L'EGALITE
Mon cher Louis, comme je vous le disais dernièrement, entre les Dieux et nous, la partie n'est pas égale. Nous ne croyons pas à leur existence, et ce scepticisme ne les contrarie en aucune façon ; nous ne voulons pas leur obéir, et ils trouvent que c'est très bien fait ; le malheur est qu'ils ne nous rendent pas la pareille.
Car eux, en effet, ils nous obéissent, à notre grand dam ; et telle est l'ironique et vraiment cruelle punition qu'ils nous infligent. Nous révoquons en doute leur puissance, et la seule vengeance [qu'ils en tirent, c'est d'exaucer exactement les vœux que nous avons formés. Car rien n'arrive sur la terre, si ce n'est parce que nous l'avons désiré, et nous façonnons nos destins, comme un potier ses vases d'argile. Peut-être deviendrons-nous un peu plus prudents quand cette vérité évidente aura été observée et contrôlée par la Science.
Et ne croyez pas que notre fatal pouvoir s'applique seulement à des réalités applicables ! Si nous souhaitons des chimères, les Dieux nous les donnent aussi, et c'est notre affaire de nous arranger avec ces monstres absurdes. Ainsi, mon cher Louis, nous avons voulu Tégalité, et nous la possédons, à en pleurer. Non pas l'égalité devant la loi, qui est le droit légitime du citoyen, mais l'égalité complète, absolue, tyrannique, l'égalité de Procuste,grâceàlaquelle nous sommes tous aussi grands, aussi gros, aussi robustes, aussi sages, aussi savants les
uns que les autres, et nous nous ressemblons tous, comme un cornet de tabac ressemble à un autre cornet de tabac, et comme un morceau de galette de deux sous ressemble à un autre morceau de galette de deux sous. Regardez ce veston, ce parapluie, ces cheveux sur le front en dents de loup, ce visage pâle, ennuyé et stupéfait ; c'est l'uniforme de tous les mortels, ou plutôt de l'unique mortel, car il n'y en a plus qu'un.
Oui, ce rêve tant choyé, l'égalité devant l'instruction, a été heureusement réalisé, autrement sans doute qu'on ne l'espérait, mais cela ne fait rien à l'affaire. Sur ce point, tous les modernes se valent les uns les autres ; non que les gens du monde soient tous devenus aussi savants que Humboldt, mais parce qu'ils sont tous devenus ignorants comme Cadet Rousselle. Nous en avons eu la preuve à ces fameuses représentations du mardi, où sur trois mille spectateurs, possédant en général vingt mille francs de rente au minimum, il ne s'en trouve pas un qui ait jamais lu un vers de Racine ou de Molière. A la bonne heure ! ceux-là ne sont pas des empêcheurs de danser en rond, comme ces pédants de poètes qui exigent le texte dans son intégrité. On peut leur réciter du Molière adouci, noyé, étendu d'eau jusqu'à la vingtième dilution ; ce n'est pas eux qui se révolteront contre ce dosage homéopathique.
Tous les Français de l'heure présente sont non seulement égaux, mais pareils, comme le furent naguère ces soldats prussiens dont on peignait en noir toutes les moustaches avec le même pinceau, à travers une plaque de métal découpé. Tant pis pour eux si leurs moustaches étaient moins larges que le trou ouvert dans la plaque, ou même n'existaient pas du tout, car alors l'artiste barbouillait de noir la peau nue pour obtenir un ensemble régulier ! Et comme ils se valent exactement les uns les autres, comme des pièces de monnaie frappées par le même balancier, par le plus juste des raisonnements, ils veulent tous autant de bonheur et
d'honneurs qu'en possèdent ceux d'entre eux qui en possèdent le plus ; quoi de moins arbitraire et de plus strictement légitime ?
Il y a peu de jours, mon ami, le riche et célèbre romancier Eugène Fanvart fut quitté à la fois par tous ses domestiques mâles et femelles, qui l'abandonnèrent, comme des personnages de feu Scribe, en fredonnant un chœur cte sortie. Il ne put se défendre d'un certain étonnement, sa maison étant pour la valetaille un véritable pays de Cocagne. Fanvart est garçon, et ne se sert pas de son grand salon deux fois par an ; son appartement est partout garni de tapis, et les trois quarts du temps il mange en ville, excepté le mardi, jour où il donne à dîner à ses amis. Balayer et épousseter, dans une incertaine mesure ! une chambre à coucher et un cabinet de travail, voilà donc à quoi se borne la besogne de six domestiques, payés chacun quatre-vingts francs par mois, qui peuvent se fricoter pour eux, sans nul contrôle, la cuisine qui leur plaît, et qui, à partir de huit heures et demie du soir, sont libres comme des oiseaux. A ces causes, Fanvart ne comprenait pas leur départ en masse ; mais enfin, le valet de chambre Adolphe eut pitié de lui, et daigna lui donner des explications.
— « Si monsieur n'était pas romancier, lui dit-il, je le laisserais dans son ignorance ; mais puisqu'il veut peindre la vie, encore faut-il qu'il la connaisse! Monsieur saura donc que désormais nul domestique ne* consent dans son cœur à être domestique. Nous voulons tous ouvrir dans le plus bref délai une boutique de fruiterie ! car l'égalité n'a pas été inventée pour des prunes. De la fruiterie à un commerce plus important, la transition est facile ; de là, grâce aux jeux de Bourse, aux combinaisons financières, aux achats de terrains sur les plages nouvelles, nous pouvons obtenir la richesse : et pourquoi ensuite ne serions-nous pas hommes politiques, députés et ministres, comme les camarades? Mais
enfin, il faut commencer par la boutique de fruiterie, dont l'installation demande un capital ; or monsieur qui est généreux, mais qui malheureusement a de Tordre, comprendra bien que ce capital doit être obtenu au moyen de bénéfices irréguliers et rapides! Voilà pourquoi mes collègues, le cocher, le valet de pied, la cuisinière, la lingère et le groom, quittent monsieur, pour de riches étrangers connaissant imparfaitement la monnaie de France. Moi-même, j'entre au service d'un Brésilien à sourcils postiches et à barbe teinte, qui espère encore, malgré son âge avancé, plaire aux femmes. Or l'amour des vieillards n'est-il pas précisément l'eau trouble où se pochent les fonds de fruiterie, sous leur figure primitive et simplifiée de billets de banque? »
Ainsi que vous le voyez, ce valet de chambre était plus romancier que son maître, et les domestiques peuvent tous devenir des Balzac, pour peu qu'on supprime l'imagination et le style, révolution attendue, et qui doit forcément se produire sous le règne pacifique de l'Égalité.
Nous avons connu un temps, mon ami, où il existait au moins deux espèces de femmes. Les courtisanes, les rôtisseuses de balais, l'escadron volant de Gythère, les affamées aux petites dents aiguës qui mangent des pommes vertes servies sur des plats d'or, avaient à leur disposition les joyaux, les saphirs, les diamants, les damas, les velours, les satins d'or, où elles pouvaient • tailler en pleine étoffe, et rien ne les empêchait d'aller acheter leurs deux sous de lait sous l'habit de gala d'une reine victorieuse et triomphante, visitant ses provinces. Mais où elles restaient véritablement déconcertées et stupéfaites, c'est quand elles voyaient dans la rue de Lille une femme du vrai monde s'en allant à la messe de Saint-Thomas d'Aquin, vêtue d'une robe de cachemire uni et coiffée en bandeaux lisses, car elles comprenaient bien que sur ce terrain la lutte leur était impossible, et qu'habillées de la sorte, elles n'eussent pas
valu cher! Eh bien ! les dames, les vraies, ont consenti à sortir de la forteresse où elles étaient inexpugnables ; elles ont bien voulu accepter les traînes, les nœuds, les bouffants, les tignasses, le blanc, le rouge, le noir et l'ocre sur le visage, le maquillage à l'estompe, à l'aquarelle, au crayon bleu, et c'est pourquoi désormais toutes les femmes sont égales.
Les hommes aussi sont égaux, uniformément travestis en notaires allant à la chasse. Seul, un très grand écrivain n'a pas voulu se soumettre, il a arboré l'étendard de la révolte, et en face de tout un peuple orné de cravates à huit sous, il a montré çans vergogne ses cravates en point de Gênes et en point de Venise. — « Ahl disait à une soirée la vieille comtesse de Sairouce, maîtresse dans toutes les élégances, nous allons bien rire, car il paraît que nous verrons monsieur de X... en habit noir ! » Le romancier parut, fier, svelte, superbe dans sa haute taille, avec son gilet à transparent bleu, son habit doublé de satin blanc, son jabot flottant fait d'une précieuse dentelle et sa cravate attachée par une étoile de diamants, et personne n'eut envie de rire. — « Mais, dit alors madame de Sairouce, ce n'est pas lui qui a tort, c'est les autres qui devaient être vêtus comme lui, s'ils se sentaient pour cela assez bien bâtis, et suffisamment gentilshommes! »
Les romanciers (à part celui-là) sont tous égaux, puisqu'ils étudient la nature dans les mêmes Manuels- Roret, et les auteurs dramatiques sont égaux, ayant adopté la même tragédie sentimentale qui finit bien, afin qu'après avoir été doucement émus en faisant leur digestion, les spectateurs, remis d'une alarme aussi tiède, puissent aller se coucher tranquilles. Cependant il se trouva un poète qui, en beaux vers nets et sonores, bien français et bien lyriques, avait encadré un drame poignant dans une des pages les plus saisissantes de notre histoire. Et crédule, ignorant, ce jeune homme, innocent comme l'agneau qui vient de naître, confia sa
pièce à l'un des prédécesseurs de monsieur Perrin, qui la lut sans retard.
— « Mais, monsieur, c'est du génie, cela! dit le directeur d'un ton sévère.
— Monsieur, fit le poète, vous êtes bien honnête !
— Je ne sais pas si je suis honnête, reprit le juge ; mais vous, assurément, vous ne Têtes guère; car pourquoi vouloir faire des violences, jeter le trouble, et ne pas consentir à être comme tout le monde ! »
Un reproche analogue à celui-là a été fait à une autre personne, dans un endroit beaucoup moins auguste que le théâtre dont il s'agit ici. C'est dans une — Maison Tellier, — où il y avait une demoiselle brune, admirablement belle, nommée Euphrasie. Comme la Morisque des Contes Drolatiques, elle embrasait les cœurs et les âmes ; quand elle était là, les hommes jeunes et vieux ne voyaient qu'elle, et ne se souciaient pas plus de ses compagnes que des cailloux du chemin. Grâce à elle, l'abbesse de ce moustier avait déjà acquis des terres, des maisons et de grosses rentes ; cependant elle se fâcha contre la demoiselle aux œufs d'or, et la chassa de son triste paradis.
— « Ma chère amie, lui dit cette — madame Tellier, vous plaisez \ tout le monde comme l'or monnayé ; les hommes ne voient que votre frimousse, et vous avez autant de succès que La Mascotte; c'est pourquoi faitesmoi le plaisir d'aller chercher fortune ailleurs ! Tout le monde vous veut, à la bonne heure. Mais comme, au bout du compte, tous ne pouvez pas faire tout l'ouvrage, il en résulte pour moi une perte sèche. Je ne veux pas que les autres dames deviennent des cinquièmes roues de carrosse; je suis juste, et en un mot comme en cent, je ne comprends qu'une chose : l'égalité \
FRA-DIAVOLISME
Enfin, mon cher Louis, Paris est devenu une ville amusante et pittoresque, presque aussi féconde en rencontres imprévues que les défilés des Abruzzes. Il n'y a pas longtemps de cela, on y arrêtait, on y dévalisait et on y assassinait un peu les passants, la nuit, dans les quartiers excentriques; maintenant ces exploits s'accomplissent sur le boulevard, en plein jour; nous n'avons plus rien à envier aux Espagnes les plus romanesques, et, rêve longtemps caressé! nous autres les Parisiens, voués jadis à une existence plate et mesquine, nous sommes enfin en possession d'une couleur locale, qui nous est personnelle. Vous êtes dans un débit de tabac, en train d'acheter un paquet de caporal supérieur, (supérieur à quoi?) ou dans un café, occupé à déguster un grog fait avec de l'eau-de-vie artificielle et du sucre chimique ; tout à coup entrent les bandits, qui ouvrent ou forcent les tiroirs, mettent la main sur la recette, et s'en vont tranquillement, comme s'ils s'étaient acquittés de la besogne la plus naturelle- du monde. Certes, au premier abord, on s'imagine que le cafetier ou le marchand de tabac pourraient se rebiffer, mettre à ce système initial de perception un obstacle quelconque, et par exemple, appeler les sergents de ville qui se promènent devant la porte?
Eh bien ! non, les intéressés ne disent rien, parce qu'ils ont pris leur parti d'un accident devenu quotidien,
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et ensuite parce qu'il est bien ennuyeux de se déranger et de perdre son temps qui, lui aussi, est de la monnaie, pour aller témoigner en justice. Dans certains quartiers même, ce brigandage nouveau, d'un modernisme charmant, s'est réglementé et a acquis la force d'une institution. Comme un notable commerçant achève son repas du matin, la sonnette retentit, et la femme de chambre au nez éveillé paraît, en montrant ses dents blanches dans l'éclair d'un sourire folâtre.
— « Qu'y a-t-il, Justine? demande le bon bourgeois dans sa maison.
— Monsieur, ce sont ces messieurs qui viennent pour forcer la caisse !
— Bon ! Priez-les d'attendre un instant et donnezleur les journaux du matin. Je vais seulement ranger quelques papiers personnels, et vous pourrez ensuite faire entrer ces messieurs, dans cinq minutes! »
Certes, avec les puissants moyens dont dispose notre police admirablement organisée, il eût été facile d'exterminer, de faire disparaître en un clin d'œil le banditisme parisien, et monsieur Camescasse avait formé en effet le projet de le détruire ; mais un homme politique extrêmement fort, et qui connaît le cœur humain sur toutes les coutures, l'a supplié de n'en rien faire.
— « Mon cher préfet, lui a-t-il dit, les Français ne seront jamais pratiques comme les Américains. Us rie savent ni marcher yite et sans fatigue, ni se débrouiller prestement dans une gare, ni se vêtir d'habits assez serrés et exactement collants pour se passer de pardessus, ni rappeler un noyé à la vie, ni organiser la publicité. Enfin, il est évident qu'ils ignorent la géographie la plus élémentaire, et que peu capables de comprendre les grands arts dans leur beauté essentielle, en musique ils s'intéressent seulement à l'air de danse et, en peinture, à l'historiette. Us restent cependant le premier des peuples et dominent l'humanité tout entière, par ces deux forces invincibles : l'esprit et la bravoure.
Or, ne voyez-vous pas comme le Français affine et développe chaque jour ses qualités maîtresses en luttant sans cesse avec les brigands, tantôt par la ruse aux mille formes et tantôt corps à corps ?
Chouan ou Vendéen, ou impérialiste, blanc ou bleu t artiste, commerçant, homme dii peuple, sous les monarchies et sous les républiques, la grâce suprême du Français, c'est qu'il sait bien mourir et qu'il aime volontiers à mourir î Ne lui enlevez donc pas cette chance qu'il a d'être égorgé ou assommé toutes les cinq minutes, chance qui lui donne le détachement de toute vulgarité et le mépris des choses éphémères. Voyez comme tout va bien, depuis que les brigands ont pris possession de la ville ! On ne tient plus à l'argent, à quoi bon? puisqu'il doit vous être enlevé tout à l'heure, et les transactions sont devenues faciles, car il est devenu sans importance de posséder ou de ne pas posséder quelque chose. Et comme on s'empresse d'aimer, de se le dire, de se le prouver, avec cette hâte de vivre que crée le voisinage des catastrophes, et qui donna tant de charme aux rapides amours lors de la première révolution! Enfin, depuis que les brigands sont venus pour dénouer les situations embrouillées, il n'est plus question, remarquez-le ! de l'ennuyeux Divorce ; c'est pourquoi ne supprimez pas ces estimables chevaliers d'aventure qui sont venus donner un peu de ressort, d'imprévu et de mouvement à la vie parisienne ! »
Ainsi parlait cet homme politique, et j'estime qu'il avait raison. Dernièrement, dans une maison de flirtage et de roulette du quartier de la Madeleine, — où les agents avaient cru devoir jeter le trouble, bien que les invités fussent parfaitement corrects et montrassent les façons du meilleur monde, on avait arrêté un noble Espagnol, nommé don Gil de Toriilas, qui n'eut pas de peine à se faire remettre en liberté.
— « Je suis étranger, dit-il ; un guide complaisant, qui dans la même aoirée m'avait montré quelques cer-
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cles, m'a conduit ensuite dans la maison dont il s'agit. On y trichait sans doute, et j'ai bien vu quelques gentilshommes tirer des jeux de cartes de leurs manches d'habit et de leurs poitrines ; mais comme j'avais vu faire exactement la môme chose dans les cercles, j'ai pensé que cette simplification des chances du jeu était désormais admise, ou du moins tolérée par l'usage. »
Comment inquiéter et priver de sa liberté un homme si naïf? Ce qui gâta un peu les affaires de don Gil, c'est qu'il fut rencontré par les agents dans d'autres coupegorge, tantôt sous la figure d'un Hongrois, tantôt sous selle d'un Polonais chevaleresque, et finalement c'est en qualité de comte Andreoli, seigneur italien, qu'il fut ramené à la même place où il avait été interrogé déjà.
— « Ah! çà, lui dit le magistrat, vous vous moquez de nous; vous n'êtes pas plus Hongrois que Polonais, et vous ne vous appelez ni Andreoli, ni Torillas; votre vrai nom est Durand!
— Mon Dieu! fit négligemment l'amateur, qui est sûr, au fond, de ne pas s'appeler Durand? Contester les titres de noblesse établis un peu vaguement, c'est se placer sur un terrain bien dangereux : et ne voyons-nous pas par les récents articles de Toison d'Or que c'est là un mauvais jeu, auquel la moitié de l'aristocratie française ne résisterait pas? Et peut-être est-il plus naturel qu'il ne vous le semble d'être un jour Italien et un jour Hongrois ; car de plus en plus le sentiment des nationalités tend à s'effacer, et à se fondre dans la conception infiniment plus libérale et plus haute des États-Unis d'Europe ! »
Quoi qu'il pût y avoir d'empirique dans un pareil système de défense, Torillas ou Durand, dont la boutonnière est ornée d'une rosette de mille couleurs, put échapper cette fois encore à son destin, en se faisant réclamer par l'ambassade de quelque République Diamantine; mais il était écrit que le magistrat le reverrait une troisième fois.
Après avoir passé la moitié de la nuit à un souper de centième, l'aimable peintre André Maillefer, qui avait dessiné les costumes de la pièce ainsi fêtée, rentrait chez lui à trois heures du matin, en traversant les Champs-Elysées, lorsqu'il fut arrêté par une fille bizarre, au nez fou, élégante sous ses haillons, et dont les pieds passaient par des espadrilles déchirées.
— « Savez-vous, lui dit-elle, que vous êtes furieusement gentil !»
Maillefer est trop Parisien pour ignorer que ce sont là de mauvaises rencontres, auxquelles il ne. faut pas s'attarder. Mais la fillette était si singulière avec sa laideur provocante, âpre comme un fruit vert, qu'il ne résista pas au plaisir de la regarder sous le gaz, avec l'arrière-pensée d'improviser plus tard une étude d'après elle. Mal lui en prit, car trois chevaliers du brouillard, en blouse, sortirent alors de dessous les arbres, et lui firent un mauvais parti. Par bonheur, l'artiste est d'une force herculéenne, et très habile dans l'art du bâton. Rien qu'à l'aide de sa canne plombée, il tint les drôles en respect, assez longtemps pour attirer par ses cris des sergents de ville, qui arrêtèrent les agresseurs. Parmi eux était Torillas, ou Durand, qui cette fois dut enfin jeter le masque, et fut envoyé au Dépôt, selon ses mérites. Ce ne fut pas, toutefois, sans qu'il eût fait le possible pour tirer son épingle du jeu.
— « Eh bien, quoi! dit-il, toujours le même désaccord entre la pensée et l'action! Un passant qu'attire une jolie fille et que des garçons adroits mettent en demeure de leur venir en aide, n'est-ce pas là tout le roman réaliste? Alors pourquoi nous reprocher de le vivre, comme d'autres l'écrivent, et de vouloir prendre des notes sur la nature toute vive?
— Durand, lui dit le magistrat, quand on a une imagination aussi riche que la vôtre, on se fait littérateur.
— J'y ai pensé, dit Torillas; mais j'ai craint de me déconsidérer dans la colonie étrangère ! »
Cependant, qui fut bien étonné à un an de là? Ce fut le peintre Maillefer, invité à une soirée chez ce prodigieux financier Tisselin, qui change en bon or tant de rames de papier rose, et fait souscrire ses contemporains à tout ce qu'il veut.
— « Tu vas voir, lui dit son ami Algrin, c'est infiniment curieux. Dès qu'arrive un nouveau Jocrisse, madame Tisselin, qui est le charme en personne, l'empaume avec quelques paroles aimables; derrière elle arrivent Tisselin et ses deux associés, qui lui fourrent toute leur mercerie. Mais au fait, viens que je te présente à la maîtresse de la maison. »
A peine le peintre eut-il levé les yeux sur cette Gircé irrésistible, qu'il crut la reconnaître. Il ne se trompait pas. Madame Tisselin l'entraîna dans un petit boudoir japonais, et, le faisant asseoir à ses côtés, sembla reprendre une conversation commencée.
— « Eh bien ! fit-elle, comme je vous le disais l'an de?<nier aux Champs-Elysées, je vous trouve extrêmement gentil ! »
Car cette belle dame était en effet l'ancienne fille errante de la fameuse nuit. .Comme, à ce moment-là, Maillefer crut voir s'avancer de son côté le financier et les deux acolytes, il jeta sur eux un regard un peu inquiet.
— « Oh! ne craignez rien, dit madame Tisselin en souriant, ceux-là ne vous feront pas de mal. Ils sont bien trop capons ! »
Vous voyez, mon cher Louis, que, dans une de ses prochaines incarnations sur la terre, monsieur Scribe aura amplement de quoi faire de nouveaux opéras comiques I
INTERREGNE
Mon cher Louis, en ce moment Paris s'ennuie et il se trouve un peu dépaysé, parce qu'il lui manque les deux choses indispensables à sa vie spirituelle, c'est-àdire le Jouet et l'Idole. Je m'explique.
Paris, éternellement enfant, a besoin d'un Jouet préféré, avec lequel il s'amuse plus volontiers qu'avec tous les autres. Paris, guerrier et chevalier, a besoin de faire ses prouesses en l'honneur d'une dame réputée infiniment belle, ou de suivre un héros célèbre entre tous ; Paris, artiste, veut, une déesse mortelle qui lui serve en même temps de modèle et d'amante ; Paris, poète, veut, comme un Ronsard, chanter sa Marie ou son Hélène; Paris, cabotin et saltimbanque, vêtu de satin rose ou d'écaillés d'argent, désire jouer pour quelqu'un, et envoyer plus particulièrement à une personne choisie les baisers qu'il décoche dans la salle, du haut de son trapèze envolé. A ces causes, il lui faut un Jouet et une Idole, et pour l'heure présente, il n'a malheureusement ni l'un ni l'autre. Parlons du Jouet d'abord, pour procéder par ordre.
Paris a eu l'idée de s'amuser avec les tableaux japonais, où deux ou trois traits d'or brodés sur une page de velours représentent un Flot et la Lune. Il s'est réjoui aussi des crépons japonais, ces images qui coûtent deux sous, et où la nature représentée au vif, en son
exacte réalité, éclate dans une intensité de fleurs et de pierreries, avec les rouges, avec les jaunes, avec les bleus sincères, effrénés, divins, fous de justesse et de joie. Mais il s'est dit avec raison que, s'il s'acoquinait à ces objets délicieux, il n'aurait plus aucun prétexte pour payer quarante et cinquante mille francs les tableaux de genre de ses peintres favoris, qui sont plus chimériques et infiniment moins amusants. Dans le môme ordre d'idées et à plus forte raison, il a renoncé, après s'en être enivré, aux tapis d'Orient, qui auraient supprimé non seulement la peinture, mais tout le reste. Car il est trop évident qu'avec ces splendides tissus, riches, effacés, brillants, harmonieux, composés à souhait pour le plaisir des yeux et de l'âme, et à la fois moelleux, excitants, reposants, il n'y a plus besoin de tableaux, ni de meubles, ni de lits, ni de quoi que ce soit, et qu'on se sent trop heureux pour vouloir continuer à exercer une profession quelconque. L'amour des tapis eût donc amené non seulement une grève de l'ameublement, plus sérieuse que l'autre, mais encore une grève de tout, car vivre parmi les tapis constitue le bonheur, l'anéantissement, et le nirvana suprême des êtres civilisés.
Ayant fait cet abominable sacrifice, uniquement en faveur de ses peintres, Paris a du moins voulu leur assurer une félicité parfaite. Aussi a-t-il entrepris de leur bâtir à tous de petites maisons rococo dans l'avenue de Villiers, et pendant qu'il se sentait en veine de générosité, il en a bâti aussi pour tous les autres citoyens parisiens, afin qu'il n'y eût pas de jaloux. Mais, naturellement, la place avait été mal calculée ; à présent, il y a dans l'avenue de Villiers beaucoup plus de maisons que de mètres de terrain ; pareilles à des promeneurs enlevés et suspendus dans le flot d'une foule en fête, un grand nombre d'entre elles ne posent pas leurs pieds par terre, et attendent qu'on ouvre d'autres avenues, pour aller s'y loger vite, du mieux qu'elles pour-
ront. Et Paris a dû renoncer au jeu qui l'aidait à tuer le temps, car s'il construisait là une maison de plus, elle resterait en l'air.
Il a donc essayé de s'amuser avec l'Opérette ; mais il a été découragé par la simplicité initiale de ce joujou, qui représente toujours une princesse d'Espagne déguisée en paysanne de Marivaux, et se mariant dans la boîte avec une autre dame travestie, également en bois. Il s'est rabattu sur le Roman excessif, et pour lui c'a été d'abord un grand plaisir de manier cet autre joujou minutieusement taillé à la hache et colorié de tons criards et charivariques; puis après l'avoir ouvert pour savoir en quoi il était fait, Paris n'a jamais voulu dire ce qu'il avait trouvé dedans! Alors il s'est diverti, sans exagération, avec les Panoramas; mais ayant réfléchi qu'ils finissent toujours par être détruits et remplacés par des passages érigés sur les emplacements qu'ils occupaient, Paris s'est attristé en songeant à la quantité énorme de verres à vitres qu'il lui faudra réunir, pour couvrir tous les passages qui seront édifiés sur les terrains occupés aujourd'hui par les divers Panoramas.
Et le voilà sans Jouet. Sans Idole aussi, ce qui est plus grave. Lui qui a adoré jadis Lafayette en cheveux blancs et le cheval blanc de Lafayette, Napoléon Premier, madame Saqui en armure, traversant les airs à mille pieds au-dessus de la Seine, sur une ficelle, Berryer, la main dans son habit bleu, mademoiselle Rachel, Mangin avec son casque d'or, il se trouve aujourd'hui au dépourvu. Lorsqu'après nos malheurs, monsieur Thiers, avec son chapeau gris, très vieux et très crâne, et parfaitement semblable à ces petits personnages en fer découpé et historié qu'on voit sur les girouettes, s'en alla seul dans un petit bateau, pour nous réconcilier avec les puissances, on songea bien à lui décerner les honneurs de l'apothéose : mais ce fut impossible ! Son toupet, ses lunettes, la construction de son corps échap-
paient et se dérobaient, par la nature même des choses, à toute représentation épique; et de même, ses phrases enchevêtrées dans des qui et des que innombrables, empruntés au roi Louis-Philippe, le condamnaient à paraître devant l'Histoire sous l'aspect d'un buste creux en verre estampé, contenant des liqueurs aimables.
Au même moment, le plus grand des poètes, Victor Hugo, revenait en France, beau, tanné par le vent de la mer, grandi encore par l'exil, père de vingt chefsd'œuvre nouveaux, éclairé par le fulgurant et sombre éclair des Châtiments ; mais lui non plus ne pouvait être l'objet d'adoration que Paris cherchait. Il était déjà, pour cela, trop auguste et trop entré dans la gloire pure ! L'Idole , c'est une poupée idéale et divine, mais relativement familière, qu'on habille et déshabille, et avec laquelle on joue, la flattant et l'injuriant, selon le caprice de la minute présente. Victor Hugo, qu'on voyait l'œil fixé sur l'avenir, entré dans la postérité et couronné du laurier sublime, était pour jamais au-dessus des tempêtes et des admirations populaires. On voulut se rabattre sur Gambetta. Il avait la jeunesse, la flamme, l'éloquence persuasive ; il était monté en ballon avec Nadar, et, en sa compagnie, il avait dû tutoyer les nuées et causer avec les étoiles. Très sérieusement, on alla chez lui pour lui proposer les fonctions d'Idole; mais on jaele trouva jamais, parce qu'il était, comme madame Benotton; toujours sorti; parti pour Ville-d'Avray quand on le cherchait rue Saint-Didier, et réciproquement. Et les routes furent encombrées par des squelettes de chevaux, morts en essayant d'atteindre le tribun à la longue chevelure.
Mais quoi!, n'était-il pas fou de chercher ailleurs une Idole adorée, quand nous avions là, près de nous, sous nos yeux, la gracieuse et poétique Sarah Bernhardt ? Reine et déesse, elle l'était naturellement ; sa voix pénétrante et musicale ressemble à un chant de lyre ; la séduction qui émane de son être est irrésistible : elle
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semble marcher sur des nuées et sur des roses; elle est Aricie, elle est Iphigénie, elle est Marie de Neubourg ; elle serait la désolée et tendre Bérénice; elle sut, elle la première et la seule, être l'immatérielle et spirituelle Armande des Femmes savantes, souffletant de son manque de foi le raisonnable et infâme Clitandre. Certes, le choix était tout indiqué ; mais lorsqu'qn alla à l'avenue de Villiers pour notifier à Sarah Bernhardt sa nomination d'Idole, elle avait fui, elle était partie, elle s'était envolée, en bateau, en chemin de fer, à travers les routes, les océans et les Amériques, heureuse, acclamée, applaudie, foulant les pourpres triomphales et cueillant dédaigneusement des millions. Et voilà justement ce que Paris n'aime pas. Essentiellement peu voyageur et géographique, il admet qu'on aille jusqu'à Asnières, pas plus loin, et encore! Restait donc Coquelin, qui, les pieds posés sur une estrade, pourrait crier, avec sa tonitruante voix de cuivre : « Soldats, je suis content de vous! » et se faire entendre des soldats de Sumatra et de la Nouvelle-Zemble. Aussi l'eût-on choisi pour Idole exclusive et sans partage, si de son plein gré, et sans que rien l'y forçât, il ne fût descendu de la profession de comédien à celle d'homme de lettres et de rédacteur de la Revue des Deux Mondes; mais n'était-ce pas abdiquer et se dépouiller volontairement de tout prestige?
Paris songea donc à se rabattre sur Richard Wagner qui fait parier les héros, les Dieux, les épopées, qui évoque les chevaliers au glaive d'or et les princesses en habit de cygne, et qui, renouvelant les anciens miracles orphiques, adoucit les tigres et les ours, et même quelques-uns d'entre les plus desagreabl.es feuilletonistes.
On a amnistié la coupe irrégulière de ses favoris ; on n'a pas voulu se souvenir qu'il avait fait des vers français, et quels vers! erreur que Paris ne pardonne guère aux étrangers, que la Muse leur pardonne encore moins;
et il est très sérieusement question de le nommer Idole. A vrai dire, tout le monde est d'accord sur ce point, et on est parfaitement décidé; seulement l'Ombre du compositeur Auber ne veut pas. Cette Ombre facétieuse (qui de son vivant ne pleura sans doute aucune Eurydice,) prétend que la Musique est un art pour amuser les grandes personnes, pour accompagner la danse des jeunes demoiselles, et pour faire marcher les militaires. Mais, Ombre que tu es, c'est là une définition tout à fait trop simple, et autant dire qu'une Lyre est un bâton creux, orné de distiques en bandoulière, et ayant à chacune de ses extrémités une pelure d'oignon ! En attendant, nous voilà sans Jouet et sans Idole. Ah ! qui nous donnera, pour nous amuser, un théâtre de pantomime comme les Funambules? Et qui nous donnera un Abd-el-Kader français, beau comme le jour, cavalier, soldat et prophète, et poète comme Lamartine? Mais je pense que ça n'est pas pour notre fichu nez!