‹ Paris voleurChapitre 10 sur 58 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

ALBERT , BOURDALOUE , puis LA Laitière.

ALBERT, entrant de la gauche. Ah ' mes effets sont à l'hôtel... courons chez Bourdaloue... [Il se heurle presque avec lui.) Pardon, monsieur. .. pour aller dans la rue de

BOURDALOUE. Hein !... en croirai-je mon bmocle?... Albert!...

ALBERT. Bourdaloue!... J'allais chez toi. . [La regardant.) 3Iais dans quelle tenue lé promènes-tu donc ?

BOURDALOUE. Tenue du matin , tenue d'homme très-bien, je t'assure... Mais laissemoi donc te serrer... Ce cher Albert!... te voilà donc à Paris!... en plein Paris !...

ALBERT. J'arrive... i^ descends de voiture... et déjà je suis misa l'épreuie... Venu dans ce quartier, à la poursuite d'une petite femme charmante, d'une compagne de vovage... j'ai fait la rencontre la plus originale... BOURDALOUE. Tu me Coûteras ca... Donnemoi d'abord des nouvelles de là-bas... de Dijon. ..Le papa?.. .ilvabien?. .tantmieux!... la petite cousine?... elle va bien?... allons, tant mieux. . . Et on t'a laissé partir »...

ALBERT, oh ! ça n'a pas été sans peine... mais je l'avais décidé, je l'avais mis dans nia tête ! . .. Songe donc que, dans un an, j'épouse ma cousine... je deviens un grave père de famille... me voilà confiné à tout jamais dans notre ville natale... Et Paris ! Paris !... c'était mon rêve !. .. Je brûlais de connaître tous ses plaisirs, de savour-r toutes ses émotions, quelque chose me disait là qu'une vie nouvelle m'y attendait, que j'y trouverais la fortune... qui sait?... peut-être même un peu de gloire... Car, tu ne sais pas...

BOURDALOUE. Nou, j'ignore.

ALBERT. J'écris, je compose.. . j'ai fait une pièce de théâtre.

BOURDALOUE Bah ! Vraiment ?... pouF la troupe de Dijon ?

ALBERT. Allons douc !...des compatriotes, de ami.s... ils m'auraient siffié... Non, non' j'ai fait mieux... prévovant qu'à Paris j'au-^ rais besoin d'un guide, d'un appui, j'ai adressé ma pièce à monsieur Florestan , un auteur

assez en vogue, auquel on m'avait recommandé.

BOURDALOUE. Ah ! je te claquerai... je te claquerai ferme... ( // fait h mouvement et s'arrête ) quand je n'aurai rien dans les mains.. . Ah ça , tu viens loger avec moi, n'est ce pas?

ALBERT. Certainement.

BOURDALOUE. Tu arrives, etj'ai huit jours de Paris... je te garerai des filous.

ALTiERT, souriant. Comment donc !... mais je compte sur toi. (Avec intention.) A propos, et tes 20,000 francs?

BOURDALOUE. ïu les crois fondus, croqués, cher ami ?... ils ne le sont point.

ALBERT. Tu les as placés sur l'état?

BOURDALOUE. L'état?,., allous douc !. ..

un farceur qui vous donne quatre pour cent de vos fonds !... Mieux que ça... je suis actionnaire dans deux entreprises quelque peu ficelées.

ALBERT. Des entreprises ?

BOURDALOUE. La première est une société en commandite pour la destruction des han- ' netons...

ALBERT. Ah ! bah !

BOURDALOUE. Au Capital de six millions de milliards... de hannetons... La seconde est une fabrique d'instruments, d'un nouveau genre. . .

ALBERT. D'instruments à vent?

BOURDALOUE. Non... à eau... j'en ai déjà reçu trois, pour mon dividende.

ALBERT. Et h quoi passes-tu ton temps ?

BOURDALOUE. A tout... mais [ arliculièrement à courtiser les belles... Ah ! mon cher !. .. voilà un article coquet !... et dont Paris est joliment approvisionné!... Oh! les fâmes, mon ami, les fâmes !... [Changeant de ton.) Faut encore prendre garde, on est bien volé.

La laitière rentre et s'assied à sa place.

ALBERT. Nous causerons de tout cela chez toi... viens...

BOURDALOUE. Uu instant !... et mes provisions !...

ALBERT. Comment! tu les fais toimême?... tu n'as donc personne pour te servir ?

BOURDALOUE. Si fait... j'ai une femme de ménage... mais, à Paris, vois-tu, il ne faut avoir confiance qu'en soi même... Tiens, tu vas me voir procéder... D'abord, le marchand de vin... tu achèterais ton vin à la bouteille ou au htre?... Moi, non... je lui en ferai tirer tout exprès pour moi. .. de ce tonneau-ci.

11 montre celui où l'on a mis de l'eau.

ALBERT. Que de précautions !

BOURDALOUE. Il faut ça à Paris, pour ne pas être trompé... A présent, la laitière*...

* La laitière, Bourdalouc, .\lbcrt.

{À la Laitière, enprésentant sa tasse.) Pour trois sous, s'il vous plaît ?

LA LAITIÈRE. Voilà, voilà, monsieur

voulez-vous ça en cruche ou à la pinte ?

BOURDALOUE. Ni pinte, ni cruche... j'en veux de ce grand pot-ci.

Il montre celui où la laitière a mis de l'eau.

LA LAITIÈRE, souriaut. A votre service, monsieur.

BOURDALOUE, d'un air malin. Eh ! eh !

je suis de province, la laitière, je suis de province... {A Albert.) Vois-tu, il suffit qu'on soit de Montargis ou de Quimper, pour qu'on vous traite de provinciaux.

LA LAITIÈRE. VouS v'ià SCrvi.

BOURDALOUE. Et VOUS v'ià payée. (La Laitière sort. A Albert.) C'est du lait, ça ! ... c'est du bon lolo, ça !. . . il est aussi pur que celui que je buvais dans mon extrême jeunesse. .. à même... Oh ! je te guiderai dans toutes tes emplettes, sois tranquille... [Vivement.) Eh! tiens, en fait d'emplettes, regarde-moi ça.

ALBERT. Ton binocle ?

BOURDALOUE. Un binocle tout frais... et qui me revient à 8 francs! ... 8 francs! . . . comment trouves-tu ça ?

ALBERT, regardant le binocle. Je trouve ça... laid.

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