MASCARADES
Non seulement le bal de TOpéra, avec ses tristesses et son manque d'épanouissement, a patiemment continué ses tranquilles folies; mais, comme chacun le sait, une femme du monde, brillante par le double rayonnement de la beauté et de la poésie, a donné chez elle un bal costumé, par un acte prodigieux de bravoure et de confiance dans son pouvoir sans bornes. Ainsi le Carnaval, qui ne semble plus pouvoir vivre, ne peut cependant pas mourir, et, de plus, il est certain qu'il ne mourra pas. En effet, le besoin de se travestir, de se déguiser, de se muer en quelque chose qui ne soit pas lui-môme, est aussi naturel à Thomme que le besoin de respirer.
I Ce besoin a trois raisons d'être, si puissantes et vivaces, qu'on ne saurait les extirper de la nature humaine. Il y a d'abord l'ironie, la raillerie, la parodie, la vengeance de l'opprimé, de l'esclave qui, ne pouvant lutter contre son tyran, l'imite, le singe, se fait semblable à lui pour rire de lui. C'est ce sentiment-là qui fait qu'on se déguise en roi, en garde champêtre ou en académicien. Puis il y a la soif d'idéal, le besoin d'échapper aux platitudes de la vie réelle. C'est pour obéir à cette séduction du rêve, que l'homme se réfugie dans les tendres et mélancoliques paysages de Watteau, dans le décor de la Comédie-Italienne, orné de marbres croulants et de ruisseaux d'eau vive, et endosse la casaque.
de Pierrot, blanche comme le plumage du cygne, ou la souquenille d'Arlequin, éclatante de lapis, de jaune et d'écarlate. Enfin il y a le désir ambitieux qui revêt mille formes, et au nom duquel, pour choisir un exemple simple, Tofficier d'infanterie allant au bal, se costume en hussard de Chamboran, pour satisfaire une fois son appétit longtemps refréné de la soutache.
L'histoire du travestissement, ce serait tout une autre version de La, Comédie Humaine! Le sauvage, humilié de n'être qu'un peu rouge et de n'avoir pas de plumes, tandis qu'il voit des oiseaux si empennés et si vermeils, se peint en rouge et plante des plumes dans sa chevelure. Voyez avec quel instinct chdi:mant et avec quelle certitude les petites filles, pour jouer à la dame, se déguisent en grandes personnes, en changeant un rien à la disposition de leur robe ou de leur petite coiffure.
En revanche, comprenant aussi d'une façon instinctive le sens profond du mythe grec, et pensant avec lui que le dieu Amour est un enfant et ne peut être autre chose, les femmes ne savent-elles pas, aux heures délicieuses où l'amour commence à naître, retrouver par magie une jeunesse enfantine?
Rien de plus effrayant que la nécessité de se costumer pour aller à un bal du monde. Car, d'une part, les farces n'y sont guère admises, et d'autre part, tout homme qui a cherché à être joli, à se rapprocher induement du type connu du jeune premier de théâtre, a prouvé par cela même qu'il est un imbécile. Cependant si on possède une beauté d'olympien, claire, absolue, indiscutable, et surtout bien virile, il n'est pas absolument défendu de l'utiliser pour un costume qui la mette bien en relief. Dans ce cas-là, le mieux est d'avoir un beau costume authentique, rapporté de quelque pays sauvage et barbare, avec les armes, les pierreries et les joyaux qui le complètent, valant au bas mot cinquante mille francs, de le bien porter avec une parfaite aisance
de le montrer cinq minutes dans le bal, et ensuite d'aller se coucher.
Plaignons Thomme qui a choisi un costume de caractère, le forçant à jouer un rôle et à imiter Taccent espagnol ou l'accent anglais. Car autant vaudrait signer tout de suite un engagement de comédien et vivre avec la sonnette du régisseur dans le dos! et quelle sujétion de filer une scène d'amour en baragouinant! En somme, il n'y a qu'à l'atelier, dans les bals de peintres qu'on se déguise bien ; car, avec son audace créatrice et son vif sentiment de l'harmonie, l'artiste emploie tout, depuis les loques les plus viles jusqu'aux plus riches étoffes, pour forcer la Couleur à chanter son enivrante symphonie. Voici un autre point de vue : Roqueplan, qui fut le dandy irréprochable, soutenait que tout honnête homme forcé de se déguiser doit, sans aucune tergiversation, adopter le Turc des rues, ne coûtant pas plus de vingt-cinq sous chez le costumier, l'ignoble Turc avec le pantalon de calicot, la veste embellie d'un soleil dans le dos et le turban à croissant, qu'on ôte et qu'on met comme une casquette. Certes, comme dédain du joli et de la fausse élégance sentimentale, cela est plus pur que tout ; mais qu'il faut de génie pour bien porter ce Turc, sans atténuer en rien sa banalité sublime I
En fait de costumes sérieux, comme je le disais, l'Orient seul fournit quelque chose ; mais, aujourd'hui, il a un grand défaut : c'est que nous le connaissons parfaitement. Sous le règne de la Pompadour, où il était seulement soupçonné et entrevu, quels adorables travestissements fournissait un Orient de fantaisie et de rêve, qui n'existait nulle part avec ses fanfreluches, ses soies brochées, ses mousselines, ses aigrettes, ses joyaux capricieux, si ce n'est dans la pensée de ceux qui l'inventaient!
Mais, à cette époque de dynasties féminines, toute la vie fut pour la femme un bal masqué et un déguisement. Comme avec les paniers, les corps, les hautes coiffures,
toute scène d'amour poussé au vif était impossible, et comme^ d'ailleurs, on connaissait le prix du temps! la dame qui attendait son ami avait déjà Tineffiable plaisir de se déguiser en femme simple, vêtue d'une robe facile à vivre et coiffée sans poudre! Plus tard, tant que le bal de l'Opéra exista réellement, les femmes, qui aiment tant à se montrer dans l'éclat de leur parure, et qui aiment aussi à quitter pour un moment cet étalage de gloire, y allèrent pour se donner à elles-mêmes le piquant ragoût d'être des femmes à qui on ose toucher, et qui, descendues de leur piédestal, marchent sur la terre avec leurs pieds légers, comme de tremblantes gazelles aux prunelles emplies de ciel.
Le poète, qui est tout ce qu'il veut être, et qui, par la puissance de l'imagination, se transporte là oti il lui plaît d'aller, éprouve néanmoins de temps en temps le désir d'échapper matériellement à la vie grise et mono-
Itone. Lorsqu'à la première représentation d'Hemanif Théophile Gautier, cet exquis et parfait gentleman, ar- ,bora, encore enfant, le gilet, ou, pour mieux dire, le ^'pourpoint rouge qui restera fameux à travers les âges, jil était sans doute préoccupé de célébrer la poésie de son maître, éclatante comme le cri du clairon; mais croyez que l'amour du rouge y était pour quelque chose !
Plus tard, à Grenade, il ne put résister au plaisir dé se faire confectionner par le senor Zapata un costume espagnol d'une fabuleuse richesse. L'artiste avait brodé dans le dos uni de la veste un pot de fleurs d'une si triomphante beauté que, pareil à Pygmalion amoureux de sa statue, il s'éprit lui-même de son chef-d'œuvre et ne se décidait pas à s'en essaisir. J'imagine qu'en se faisant faire cet habit trivial et fleuri, Théophile Gautier, qui peut-être ne le porta jamais, obéissait vaguement au désir d'être déguisé en poète qui n'a pas son habit noir.
Mais, à cette époque tranquille et plate, les bons^
bourgeois eux-mêmes étaient tourmentés par Tamour du costume, et cet appétit de couleur et d'éclat ne contribua pas peB au succès de la garde nationale. Les paisibles boutiquiers aimaient surtout à être enrôlés dans les sapeurs et à s'accrocher aux oreilles, tous les mois, une longue et noire barbe postiche qui s'étalait majestueusement sur le tablier de peau blanche. C'est alors qu'on inaugura pour les bals de la cour les costumes de velours ou de soie, avec le tricorne, la culotte courte et Tépée, et les braves Parisiens n'étaient pas fâchés de se voir vêtus comme Lauzun et Richelieu, sans rompre toutefois avec le faux-col, le toupet et les favoris en côtelettes.
À ces bals, on invitait les artistes célèbres. Charlat, qui naturellement était invité comme les autres, se refusait obstinément à aller faire le beau aux fêtes des Tuileries. Cependant, ses parents, ses amis, les gens de son entourage, lui représentèrent qu'il se nuisait en restant à l'écart, et vaincu à la fin par leurs objurgations, il se résigna à tenter l'aventure, en compagnie de Bouchot, et d'un autre peintre romantique. Les trois amis louèrent chez Babin des costumes irréprochables, ceignirent l'épée et partirent pour se rendre chez le roi. Mais,en route, l'un d'eux fit observer qu'avant d'étoufTer dans la cohue des salons ruisselants d'or, il serait peut-être à propos d'aller boire une bonne bouteille de Romanée et fumer tranquillement une pipe chez un marchand de vins de leurs amis. Ce qui fut dit fut fait ; , ils s'installèrent chez le cabaretier, se mirent à déboutonner leurs vestes de satin et à desserrer leurs cravates blanches, puis, ayant allumé-leurs pipes, vidèrent une bouteille, puis une, puis une, puis une.
C'étaient trois causeurs pleins d'esprit, de verve, de folie, sachant des historiettes amusantes et trouvant des mots imprévus. On s'échauffa en parlant peinture et en parlant femmes ; on échangea des confidences sur les travaux commencés, sur les tableaux projetés ;
bref, la rose Aurore surprit les peintres buvant du Romanéeet fumant leurs pipes. Après avoir avalé quelques douzaines d*huîtres, mangé une soupe à Toignon et un entrecôte à la Bordelaise, savamment préparé, ils rentrèrent bravement chez eux sous Tœil éclatant du Jour, très contents de leur nuit, et faisant par leur contenance honneur à la boisson.
Ils avaient trouvé la vraie manière d'aller au bal costumé.
GIL PËRËS
On dit que Gil Pérès serait fou. C'est-à-dire, en langage vulgaire, plus fou ou plus manifestement fou que les autres hommes. La preuve qu'il ne Test pas, c'est que son vif esprit fantaisiste et son instinct poétique n'ont pu être étouffés par vingt ans de Palais-Royal et que son amour du beau, si longtemps comprimé et refoulé, a fait explosion.
Le théâtre du Palais-Royal est l'endroit du monde où on joue les comédies les plus amusantes et les plus spirituelles. Dans ces pièces réjouissantes, on marche toujours sur la tête et jamais sur les pieds. Toutes les femmes sont des drôlesses, tous les maris ont le droit de s'appeler : maître Cornélius, les amants sont beaucoup plus grotesques et fabuleux que les maris, les domestiques mangent dans la main de leurs maîtres, et les bonnes n'ont plus de taille, tant on la leur a prise. C'est à se tordre de rire. Moi, quand je suis là, je fais comme Gil Pérès. J'y meurs de chagrin.
Je me sens non seulement interné, verrouillé, bouclé dans une salle dont le décor est horrible et arbore des bleus qui rendraient les anges épileptiques, mais je me sens aussi captif et prisonnier dans une farce. Farce cocasse et désopilante, j'en conviens, mais écrite, pensée, jouée par des bourgeois, qui se déroule dans des intérieurs bourgeois habités parles plus vils meubles en acajou, et qui me montre uniquement le jeu des passe.
sions bourgeoises, c'est-à-dire les lâchetés et les platitudes accumulées par des mortels pour obtenir de l'argent monnoyé et pour séduire les femmes de leurs semblables, sans qu'il leur en coûte rien.
Que ces gens-là aient une âme, ou le simulacre d'une âme, ou quelque chose qui rappelle une âme, c'est ce qu'on ne saurait soutenir avec quelque apparence de vérité. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que leur patrie est un pays où il n'y a ni plaines ni montagnes, ni arbres ni blés, ni rivières, ni cieux, ni étoiles. Une ou deux maisons dans la rue Maubuée, coupées en appartements de neuf cents francs donnant sur la cour et habités par Beautendon, par Gordenbois et par Potfleury, voilà leur univers, et au delà, les colonnes d'Hercule, puis le silence, la nuit, le néant, rien du tout. — « Mais, me direz-vous, vous n'aimez donc pas la farce !» Ah ! je l'adore, mais quand j'ouvre Les Fourberies de Scapin, ces seuls mots : La scène est à Naples, me donnent l'impression d'un ciel bleu, d'une ville ensoleillée, de tout un peuple rêveur et paresseux, ivre de folie et de lumière. — « Tu viens. Sylvestre, d'apprendre au port que mon père revient? » Ainsi parle Octave dans la première réplique des Fourberies ; donc, en cette heureuse farce, il y a un port, une mer bleue, des flots murmurants, des navires, l'odeur du goudron, tout un peuple de passagers et de matelots I
Scapin réjouit ma vue par son costume couleur de neige et de pourpre. Enfin, il travaille pour rien, pour le plaisir, pour l'idéal, pour marier de beaux jeunes gens qui, une fois heureux, se soucient de lui comme de leurs premières pantoufles. Ainsi il vit et s'agite pour un but supérieur à la satisfaction de ses appétits matériels. L'idéal 1 je vous demande pardon de ce gros mot, mais enfin on ne peut pas s'en passer plus que de pain. U Amant d'Amanda et La Canne à Canada sont le Pindare des gens qui n'en connaissent pas d'autre, et c'est pour l'amour de l'idéal, réduit à son expression la plus
simple, que les couturières de province contemplent avec une muette extase les uniformes éclatants des militaires. .
— « Mais, continuera mon interlocuteur, est-ce que le dix-septième siècle vous paraît plus beau que le dixneuvième, et Naples plus intéressant que Paris ? Ah 1 Dieu m'en garde 1 le Paris de la réalité ou le Paris de Balzac, la vie, la création, la lutte, la cité toujours en travail qui est Tâme et le flambeau du monde, les d'Arthez penchés sur leur livre, les Bianchon interrogeant le cadavre humain, Nucingen inventant des millions, de Marsay domptant les hommes par la science «tpar le charme, Rastignac et Rubempré conquérant la civilisation comme d'invincibles Attilas en gants blancs, les d'Ëspard et les Maufrigneuse laissant après elles un sillon de lumière, Goralie et Florine fouaillant, comme un docile troupeau, les banquiers et les gens d'esprit; les titans : Vautrin, Asie, madame Marneffe, la cousine Bette, dominant la société par le vice et par le génie, oui, ce Paris-là m'intéresse, me séduit, me passionne, me prend par toutes les fibres de mon cœur. Mais, je le répète, j'étouffe, comme Gil Pérès dans le Paris restreint et conventionnel uniquement occupé par les dissentiments des quelques bourgeois de la rue Maubuée.
En général, les acteurs du Palais-Royal sont atteints par la résignation chronique, et au bout de quelque temps ne se rappellent plus qu'ils ont connu les vastes cieux oh frissonnent des milliers d'étoiles. A force de ne voir que la loge de la concierge, le vilain escalier noir, et le foyer, et leur loge d'acteur, et la salle où les . spectateurs sont empilés comme des harengs dans un tonneau, ils perdent le souvenir et la conscience des. autres choses et trouvent naturel d'appartenir, dans les comédies, à cette nation d'anciens peaussiers et de •quincailliers retirés qui, dans des chambres sans air et sans élégance, cherchent à se sganarellifier les uns les autres.
Mais il était facile de voir 'que Gil Pérès, lui, ue se résignait pas.
D*abord il n*avait pu engraisser. Il n'avait pas été, ainsi que ses camarades, atteint par cette obésité qui isole le comédien du reste du monde et l'enferme dans une sorte de carapace. 11 était resté mince, svelte, maigre, élégant, impatient, et son regard avide, son nez tordu, sa bouche inquiète .et frémissante, semblaient vouloir s'élancer, s'envoler n'importe où, quelque part, plus loin, ailleurs que dans la farce implacable et semblable à elle-même. On eût dit un oiseau réduit en esclavage et qui, après avoir longtemps marché, se souvient tout à coup qu'il peut fendre l'air d'une aile fulgurante et s'élancer au loin, comme une flèche irritée et joyeuse.
On a dit que Gil Pérès est fou. La vérité, c'est qu'il est guéri du Palais-Royal, qu'il a retrouvé ses sens, ses idées, ses notions acquises, que maintenant il reconnaît le son d'un clairon et d'une flûte et qu'il ne froisserait plus entre ses doigts un morceau de drap écarlate sans s'apercevoir qu'il est écarlate. Au contraire, je pense que ses camarades ne guériront pas, et qu'ils ont même perdu le désir de guérir. Geoff'roy, qui est à coup sûr le meilleur des comédiens modernes, et dont la diction intense et juste mord sur la pensée de l'écrivain comme l'eau-forte sur le cuivre, Geoffroy s'est si bien identifié avec ce type de bourgeois bon enfant, égoïste, infatué, satisfait, libertin, faisant des Sganarelles et l'étant luimême, dont il nous a donné mille et mille épreuves diverses, que désormais il est impossible, peut-être à lui aussi î de savoir où le comédien finit et où le type .commence.
Ce bourgeois, il est destiné à l'être pendant trente ans encore, maître de lui et des destins, heureux de son gilet en velours frappé et fascinant le troupeau des Adolphines, des Glaras, des Adèles, qui lui passent la main dans les cheveux. Je crois que Lhéritier est au
Palais-Royal depuis 1830 ; pept-être y est-il depuis mille ans. Il doit ignorer les transformations de Paris et la création de tous les nouveaux boulevards. Depuis des siècles il est portier, rentier, propriétaire ; il passe sa langue sur sa lèvre, et dans sa longue tirade, ébauchée vaguement, spirituellement bredouillée plutôt que dite, balbutiée tambour battant avec une volubilité enfantine, se pressent des souvenirs confus du temps de Louis-Philippe ou du temps d'Aménophis.
Hyacinthe, abrité sous son grand chapeau comme sous un noir parasol, a compris depuis longtemps qu'il a dans sa chair la griffe du Palais-Royal et que le Palais- Royal ne le lâchera jamais. Sa profession lui interdisant de laisser pousser sa barbe, il laisse pousser son nez, mélancoliquement, et le soir, d'une âme docile, il se coiffe du chapeau tuyau de poêle, endosse les vestons vertigineux et représente les beaux jeunes gens aimés des femmes.
Non certes, je ne méprise pas la farce du Palais- Royal 1 Je connais ses chefs-d'œuvre. Moi-même j'y ai ri à me décrocher les mâchoires, et j'en ai eu bien souvent la nostalgie. Que de fois, en lisant un volume de vers bien ennuyeux, bêtement lyrique, avec trop de cascades ruisselantes, de fleurs et de petits oiseaux, que de fois, dis-je, j'ai désiré me trouver au Palais-Royal dans un étroit fauteuil et entendre Geoffroy racontant ses bonnes fortunes, Lhéritier parlant de madame de Monflanquin et de madame Ghadernagor, Gil Pérès irrité, grinçant comme une chanterelle, et Lassouche, avec ses cheveux dans les yeux, accordant fiévreusement le piano 1 En revanche, quand je suis en prison dans cet amusant théâtre, je pense aux prairies, aux fleurs, à la nature, à l'âme, à ses destinées, j'écoute avec désespoir les récriminations du ménage Rifolet et du ménage Cerfeuil, et il y a des moments où je donnerais ma vie pour entendre deux vers de Shakespeare.
Gil Pérès n'est pas fou. Mais quelle joie, quelle déli-
rante joie il a dû éprouver en marchant dans des rues véritables, en respirant l'air comme les autres créatures, en s'asseyant sans le consentement du metteur en scène, et en mangeant des poulets qui ne sont pas en carton ! délivrance ! évasion prodigieuse ! Il n'a plus entendu les calembours qu'il entendait depuis trente ans et que, par politesse, il feignait de ne pas connaître. Il a- pu voir des demeures où le domestique n'entre jamais dans le salon à moins qu'on ne l'y appelle, et où nul amant ne se cache dans les armoires à robes et dans les cabinets noirs. Il a pu causer avec de jeunes et aimables femmes qu'on ne prend pas à pleines mains comme des sacs de pommes de terre, et qui ne se jettent pas au cou d'un comique à tignasse bizarre. Il lui a été permis d'échanger des idées et des impressions avec des êtres semblables à lui, dans un langage où les vocables ne sont pas détournés de leur sens, et où le mot chat signifie : un chat I
Mais je frémis d'y songer : si un de ces soirs, poussé par le démon ironique de la perversité, il entre pour un instant dans la salle du Palais-Royal, que pensera-t-il de ses anciens compagnons en les voyant s'agiter, se bousculer, échanger des horions et des coq-à-l'âne, roulés par je ne sais quel tourbillon dans une mêlée orageuse et stérile, et ne croira-t-il pas que leurs fronts comme celui du prince Hamlet, ont été souffletés par l'aile noire de la Folie ? En tout cas, rentré chez lui, il pourra lire ce qu'il voudra, Salammbô ou La Légende des Siècles, sans voir au bas de la page cette ligne obstinée : les indications sont prises à la gauche du spectateur, et il n'entendra plus la cloche du régisseur résonner dans sa tête, comme le grelot tintinnabulant d'un cheval effaré.
FEUILLES YOLANTES. 431