement l'homme social est incapable de savoir, en regardant le ciel, s'il fera beau ou s'il pleuvra, et de trouver dans un champ l'herbe qui peut guérir sa blessure, comme il est incapable de sauter une haie ou un ruisseau. Sa grandeur ne l'attache pas seulement au rivage; elle l'attache partout, comme de la glu, quand il était né pour suivre le vent qui passe et la plume tourbillonnante qui s'envole!
Ressusciter dans l'être humain la bête et le dieu, toile est l'œuvre que poursuit le poète, resté instinctif dans un monde bourré de lieux communs, et dont la pensée plane ailée et libre au-dessus des sottises affairées ; elle est aussi l'œuvre que poursuit le mime et le gymnaste. Mais ce que le porte ne fait que figura-
tivement, à Faide de ses rhythmes envolés et bondissants, le mime, lui, le fait en réalité, au pied de la lettre ; c'est sa propre chair qu'il a affranchie de la maladresse, de la lourdeur péniblement apprises par l'homme social ; il a retrouvé la course effarée du jeune faon, les bonds gracieux du chat, les sauts effrayants du singe, l'élan fulgurant de la panthère, et en même temps cette fraternité avec l'air, avec l'espace, avec la matière invisible, qui fait l'oiseau et qui fait le dieu. Il n'est un étranger ni parmi les légers esprits qui se jouent autour de nous dans la lumière, ni parmi les biches et les gazelles qui boivent le flot glacé des fontaines. Pour être un étranger, il faudrait qu'il entrât dans une assemblée délibérante ou dans une réunion d'actionnaires. Enfin, il n'est pas inférieur à un sauvage! Gomme ces Australiens que nous admirons tant, il pourrait, à l'aide de deux cailloux aigus, escalader un eucalyptus énorme, s'appuyant sur le caillou qu'il vient d'enfoncer et qui ne tient pas, pour prendre un élan et enfoncer l'autre caillou ! Aussi bien qu'un thug, il peut se confondre avec la terre et avec la prairie, se déguiser en arbre, en serpent, en ruisseau, en haie vive;. la Nature, qui le connaît, se laisse imiter, embrasser, posséder par lui, et lui permet de s'approprier ses murmures, ses sursauts, son immobilité et son silence. Entre l'adjectif jooss/è/e et l'adjectif impossible le mime a fait son choix ; il a choisi l'adjectif impossible. C'est dans l'impossible qu'il habite; ce qui est impossible, c'est ce qu'il fait. Il se cache où on ne peut pas se cacher, il passe à travers des ouvertures plus petites que son corps, il s'établit sur des supports trop faibles pour supporter soii poids; il exécute, sous le regard même qui l'épie, des mouvements absolument invisibles; il se tient en équilibre sur un parapluie ; il se blottit, sans être gêné, dans une boîte à violon ; et surtout, et toujours, il s'enfuit, il s'évade, il s'élance, il s'envole ! Et qui le guide? Le souvenir d'avoir été oiseau, le regret
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de ne plus l'être, la volonté de le redevenir. Aristophane, dans sa merveilleuse comédie, a rendu la souveraineté aux Oiseaux, qui finissent par la reprendre, par l'arracher aux Dieux, et c'est là qu'il a dit le fin mot du tout, car les êtres ailés finiront toujours par l'emporter, par avoir raison de tout, par dominer ceux qui ne savent pas monter plus haut que les cimes neigeuses du mont Olympe. Oiseau, c'est ton élan qui t'emporte en plein éther; mais là, tu écoutes la marche musicale des astres, et leurs évolutions sonores t'enseignent l'harmonie et la précision; voilà pourquoi tu es à la fois turbulent et ordonné.
L'harmonie et la précision! ce sont les maîtresses qualités du poète, ce sont aussi celles que je ne me lasse d'admirer chez ces impeccables Hanlon Lees. Tout d'abord, d'un geste net, d'un clin d'œil spirituel, ils indiquent ce qu'ils vont faire, parce que tout véritable artiste dédaigne et repousse la surprise, comme un moyen grossier d'étonnement, et il faut qu'il étonne le spectateur, après l'avoir prévenu contre sa propre bienveillance, et après avoir éveillé en lui l'instinct critique. Puis, la chose annoncée, ils l'exécutent avec une perfection irréprochable, et les effets, les mouvements s'engendrent réciproquement, se répondent, naissent les uns des autres ; tels les rappels de couleur de Delacroix ; tels ces fraternités, ces retours, ces insistances, ces répliques de sons et ces frissonnants baisers de rimes qui,- dans les vers de Hugo, emplissent l'âme d'une joie délicieuse. Mais puisque les Hanlon aiment la grâce, les belles attitudes, l'eurhythmie des poses, comment sont-ils furieux comme des taureaux piqués de mille banderoles, fous comme des chevreaux qui broutent les Heurs, exaspérés comme des vers coupés, frémissants comme le vif-argent, délirants comme des voyageurs à qui on a mis de la poudre à gratter dans le dos?
Oui, comment expliquer leur turbulence? Hs se choquent, se heurtent, se brisent, se cognent, tombent les
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uns sur les autres, montent sur les glaces et en dégringolent, ruissellent du faîte des maisons, s'aplatis$e'nt comme des louis d'or, se relèvent dans un orage de gifles, dans un tourbillonnement de coups et de torgnioles, gravissent les escaliers comme des balles sifflantes, les redescendent comme une cascade, rampent, se décarcassent, se mêlent, se déchirent, se raccommodent, jaillissent et bariolent l'air ambiant, éperdus comme les rouges, vertes, bleues, jaunes, violettes verroteries d'un kaléidoscope, et fatiguant la lumière du gaz, qui aies regarder s'interloque et ouvre des prunelles stupéfaites? Elle est bien simple à expliquer, cette contradiction apparente; c'est que, par leur jeu double, ces Hanlon Lees ont à exprimer deux ordres d'idées diamétralement opposés.
Remarquez en effet comme la sereine douceur et la céleste innocence de leurs visages contrastent avec la violence de leurs sauts, de leurs torsions, de leurs luttes et de leurs gambades! Gela tient à ce que leurs visages racontent l'appétit de la vie idéale, tandis que leur féroce gymnastique, n'ayant d'autre but que l'agitation ellemême, représente exactement la vie terrestre avec ses casse-tête, ses remue-ménage, ses brouillamini et ses tragédies absurdes. A tout bien prendre, si quelqu'un méritait le nom de. réaliste, ce seraient les Hanlon Lees tout seuls, car seuls ils ont reproduit la vie avec cette intensité dévorante et dépourvue de sens, sans laquelle elle ne se ressemble pas à elle-même. On le sait quand on est devenu vieux, entrer par la fenêtre ou tomber par la cheminée, recevoir des passants sur la tête, emplir son verre pour qu'un autre le vide, se livrer à un barbier qui vous coupe le nez, subir la pluie, l'orage, la guerre; suivre, fendre, déchirer, aflronter une foule, être foule soi-même, ne pas savoir oii on va et hurler de n'y pas aller, écouter un musicien efl'réné qui, tiraillé, battu, brisé, mis en pièces, continue à jouer son air sans s'apercevoir de rien ; rouler, dégringoler, se mon-
trer, se cacher, s'endormir et être réveillé en sursaut, verser en voiture, sauter en chemin de fer, vider et emplir des malles, faire des sauts périlleux pour retomber sur une chaise, et finalement n'avoir pas le temps de s'y asseoir, être frappé de plaies inattendues, orné de bosses inexplicables, pris entre les portes, empilé, écrasé, pillé, battu, embrassé, baisé, écartelé, secoué comme un pantin dont une main ironique agite les invisibles fils, voilà précisément la vie comme elle est. Et les Hanlon Lees la reproduisent sans atténuation, avec une scrupuleuse exactitude; mais leur bon regard ami et malicieux vous dit : « Oui, voilà comme elle est, mais aussi, tu vois, je m'exerce à m'envoler dans l'éther, plus loin que l'azur et les oiseaux, là où sont les astres ! » Il n'y a pas de femmes dans les pantomimes des Hanlon Lees ; si Ton en voit une, elle est représentée par un homme travesti, comme du temps de Shakespeare, et elle apparaît comme une folle caricature de l'inconscience et de l'étourderie féminines. Même, de peur qu'on ne la prenne au sérieux, elle reçoit des claques et des horions, aussi bien que ses camarades ; ses jupes, impudiquement se retroussent dans la bagarre, elle est, comme Hector, traînée par sa chevelure, et c'est en quoi nos mimes, une fois de plus, montrent leur profonde pensée. En effet, là où est la femme, là aussi est l'amour ; par sa divine et surnaturelle puissance, l'homme emparadisé échappe aux ennuis, aux tourments, aux vulgaires brutalités de sa vie affreuse, et par conséquent la comédie est finie, car ainsi que l'a dit le maître, « un homme et une femme qui se fondent en un ange, c'est le ciel ». Et je vais plus loin, je pense que, même s'il lui eût été possible de faire autrement, Shakespeare aurait encore eu raison de confier à de jeunes garçons le soin de réciter les rôles de ses héroïnes. Imogène ou Juliette peuvent être évoquées par la magie toute-puissante de la poésie, mais non par la présence réelle d'une femme. Car la beauté d'une femme est
personnelle, absolue, incapable de toute transformation. Si la comédienne est belle, elle représentera, non pas Juliette, mais elle-même, et le spectateur aura envie, non de s'intéresser à ses amours avec Roméo, mais d'être aimé d'elle pour son propre compte, et de l'emporter dans ses bras. Ceci d'ailleurs ne vise nullement à supprimer les actrices contemporaines, qui jouent les comédies modernes; car, d'après l'intention expresse des auteurs qui travaillent pour elles, elles doivent surtout s'appliquer à imiter des Parisiennes bien habillées, à tignasses amusantes, vêtues de robes rose éteint, bleu mort ou vieil or fauve, aux lèvres pimentées, aux yeux voluptueusement naïfs, souples comme des lianes, sveltes, bien corsetées, bien gantées; et c'est à quoi elles réussissent parfaitement.
Ce n'est pas par hasard que le grand nom de Shakespeare est venu sous ma plume. Je pensais à cela : quels sublimes serviteurs ces Hanlon Lees seraient pour la reine Titania, et avec quelle exacte fantaisie ils représenteraient Puck et Fleur des Pois et monsieur Toile d'Araignée et monsieur Grain de Moutarde ! Car s'ils le voulaient, rien au monde ne pourrait les empêcher de voltiger sur les cimes des herbes folles, de se balancer dans les lianes comme dans un hamac, et de se blottir tous à la fois, en se serrant un peu, dans la corolle d'un lys! La féerie! certes, là est leur domaine légitime et leur vraie patrie, mais ils y aborderont certainement, le jour où ils auront récolté à travers l'Europe suffisamment de guinées, doublons, roubles, dollars, et où ils pourront ouvrir un théâtre à eux, machiné de façon à pouvoir faire se su€céder les montagnes, les prairies, les forêts, les fermes, les cuisines, les paysages, dans un harmonieux tohu-bohu terminé par des effets d'eau naturelle!
Je ne le cache pas, c'est avec une plate jalousie, c'est avec une sombre envie que je considère les Hanlon Lees, et le regret de n'être pas un d'entre eux excite en
moi les plus mauvaises passions. Car si j'étais un Hanlon Lees, quand, par exemple, un poète classique, ayant forcé ma porte , entrerait dans mon cabinet pour me lire une tragédie, avec quelle ivresse je m'élancerais sur la corniche du plafond, où le birbe n'aurait aucun moyen de me faire entendre son exécrable poème, dans lequel pour la facilité de la rime, le roi se nomme Agatharchide, sa fille Gatharchide, son confident Tharchide, et son capitaine des gardes Ghide! Et à supposer même, chose impossible! que l'auteur tragique à perruque verte fût lui-même un Hanlon Lees déguisé, et s'élançât à côté de moi sur la corniche, je bondirais alors au haut de là glace. Il m'y suivrait, la glace s'effondrerait sous notre mutuel effort, et je retomberais dans une malle, où mon persécuteur ne tarderait pas à me suivre. Au moment où il espérerait m'y continuer la lecture de son infâme tragédie, en s'éclairant au moyen d'une allumette chimique, je me serais déjà lancé comme une flèche dans la boîte de l'horloge. Il y serait aussitôt que moi, et reprendrait sa lecture, mais moi, d'un saut périlleux, je me serais jeté au haut de l'escalier; ses alexandrins m'y poursuivraient, je ne l'ignore pas, mais je me laisserais glisser, comme un reptile, entre ses jambes, et ce serait bien le diable si dans tant de vols, de marches, d'allées et venues et |de contre-marches, les malencontreux alexandrins ne s'étaient pas cassé les pieds et les pattes!
Mais contiens-toi, mon cœur! Hélas! je ne suis pas un Hanlon Lees; je suis un simple poète lyrique, à peine bon à chanter les exploits des mimes, et à imiter leur vol par celui de mes rimes turbulentes et précises ! Rentre en toi-même, misérable! tu n'as à ton service d'autres ailes que celles des mots, d'autre théâtre que la feuille de papier blanc; les seules taches jaunes et rougos dont tu puisses orner ton visage sont celles des opithètes; et sur ton chapeau indigent, les seuls panaches que tu puisses arborer sont les magnifiques adjcc-
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tifs. J'avoue tout, j'avoue que j'ai pcché par excès d'orgueil, en prétendant me comparer, même vaguement et d'une manière relative, aux meurtriers de l'air qu'ils déchirent, aux vainqueurs de l'azur dompté, aux escaladeurs des cimes et des nuées, et que je suis un simple assembleur de syllabes, assis à une table, trempant une plume dans l'encre pour écrire sur du papier, et si ce n'est par mes aspirations insensées, ne méritant en aucune façon d'être assimilé aux êtres surnaturels. Donc, ami lecteur, lecteur illustre et très précieux, oublie tout ce que je t'ai dit, car ces paroles dénuées de toute raison d'être ont exactement la valeur de la symphonie pour clarinettes qu'exécutent sur le bord du tréteau les lanciers polonais en shapska bleu de ciel, tandis que s'agite derrière la toile le pied impatient de la Comédie, dont on entend déjà tintinnabuler les clochettes cruelles !