‹ Paris vécu (volume 3)Chapitre 30 sur 60 · CHOSES MELANCOLIQUES · texte numérisé non relu

CHOSES MELANCOLIQUES

Mon cher Louis, j'ai vu jouer Pourceaugnac dans une représentation extraordinaire, et j'en ai encore Tûme toute contristée. Autrefois, il y a bien longtemps, quand on venait demander les ordres du roi Louis-Philippe pour quelque soirée de gala à laquelle il devait assister, il choisissait habituellement Pourceaugnac^ et il ne manquait guère de rappeler l'émissaire du théâtre déjà congédié et arrivé sur le seuil de la porte, pour lui adresser cette recommandation suprême : w Surtout, beaucoup de seringues ! » Je ne partage pas ce goût de l'ancien roi des Français ; Ja course des Apothicaires avec leurs bonnets de coton, leurs tabliers blancs, leurs vêtements noirs et l'instrument horrible qu'ils brandissent en poursuivant le Limosin vissé à son fauteuil, me semble au contraire funèbre, et je n'ai pas envie de rire lorsque le souffleur arrache une planche de sa cabane et la casse sur le crâne du tout petit apothicaire. Même, lorsqu'à des époques oubliées et évanouies j'ai vu à la Porte-Saint-Martin la furieuse chasse des gendarmes qui jusque dans les loges poursuivaient Robert Macaire, et qui tout à coup devenaient d'inertes mannequins costumés en gendarmes, pour qu'on osât d'une hauteur vertigineuse les lancer en plein sur la scène, je n'ai pas ri encore, comprenant très bien que la prétendue poursuite des gendarmes n'était rien autre chose que l'ancienne Course des Apothicaires, et que les préten-

dus gendarmes étaient tout bonnement les anciens apothicaires déguisés en gendarmes.

Oui, cette razzia, cette campagne , cette Course des Apothicaires, cette abominable chasse à Thomme, je ne puis la voir sans me sentir ému d'une profonde pitié. Pitié pour qui? Non, assurément, pour monsieur de Pourceaugnac, depuis longtemps retiré et tranquille dans sa bonne ville de Limoges ; mais pour Molière et pour la Comédie. Ah! comme il a raison, le proverbe qui dit : « Ne touchez pas à la hache! » Et souvent aussi le plus habile archer se repent d'avoir touché aux flèches sifflantes de la raillerie et de Tironie, qui se retournent contre lui et lui font des blessures mortelles. En dépit de Molière, les apothicaires ont échappé à Tapothicairerie et aux seringues, parce qu'il n'y a plus ni apothicaires ni seringues, si ce n'est à la Comédie. Au contraire, la Comédie est pour jamais infectée de ces seringues et de cette odeur de lavement. Les pharmaciens sont devenus des hommes estimés et considérables ; tel d'entre eux, que tout le monde connaît, est professeur à l'École de Médecine et officier de la Légion d'honneur ; rien ne peut faire qu'il touche jamais à une seringue ou môme qu'il en voie jamais une; mais la Muse, la Bacchante au brodequin d'or, la Thalia couronnée de raisins, est condamnée à brandir éternellement dans sa main le ridicule accessoire et à ne s'en délivrer jamais!

Ah! Molière l'a déchaînée, cette Course des Apothicaires, et maintenant il voit avec épouvante qu'il ne dépend plus de lui de l'arrêter. Farandole épouvantable, elle s'élance et se déroule derrière le fauteuil de Pourceaugnac, comme un serpent monstrueux, dévastant, écrasant tout, détruisant les obstacles^ et toujours multipliée et renaissant d'elle-même, jamais brisée, elle se perd à l'infini dans de vagues perspectives. 11 y a de grands figurants apothicaires, minces comme des clous ou gras comme des moines et bleus de barbe;

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pais de plus petits apothicaires, adolescents ou femmes trayesties, ayant le sexe indécis de Rosalinde vêtue en garçon ; puis de très petits apothicaires enfants ; puis de tout petits apothicaires, pas plus grands que des oiseaux, tous vêtus du costume noir collant, harnachés de blancs tabliers, coiffés de bonnets de coton, et tous agitent déplorablement des seringues éperdues. Ils courent, ils vont, ils se précipitent, emportés dans Touragan d'une froide folie : quand s'arrêteront-ils? Jamais, tant que durera la langue française; car ils sont nés dans un chef-d'œuvre impérissable, ils ont été créés par la toute-puissante magie du génie, qui elle-même n'a pas le droit de défaire ce qu'elle a fait, et peut-être verra-t-on s'asseoir et s'arrêter une minute le Juif errant, mais non jamais les matassins envolés. Et tandis que les apothicaires fictifs s'agitent sans trêve, sachant bien que le tablier blanc, comme une robe de Nessus, restera collé à leur peau jusqu'à la consommation des siècles, l'apothicaire réel, devenu le moderne pharmacien, notable négociant, membre du jury, conseiller municipal, vêtu en parfait gentleman, est commodément assis au balcon auprès de son élégante femme costumée par quelque Worth, et voyant courir sur la scène les matassins de la Comédie, il fait un petit geste de dégoût, une petite moue signifiant expressément : « Qui peuvent être ces gens-là? » De même, pour parler de choses plus relevées, les médecins parisiens, célèbres, richissimes, habitués de l'Opéra et des Courses, amateurs de tableaux, spirituels jusqu'au bout des ongles, regardent les médecins fantoches comme un enfant regarde un polichinelle, et plaignent sincèrement ces pauvres diables affublés de loques dérisoires ; car, par la souveraine volonté de Molière, la Comédie est vouée pour jamais non seulement à l'apothicairerie, mais aussi à la médecine en robe noire et en chapeau pointu! Ohl qu'elle est navrante, cette cérémonie du Malade imaginaire où, en vertu d'une tra-

dition indestructible et dépourvue de sens, tous les acteurs sont tenus de se montrer en robe, et où les plus adorables femmes sont forcées de cacher à demi leur robe gracieuse et splendide sous Tabsurde robe de médecin, que, depuis des siècles écoulés, ne porte plus aucun médecin 1

Et plus on est un grand comédien illustre, doyen de la comédie, honoré sous ses cheveux blancs, plus on est tenu de représenter le Prxses dans la Cérémonie, et d'ânonner le latin de cuisine, versifié et rimé, et de trôner dans l'absurde chaire, sous un arc triomphal construit avec des seringues ! Les comédiens sont relevés de tout injuste préjugé ; grâce à Dieu , on les inhume en terre sainte, le ruban rouge éclate sur leur poitrine ; ils sont délivrés de tout ce qui les déclassait, de tout ce qui les abaissait, de tout ce qui les humiliait, oui de tout, excepté des habits d'apothicaires et des seringues, que lie à leur destin l'inexorable Fatalité. Imaginez le profond ennui, la tristesse navrée d'un comédien que le hasard de quelque recherche historique amène dans le magasin des accessoires, et qui voit une fois de plus, nombreuses comme les armées de Xerxès, les collections de seringues, les impérissables seringues, impossibles à exterminer, qui sont là depuis le temps de Molière et qui ne veulent pas mourir, les colossales, les grandes, les moyennes, les petites, les toutes petites, les microscopiques, celles-ci vraiment façonnées par le potier d'étain, celles-là tournées en bois, argentées au moyen d'une feuille d'étain, et d'autant plus sinistres qu'elles empruntent à leur vulgarité même une réalité chimérique 1 Le poète, qui naturellement est aussi le prophète, prévoit dans un vers sublime le temps où la rive de la Seine sera rendue aux joncs mw^murants et penchés; peut-être aussi le grand Paris sera-t-il un jour, comme Pompéi, enseveli sous la cendre. Alors, soit dans le flot profond, soit dans la terre mise à nu par des fouilles très habiles , on retrouvera

un instrument bizarre, cylindrique, terminé par une pointe menaçante, et personne ne saura deviner à quoi il aura pu servir jadis ; mais comme on l'aura retrouvé au milieu des ruines du théâtre, parmi les armures, les costumes pompeux et les accessoires tragiques, les savants de ces époques futures, après avoir minutieuse* ment décrit et dessiné l'objet barbare, écriront comme légende sous sa fidèle image : ImtrumetU d'un usage inconnu^ spécial aux comédiens/

C'est alors que dans sa tombe le divin Molière se repentira (il s'en repent déjà!) d'avoir, même pour les railler et les bafouer, mêlé à son œuvre les apothi* caires, qui sans lui seraient morts, oubliés, passés à l'état de fable, devenus des mythes inexpliqués, et qui par sa faute non seulement vivront toujours, mais vivront étroitement mêlés à la Comédie, ayant le droit de parler à Tartuffe, àAlceste, à don Juan en leur disant : « Mon cher confrère », et de tutoyer Gélimène, Agnès et la princesse d'Élide 1 Ah ! si c'était à recommencer, il ferait semblant d'ignorer qu'il existe des Purgon, des Diafoirus, des Tomes, des Desfonandrès, des Macroton, des Bahis, des Filerin, et par là même il les condamnerait au silence, à la nuit noire, au néant; il leur imposerait la nécessité de ne pas avoir lieu ; mais on ne s'avise jamais de touti

Mon cher Louis, parmi les plus jolies fillettes de ce temps, on remarque au premier rang cette Lise Ândretti dont le petit hôtel mauresque ouvre dans l'avenue de Yilliers ses amusants moucharabis. Cette aimable personne, qui ressemble à un pastel de la bonne époque et qui n'est pas banale, s'est Vue adorée de tout le Paris spirituel et galant; cependant, son malheur a voulu qu'elle aimât qui ne l'aimait pas, comme une simple mortelle. Il y a deux ans, Lise s'est follement amourachée du charmant poète Eugène Lescar, dont les rondels sont presque aussi célèbres que les sonnets de Jose-Maria^ Heredia; mais il s'est

trouvé qu'elle ne lui plaisait pas du tout, elle dont tous les Chérubin et tous les don Juan ont voulu baiser la pantoufle. Môme, Lescar s*est sauvé à travers la Suisse, ritalie, TEspagne, toujours poursuivi par la malheureuse amante, et quand il a été de retour à Paris , elle est venue une nuit se coucher sur un tapis de crin ,devant la porte de son appartement. Nous avons tous dit à Eugène que sa cruauté était sotte, inexcusable, impie; que lui jeune, riche, célibataire, libre comme Toiseau, maître de son temps ^ puisqu'il n*a rien à faire que d'assembler des rimes, il n'avait pas le droit dé repousser un bonheur envié de tous et de faire souffrir ainsi une belle et honnête créature. Le pis, c'est qu'il pensait comme nous et se trouvait dénué de sens commun; mais il luttait en vain contre un insurmontable dégoût, dont il s'évertuait à chercher la cause. Cependant, à force de se rappeler, de se mettre la tète dans ses mains, de ramasser lentement ses souvenirs, il finit par s'expliquer cette aversion inexplicable. Elle tenait à ceci, qu'avant la gloire et les succès "de Lise Andretti, Eugène Lescar l'avait vue figurante àl'Odéon, dans la Course des Apothicaires, oii elle était coiffée du bonnet de coton et figurait un jeune apothicaire, avec une seringue I De cette rencontre, Eugène avait gardé son impression inconsciente, et lorsqu'il voyait Lise sous ses robes de rose ou de neige et d'or, inondées de dentelles et magnifiquement enguirlandées, sans qu'il sût jamais pourquoi, il entendait bruire à ses oreilles ce dialogue de Pourceaugnac : — « Ne sens-je point le lavement? Voyez, je vous prie. — Hé I il y a quelque petite chose qui approche de cela. » Bref, la pauvre Lise si belle, dont les prunelles brunes sont pleines de mica d'or, a dû étouffer son caprice, qu'elle porte dans son cœur blessé, comme un oiseau mort, — et c'est encore la faute de Molière.

La morale de ce petit événement, c'est que décidément il ne faut pas toucher la hache. Il ne faut pas non plus

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toucher à la glu pour engluer son voisin ; car souvent le barbouilleur en garde autant après lui que le barbouillé, et au bout du temps , on se rappelle bien qu'il y a eu entre Jean et Jacques une histoire de glu , mais on ne sait plus bien au juste lequel des deux a englué Tautre, et tous les deux en restent contaminés. Mais oublions tout cela; par bonheur, nous sommes en juin, et pour rentrer, comme il convient, dans la joie et dans réblouissement, je terminerai en vous citant ce vers de mon vénéré maître Victor Hugo : « Ij)uis, voici le temps de respirer les roses I »

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