POINTS SUR QUELQUES I
Mon cher Louis, tout le monde sait aujourd'hui, (excepté vous, naturellement!) que réalisant un rêve qui lui fut commun avec son frère et dont ils se sont enivrés pendant toute leur vie, le grand écrivain Edmond de Goncourt institue par son testament une Académie. Elle se composera de dix membres qui toucheront chacun six bons mille francs par an, et le capital nécessité par cette dépense annuelle sera constitué par la fortune du fondateur et par la somme que produira la vente de ses collections, avec las iptérêts capitalisés pendant quatorze années. Cette Académie future, j'en puis parler librement, car il est certain que je n'en ferai pas partie, et cela pour plusieurs raisons. La meilleure et la plus absolue, c'est qu'étant du même âge que l'auteur de Renée MaupéHn et beaucoup moins bien portant que lui, je ne suis évidemment pas destiné à lui survivre ; mais ce n'est pas la seule. En effet, tout en se proposant d'admettre les talents les plus divers dans sa petite république, Goncourt ne fait qu'une seule restriction, c'est qu'elle sera exclusivement composé^ de prosateurs. Cette clause, mon cher Louis, m'émerveille comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé • Car, de vous à moi, qu'est-ce qu'un prosateur?
Le sens des mots signifierait expressément: a Homme qui écHt en prose ; » mais telle ne peut être la pensée du testateur, car, ainsi qu'il le sait très bien, il n'existe aucun littérateur qui n'ait pas écrit en prose, et si on
prenait ses paroles au pied de la lettre, une Académie composée de prosateurs serait une Académie ouverte à quiconque tient une plume, ce qui ne peut être Tesprit d'une clause restrictive. Il faut donc probablement pressurer et restreindre le sens du vocable, et entendre par le mot prosateur : « Homme qui n'a jamais fait de vers, » Mais c'est ici que la question se complique affreusement, car où trouver ce phénix, ce merle blanc, ce corbeau rosé, cet oiseau tellement rare qu'il n'existe pas? Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand, George Sand, Frédéric Soulié, Léon Gozlan, Littré, Veuillot ont composé des vers, et je ne sache pas un seul écrivain qui n'en ait pas fait; donc, en admettant cette seconde leçon, l'Académie Goncourt cesserait d'être ouverte à tout le monde pour n'être plus ouverte à personne.
J'ai cité des noms illustres, mais je suis bien bon de m'en tenir là ! Je veux au contraire me donner le plaisir de faire enfin des révélations inspirées par une longue expérience, et affirmer une fois pour toutes que les faiseurs de vers, c'est tous les hommes nourris dans le sein d'une mère mortelle, tous les êtres qui se nourrissent de pain et foulent la terre noire! Oui, je le dû ici pour Dieu qui voit mon âme, toutes les fois qu'il m'a été donné d'entrer un peu profondément dans la vie d'un homme quelconque, je n'ai pas tardé à savoir, avec preuves à l'appui et certitude, qu'il avait composé un nombre considérable de vers. Ministres, magistrats, savants, artistes, prélats, négociants, industriels, nul n'échappe à cette règle, inflexible comme la vie et comme la mort. Et ceux qui en public affectent d'être et sont en effet les plus violents ennemis de la poésie, sont aussi, une fois enfermés dans leur maison, les poètes les plus prolixes. Leur rage contre la poésie est surtout la rage qu'ils éprouvent d'avoir, faute de bravoure, condamné leurs vers à mourir enfermés dans un tiroir. Ce chagrin secret les pousse à toutes sortes de haines, de méchancetés, (]e dénis de justice, et c'est
pourquoi les seuls honnêtes gens sont ceux qui publient les vers qu'ils ont faits. Mais, en réalité, tous les hommes ont composé autant de vers les uns que les autres, et selon la conviction raisonnée que je me suis faite, le Français moderne qui en a composé le moins est très probablement Victor Hugo! Seulement, lui, il n'y met pas d'hypocrisie; il a fait Za Légende des Siècles et il 1 avoue naïvement; il ne cherche aucune échappatoire pour décliner la responsabilité d'Bernani et de Ma^non de Lm*mel
Au contraire, tous les hommes agissent d'une façon diamétralement opposée à celle-là. Dans leurs discours publics, ils font û de l'art des vers, le traitant de jeu d'enfant et d'amusement frivole, tandis que, rentrés chez eux, ils suent sang et eau à forger des alexandrins, à les replonger tordus et mal venus dans la fournaise, et à polir des rimes rebelles, qui résistent et se cassent douloureusement sous l'outil. Et comment n'essayeraient-ils pas d'être ou plutôt de redevenir poètes, puisque le don de parler en vers est aussi naturel à l'homme que celui de respirer, et qu'on ne peut l'avoir perdu sans avouer une irréparable déchéance? Un de nos confrères, Camille d'Arnaud, celui-là même qui plus lard, associé avec M. Bertsh, a si remarquablement photographié des insectes grossis au microscope, avait dans sa première jeunesse vécu pendant plusieurs années au milieu d'une peuplade sauvage, dont il avait fini par apprendre et par connaître parfaitement la langue. Eh bien! parmi ces êtres primitifs, qui ne possédaient aucun rudiment d'un art quelconque et pas même la notion initiale du dessin, il y avait des Orphées et des Pindares, et une poésie lyrique parfaite, avec ses raffinements, ses délicatesses, et ses grands coups d'aile, et ses harmonies compliquées et sonores qui à leur gré gouvernent les âmes. C'est que l'homme en naissant est poète, et dès qu'il n'est plus poète, cesse d'être vivant.
« .,.Ei les vers terrifient! » dit le puissant romancier
Emile Zola, dans ses DoeumenU littéraires (page 66, ligne 7). En effet, le Vers c'est TOiseau, et rien n'est terrifiant comme de voir cet être ailé au sang brûlant, fendre Tair, planer, s'élancer avec une force irrésistible à travers les vastes cieux, tandis que, soi, on reste gelé, timide et tremblant, attaché à la fange où vos pieds semblent avoir pris racine, comme des plantes immobiles! Lui, l'Oiseau, il s'enivre d'azur, d'espace, d'infini, et sans que nul obstacje imprévu l'arrête, il voyage au-dessus des villes, des plaines, des forêts, des tumultueuses merS; baisé par le soleil et par les frissonnantes étoiles. Aussi l'Homme, qui probablement dans ses existences antérieures se guidait librement dans l'éther, ne se résigne-t-ii jamais à ne pas être oiseau. Il tente de le redevenir, et s'il ne le peut, s'il ne parvient pas à rentrer en possession du vol momentanément perdu^ il en fait du moins le simulacre, la farce et la vaine parodie. Soit qu'il s'attache au dos les ailes d'Icare affolé que fondra le brûlant soleil, soit qu'il frète les aérostats et les navires aériens plus lourds que l'air, il suit ou tente de suivre l'aigle aux prunelles victorieuses et la fauve hirondelle, comme le mendiant boiteux suit un coureur aux pieds légers. Il subit l'exil loin de l'azur céleste, mais il n'y consent pas ; et même brisé, vaincu, retombé plus bas qu'auparavant dans la boue dont il est sorti, il affirme ce que Nadar, par un calembour, légitime parce qu'il est lyrique, a éloquemment appelé : « le Droit au Vol. »
Et de même que l'Homme ne se résigne pas à ne plus être oiseau, il ne se résigne pas à ne plus être poète. Tant de folies tentatives inutiles, ridicules, avortées, renouvelées chaque jour, n'affirment que mieux l'incomparable grandeur et la souveraine beauté de cet idéal. Dans la pensée même des ennemis les plus obstinés de la Poésie, par une magie surnaturelle, le nom et la qualité de Poète restent au-dessus de tout. On peut voir des escrocs, des polichinelles et des voyageurs à
brandebourgs usurper des titres de prince et de duc, et les croix, les rubans et les plaques des ordres les plus vénérés, et tous les symboles et toutes les pourpres; mais qui donc usurperait effrontément le divin laurier? Car alors le laurier profané brûlerait Tindigne front auquel on l'aurait prostitué, et la Muse elle-même se Jèverait . pour terrasser le sacrilège, comme Achille brisa et fracassa d*un coup de poing le lâche Thersite I
Cependant, je veux bien sauvegarder les droits de la Prose : mais quels sont-ils ? Au commencement de ma vie, j'entendais un jour un des plus grands hommes de ce temps dire en termes nets comme un coup de couteau: « La prose n'est pas un langage. » Il me sembla alors que ce penseur illustre proférait un axiome un peu violent et excessif; mais avec le temps et par réflexion, je suis arrivé à croire qu'au point de vue essentiel et pratique^ il avait raison absolument. Laissons de côté toute idée préconçue, faisons table rase de tous les préjugés acquis, et demandons-nous dans la sincérité de notre conscience : «Qu'est-ce que la prose?» Faut-il s'en rapporter à la définition du Bourgeois Gentilhomme^ où le maître de philosophie dit à monsieur Jourdain : Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce ^ui n'est point vers est prose.
Eh bien! elle ne me satisfait pas, car je vois bien et très facilement ce qui est vers, mais dans l'œuvre des meilleurs prosateurs, reconnus comme tels, je cherche en vain ce qui n'est point vers. Leurs pages regorgent d'alexandrins, de vers de toutes les mesures et de toutes les coupes, auxquels manque seulement la rime régulière, mais qui ont gardé le mouvement et le rhythme qui leur est propre. Quand Molière écrit dans Le Sicilien : le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche, il croit peut-être écrire en prose ; cependant il fait certainementundesplus beaux alexandrins qui se puissent voir.
Est-ce que par hasard Beaumarchais s'est figuré qu'il écrivait Le Mariage de Figaro autrement qu'en vers ?
Dans ce cas-là, il se serait trompé du tout au tout, et nous en avons la preuve sous les yeux ; car lorsqu*ils adaptèrent le poème des Noces de Figaro sur la musique de Mozart, Jules Barbier et Michel Carré n'eurent qu'à garder les vers octosyllabiques de Beaumarchais, en y rétablissant la rime ; je dis : rétablissant, car, sans Dut doute, Fauteur primitif Vàveiii pensée et effacée ensuite, artificiellement. J'ouvre au hasard Jténée Mauperiny page 217, et du premier coup j'y tombe sur ce très joli alexandrin : Fêté, couru, fleuri de camellias blancs ; mais à quoi bon insister? Toute l'œuvre de Goncourt est eu Ters, jiis^'à cqs pa^es suprêmes oti la jeune mourante voit les livres de messe de son enfance rangés au fond et comme sous l'aile de ses mdeaux. Le grand écrivain a subi la loi commune; les seuls artistes qui échappent quelquefois au vers dans la prétendue prose, c'est, les poètes de profession, ainsi dénommés; ils arrivent à ce tour de force: mais au prix de quelles chevilles I Bien souvent, plus on retourne la phrase en cent manières, plus elle reste vers alexandrin, et on ne brise l'enchantement qu'en ajoutant au milieu des mots nécessaires quelque sauvage et brutale cheville, stupéfaite d'avoir lieu. Aussi Goncourt a-t-il bien fait d'instituer seulement une fondation posthume ; sans quoi, épurant son académie^ il aurait dû s'en mettre lui-même à la porte.
C'est pourquoi je dis, à rencontre du professeur de philosophie : Tout ce qui n'est point vers est vers tout de même. La Poésie, affirmait Balzac, est le premier et le dernier langage des sociétés; il aurait pu ajouter qu'entre celui-ci et celui-là, elles n'auront pas eu de langage intermédiaire. Le Poète, qui a dit le premier mot, dira aussi le dernier mot, Et toujours tot'dre éclate. Le général Billot vient de rétablir les tambours, que le général Farre avait indûment supprimés ; il aurait peut-être mieux valu commencer tout de suite par cette fin-là, et ne pas supprimer les tambours l
CARIS ¥ÉGU.