PARTS
Et la troupe à travers les carrefours chemine,
Tête haute, élevant son drapeau, saint haillon ;
La famille est toujours mêlée au bataillon;
On ne se quittera que là-bas aux barrières.
Ces hommes attendris et ces femmes guerrières
Chantent; du genre humain Paris défend les droits.
Une ambulance passe, et Ton songe à ces rois
Dont le caprice fait ruisseler des rivières
De sang sur le pavé derrière les civières.
L'heure de la sortie approche ; les tambours
Battent la marche en foule au fond des vieux faubourgs:
Tous se hâtent; malheur à toi qui nous assièges!
Ils ne redoutent pas les pièges, car les pièges
Que trouvent les vaillants en allant devant eux
Font le vaincu superbe et le vainqueur honteux,
Ils arrivent aux murs, ils rejoignent l'armée.
Tout à coup le vent chasse un flocon de fumée ;
Halte! c'est le premier coup de canon. Allons!
Un long frémissement court dans les bataillons^
Le moment est -venu, les portes sont ouvertes,
Sonnez, clairons! Voici là-bas les plaines vertes.
Les bois où rampe au loin l'invisible ennemi.
Et le traître horizon, immobile, endormi.
Tranquille, et plein pourtant de foudres et de flammes.
On entend des voix dire : Adieu! — Nos fusils, femmes!
Et les femmes, le front serein, le cœur brisé,
Leur rendent leur fusil après l'avoir baisé.
(VAnnéj terrible.)
PARIS IXCEXDIE Mai 1871.
Mais où donc ira-t-on dans rhorreur?et jusqu'où?
Une voix basse dit : Pourquoi pas? et Moscou?
Ali! ce meurtre effrayant est un meurtre imbécile!
Supprimer TAgora, le Forum, le Pœcile,
La cité qui résume Athènes, Rome et Tyr,
Faire de tout un peuple un immense martyr,
Changer le jour en nuit, changer l'Europe en Chine,
Parce qu'il fut un ours appelé Rostopschine!
Il faut brûler Paris, puisqu'on brûla Moscou!
Parce que la Russie adora son licou,
Parce qu'elle voulut, broyant sa ville en cendre,
Chasser Napoléon pour garder Alexandre,
Parce que cela plut au czar en son divan,
Parce que, l'œil fixé sur la croix d'or d'ïvan,
Un barbare a sauvé son pays par un crime.
Il faut jeter la France étoilée à l'abîme !
Mais vous par qui les droits du peuple sont trahis, Vous commettez le crime et perdez le paysl
Paris donne un manteau de lumière aux idées.
Les erreurs, s'il les a seulement regardées,
Tremblent subitement et s'écroulent, ayant
En elles le rayon de cet œil foudroyant.
Comme au-dessous du temple on retrouve la crypte,
Et comme sous la Grèce on retrouve l'Egypte,
Et sous rÉgypte l'Inde, et sous l'Inde la nuit,
Sous Paris, par les temps et les races construit,
On retrouve, en creusant, toute la vieille histoire.
L'homme a gagné Paris ainsi qu'une victoire.
Le lui prendre à présent, c'est lui rendre son bât,
C'est frustrer son labeur, c'est voler son combat.
A quoi bon avoir tant lutté si tout s'eËfondre ?
Thèbe, Ellorah, Memphis, Carthage^ aujourd'hui Londre,
Tous les peuples, qu'unit un vénérable hymen,
De la raison humaine et du devoir humain
Ont créé l'alphabet, et Paris fait le livre.
Paris règne. Paris, en existant, délivre.
Par cela seul qu'il est, le monde est rassuré.
Un vaisseau comme un sceptre étendant son beaupré
Est son emblème ; il fait la grande traversée,
Il part de l'ignorance et monte à la pensée.
Il sait l'itinéraire; il voit le but; il va
Plus loin qu'on ne voulut, plus haut qu'on ne rêva,
Mais toujours il arrive ; il cherche, il crée, il fonde,
Et ce que Paris trouve est trouvé pour le monde.
Une évolution du globe tout entier
Veut Paris pour pivot et le prend pour chantier,
Et n'est universelle enfin qu'étant française;
Londre a Charles premier, Paris a Louis seize ;
Londrea tué le roi, Paris la royauté ;
Ici le coup de hache à l'homme est limité,
Là c'est la monarchie énorme et décrépite.
C'est le passé, la nuit, l'enfer, qu'il décapite.
Un mot que dit Paris est un ambassadeur ;
Paris sème des lois dans toute profondeur.
Sans cesse, à travers l'ombre et la brume malsaine,
II sort de cette forge, il sort de cette cène
Une flamme qui parle ; il remplit le ciel bleu
De l'éternel départ de ses langues de feu.
On voit à chaque instant une troupe de rèvcs
Sublimes, qui, portant des flambeaux ou des glaives,
S*échappe de Paris et va dans l'univers ;
Dante vient à Paris faire son premier vers;
Là Montesquieu construit les lois, Pascal les règles ;
C'est de Paris que prend son vol l'essaim des aigles.
Paris veut que tout monte au suprême degré ;
Il dresse l'idéal sur le démesuré;
A l'appui du progrès, à l'appui des idées,
Il donne des raisons hautes de cent coudées ;
Pour cime et pour refuge il a la majesté
Des principes remplis d'une altière clarté;
Le fier sommet du vrai, voilà son acropole ;
Il extrait Mirabeau du siècle de Walpole ;
Ce Paris qui pour tous fit toujours ce qu'il put
Est parfois Sybaris et jamais Lilliput,
Car la méchanceté naît où la hauteur cesse;
Avec la petitesse on fait de la bassesse.
Et Paris n'est jamais petit ; il est géant
Jusque dans sa poussière et jusqu'en son néant ;
Le fond de ses fureurs est bon ; jamais la haine
Ne trouble sa colère auguste et ne la gène;
Le cœur s'attendrit mieux lorsque l'esprit comprend,
Et l'on n'est le meilleur qu'en étant le plus grand.
De là la dignité de Paris, sa logique
Souffrant pour Thomme avec une douceur tragique,
Et la fraternité qui gronde en son courroux.
Les t\rans dans leurs camps, les hiboux dans leurs trous,
Le craignent, car voulant la paix, il veut l'aurore.
A la tendance humaine, obscure et vague encore,
Il creuse un lit, il fixe un but, il donne un sens ;
Du juste et de l'injuste il connaît les versants ;
Et du côté de Taube il aide à se répandre.
Certains problèmes sont des fruits d'or pleins de cendre,
Le fond de l'un est Tout, le fond de l'autre est Rien;
On peut trouver le mal en cherchant trop le bien ;
Paris le sait ; Paris choisit ce qui doit vivre.
Le droit parfois devient un vin dont on s'enivre;
Ayant tout éveillé, Paris peut tout calmer;
Sa grande loi Combattre a pour principe Aimer ;
Paris admet l'agape et non la saturnale.
Et c'est lui qui, soudain, de l'énigme infernale
Souffle le mot céleste au sphinx déconcerté .
Où le sphinx dit : Chaos, Paris dit : Liberté I
Lieu d'éclosion! centre éclatant et sonore
Où tous les avenirs trouvent toute l'aurore I
0 rendez-vous sacré de tous les lendemains!
Point d'intersection des vastes pas humains !
Paris, ville, esprit, voix! tu parles, tu rédiges.
Tu décrètes, tu veuxl chez toi tous les prodiges
Viennent se rencontrer comme en leur carrefour.
Du paria de l'Inde au nègre du Darfour,
Tout sent un tremblement si ton pavé remue.
Paris, l'esprit humain dans ton nid fait sa mue;
Langue nouvelle, droits nouveaux, nouvelles lois,
Être français après avoir été gaulois,
Il te doit tous ces grands changements de^plumages.
Non, qui que vous soyez, non, quels que soient vos mages,
Vos docteurs, vos guerriers, vos chefs, quelle que soit
Votre splendeur qu'au fond de l'ombre on aperçoit,
0 cités, fussiez-vous de phares constellées,
Quels que soient vos palais, vos tours, vos propylées.
Vos clartés, vos rumeuri, votre fourmillement,
Le genre humain gravite autour de cet aimant,
Paris, l'abolisseur des vieilles mœurs serviles,
Et vous ne pourrez pas le remplacer, ô villes,
Et, lui mort, consoler l'univers orphelin,
Non, non, pas même toi, Londres, ni toi, Berlin,
Ni toi. Vienne, ni toi, Mairid, ni toi Byzance,
Si vous n'avez ainsi que lui cette puissance,
La joie, et cette force étrange, la bonté;
Si, comme ce Paris charmant et redouté,
Vous n'avez cet éclair, l'amour, et si vous n*ôtes
Océan aux ruisseaux et soleil aux planètes.
{L'Année terrible.)
ENFANT DE PARIS Juin 1871.
Sur une barricade, au milieu des pavés
Souillés d'un sang coupable et d'un sang pur lavés,
Un enfant de douze ans est pris avec des hommes.
— Es-tu de ceux-là, toi? — L'enfant dit : Nous en sommes.
— C'est bon, dit rofficier, on va te fusiller. Attends ton tour. — L'enfant voit des éclairs briller, Et tous ses compagnons tomber sous la muraille.
Il dit à l'officier : Permettez-vous que j'aille Rapporter cette montre à ma mère chez nous?
— Tu veux l'enfuir? — Je vais revenir. — Ces voyous Ont peuri Où loges-tu? — Là, près de la fontaine.
Et je vais revenir, monsieur le capitaine.
— Va-t'en, drôle! — L'enfant s'en va. — Picge grossier! Et les soldats riaient avec leur officier,
Elles mourants mêlaient à ce rire leur râle; Mais le rire cessa, car soudain l'enfant paie, Brusquement reparu, fier comme Viala, Vint s'adosser au mur et leur dit : Me voilà.
La mort stupidr eut honto. et l'officier fit grâce.
Enfant, je ne sais point, dans Touragan qui passe Et confond tout, le bien, le mal, héros, bandits. Ce qui dans ce combat te poussait, mais je dis Que ton âme ignorante est une âme sublime. Bon et brave, tu fais, dans le fond de l'abîme. Deux pas, Tun vers ta mère et l'autre vers la mort ; L'enfant a la candeur et l'homme a le remord. Et tu ne réponds point de ce qu'on te fit faire; Mais l'enfant est superbe et vaillant qui préfère A la fuite, à la vie, à l'aube, aux jeux permis, Au printemps, le mur sombre où sont morts ses amis. La gloire au front te baise, ô toi si jeune encore! Doux ami, dans la Grèce antique, Stésichore T'eût chargé de défendre une porte d'Argos; Cinégyre t'eût dit : Nous sommes deux égaux! Et tu serais admis au rang des purs éphèbes Par Tyrtée à Messène et par Eschyle à Thèbes. On graverait ton nom sur des disques d'airain; Et tu serais de ceux qui, sous le ciel serein, S'ils passent près du puits ombragé par le saule, Font que la jeune fille ayant sur son épaule L'urne où s'abreuveront les buffles haletants, Pensive, se retourne et regarde longtemps.
{L'Année terrible.)
LA MISSION DE PARIS Juillet 1871.
Est-ce un écroulement? Non. C'est une genèse.
Que t'importe, ô Paris, ville de la fournaise,
Puits de flamme, un brouillard qui passe, et dans ton flanc
Sur ton gonflement sombre un vent de plus soufflant?
Que t'importe un combat de plus dans Tàpre joute?
Que t'importe un soufflet de forge qui s'ajoute
A tous les aquilons tourmentant ton brasier?
0 fier volcan, qui donc peut te rassasier
D'explosions, de bruits, d'orage, de tonnerre,
De secousses faisant trembler toute la terre,
De métaux à mêler, d'àmes à mettre au feu?
Est-ce que tu t'éteins sous l'haleine de Dieu?
Non. Ton feu se rallume et ta houle profonde
Bouillonne, ô fusion formidable d'un monde.
Paris! comme à la mer Dieu seul te dit : Assez.
Ta rude fonction, vous deux la connaissez.
Souvent l'homme, penché sur ton foyer sonore,
Prend pour reflet d'enfer une rougeur d'aurore.
Tu sais ce que tu dois construire ou transformer.
Qui t'irrite ne peut que te faire écumor.
Toute pierre jetée au gouffre où tu ruisselles T'arrache un crachement énorme d'étincelles. Les rois viennent frapper sur toi. Comme le fer Battu des marteaux jette aux cyclopes Téclair, Tu réponds à leurs coups en les couvrant d'étoiles.
0 destin! déchirure admirable des toiles Que tisse l'araignée et des pièges que tend La noirceur sépulcrale au matin éclatant ! Ah! le piège est abject, la toile est misérable, Et rien n'arrêtera l'avenir vénérable.
Yille, ton sort est beau ! ta passion te met, Ville, au milieu du genre humain, sur un sommet. Personne ne pourra t'approcher sans entendre Sortir de ton supplice auguste une voix tendre, Car tu souffres pour tous et tu saignes pour tous. Les peuples devant toi feront cercle à genoux. Le nimbe de l'Etna ne craignait pas Éole, Et nul vent n'éteindra ta farouche auréole ; Car ta lumière illustre et terrible, brûlant Tout ce qui n'est pas vie, honneur, travail, talent. Devoir, droit, guérison, baume, parfum, dictame, Est pour l'avenir pourpre et pour le passé flamme; Car dans ta clarté, triste et pure, braise et fleur. L'immense amour se mêle à l'immense douleur. Grâce à toi, l'homme croît, le progrès naît viable. 0 ville, que ton sort tragique est enviable! Ah! ta mort laisserait l'univers orphelin. Un astre est dans ta plaie ; et Carthage ou Berlin Achèterait au prix de toutes ses rapines Et de tous ses bonheurs ta couronne d'épines.
Jamais enclume autant que toi n'étincela. Ville, tu fonderas l'Europe I
Ah! d'ici là Que de tourments! Paris, ce que ta gloire attire, La dette qu'on te vient payer, c'est le martyre. Accepte. Va, c'est grand. Sois le peuple héros. Laisse après les tyrans arriver les bourreaux, Après le mal subis le pire, et reste calme. Ton épée en ta main devient lentement palme. Fais ce qu'ont fait les grecs, les romains, les hébreux. Emplis de ta splendeur le moule ténébreux. Les peuples t'auront vue, ô cité magnanime. Après avoir été la lueur de l'abîme.
Après avoir lutté comme c'est le devoir. Après avoir été cratère, après avoir Fait bouillonner, forum, cirque, creuset, yésuve, Toute la liberté du monde dans ta cuve, Après avoir chassé la Prusse, affreux géant. Te dressant tout à coup hors du gouffre béant, En bronze, déité d'éternité vêtue.
Flamboyer lave, et puis te refroidir statue!
(L'Année terrible.)