LEE
V.— Maintenant, Messieurs, si vous le voulez bien, prenons cette allée à droite, et inclinons-nous en passant, sur la tombe de ces deux pauvres vieilles, mortes à la suite d'opération pour hernie ventrale. Toutes les deux ont succombé à des accidents analogues: fistules au niveau de l'intestin grèle.
Chez la première, affligée depuis huit ans d'une énorme hernie survenue après une laparotomie, je trouvai les anses intestinales adhérentes et extrêmement fragiles. Malgré la prudence que j'apportai à détacher ces adhérences, l'intestin se déchira en plusieurs endroits. J'appliquai des sutures partout, mais, que'ques jours après l'opération, des trajets fistuleux s'établirent, les matières contenues dans le petit intestin s’écoulèrent continuellement et la malade mourut d'épuisement.
Chez la seconde malade, l'opération n'avait pas été si laborieuse; aussi, je me demande encore quelle a bien pu être la cause de la fistule intestinale, laquelle fut suivie du même désastreux résultat.
VI.— Mais, que signifient cette multitude de croix! ces rangées de cercueils et de pierres tombales? Sommes-nous donc dans les catacombes ou dans une nécropole égyptienne, ou plutôt, transportés déjà dans la vallée de Josaphat où l’on nous promet que le Souverain Juge viendra, au son de la
trompette, démasquer enfin les hypocrisies humaines ? Non; c'est le caveau où dorment de leur dernier sommeil les malheureux qui, atteints d'appendicite ou d'obstruction intestinale, ont passé, malgré ou à cause de l'intervention, de la tab'e d'opération au tombeau. Treize obstructions intestinales; dix appendicites ; vingt-trois
victimes! Je m'étais bien promis de ne pas divulguer mes statistiques mortuaires, mais je me que, en me recommandant à votre clémence.
Sur 1000 opérations chirurgicales, j'ai eu 39 morts: disons 60 en chiffres ronds: du reste, rien ne m'assure que quelques blessés ne sont pas allés mourir ailleurs à mon insu.
Or, sur ces 60 morts, 13 Ont succombé à Ja suite d'occlusion
intestinale, c'est
dire, près de 2221... Et si je mettais maintenant en regard de ce pourcentage, le chiffre total de ceux que j'ai opérés pour cette redoutable maladie, le petit nombre de ceux qui restent vous ferait frémir!
Aussi, je considère l'obstruction intestinale aiguë comme le plus formidable accident que le chirurgien puisse rencontrer sur son chemin et les résultats de l'intervention par le bistouri dans les cas de ce genre constituent entre les mains de tous un véritable opprobre pour la chirurgie. Pourquoi
Parce que quelle que soit la cause qui produise l'obstruction, l'opération est toujours pratiquée trop tard. Il est vraiment étonnant de constater parfois l'étendue et la gravité des dégâts que nous rencontrons déjà à l'ouverture de l'abdomen, malgré la bénignité relative des symptômes subjectifs présentés par le malade, et il m'est arrivé plusieurs fois de trouver
lérable de matières fécales épanchées dans la cavité abdominale, chez des opérés qui parai rales comparativement satisfaisantes.
Aussi rais
l'intestin perforé et une quantité cons
aient avant l'opération, dans des conditions géné:
s'il m'était permis de vous donner un avis, je vous didans toute obstruction intestinale aiguë, ne vous attar-
dez jamais dans l'espérance illusoire d'une débâcle spontanée ou dans la recherche d'un diagnostic étiologique que vous ferez bien plus sûrement quand vous aurez les lésions sous les yeux; mais ouvrez de suite l'abdomen : quatre jours, trois
22 COYTEUX-PRÉVOST jours après le début des accidents, rengainez votre couteau ou bien attendez-vous à un échec.
Ici, nous sommes en pays de connaissance; c'est la partie du caveau reservée à ceux qui sont morts à la suite d'appendectomie. Il y en a dix. C'est beaucoup peut-être, mais relativement peu, si l’on prend en considération le nombre considérable d'appendicites que j'ai opérées.
Voyons un peu dans quelles circonstances ces malades sont morts:
No 1. — Jeune fille de 16 ans, opérée à la campagne au 7ème jour de la mal:die. Profonde intoxication. Température: 104 Abcès peri-appendiculaire. Appendice enlevé. Drainage à la gaze iodoformée. Morte deux jours après l'opération.
No 2. — Petite fille de 9 ans. Début fulgurant. Opérée le deuxième jour. Péritonite purulente diffuse; du pus partout. Résection de l'appendice gangrené. Drainage. Morte au bout de quatre jours.
No 3. — Jeune homme de 15 ans. Je le vis en consultation au quatrième jour de la maladie et conseillai fortement l'opération qui fut refusée. Après quelques jours d'accalmie, les symptômes reprirent leur intensité et je fus appelé pour opérer. La maladie avait atteint le septième jour; je trouvai le malade en pleine péritonite. Appendectomie. L'abdomen était rempli de pus que je vis soudre à travers toutes les anses intestinales. Mort dans les vingt-quatre heures.
No 4. — Homme de 24 ans, amené à l'hôpital deux jours après le début d'une appendicite qui avait pris de suite les allures d'une péritonite généralisée. L'abdomen était énormément distendu. Je trouvai une perforation du coecum, tout près de la valvule de Gerlach. Les anses intestinales étaient agglutinées par de la lymphe, mais pas de collection purulente. Je fermai la perforation par une suture sero-séreuse, et crus ne pas devoir aller à la recherche de l’appendice. J'introduisis des bandes de gaze iodoformée. Le malade mourut “u bout de quelques heures.
No 5.— Homme de 37 ans.
Refuse l'opération dans les
premiers jours. La réclame le quatorzième jour. Abcès occupant toute la fosse iliaque. Evacuation du pus, drainage Appendice laissé en place. Va de mal en pis et meurt au bout de plusieurs jours, de pyémie.
No 6.—Homme âgé de 40 ans. Même histoire. Refuse l'opération au début. Opéré le dixième jour. Appendice gangrené. Abdomen rempli de pus. Meurt douze jours après l'opération, de prémie accompagnée de la courbe thermométrique intermittente caractéristique.
N° 7. — Homme de 37 ans. Début brusque par une vive douleur dans la fosse iliaque. Un médecin consulté crut à une simple indigestion et prescrivit un purgatif. Les symptomes s'aggravèrent et il entra à l'hôpital, où il fut opéré le quatrième jour. Appendice gangrené et perforé. Pas de pus. Résection de l'appendice: drainage. Mort, trois jours après, de péritonite septique.
No 8. — Dentiste âgé de 29 aus. Entre à l'hôpital quatre jours après le début de sa maladie. Appendectomie. Appendice gangrené. Collection purulente dans le bassin. Drainage. Mort le troisième jour, de septicémie. :
No 9.— Homme de 40 ans. Entre à l'hôpital et est opéré le troisième jour. Appendice gangrené. Pas de pus. Résection de l'appendice et fermeture de l'abdomen sans drainage. Tout va bien pendant quelques jours, mais bientôt, la marche de ‘a température me fait soupçonner une retention du pus quelque part. Je désunis la plaie, et l'examen de la cavité abdominale demeure entièrement négatif. Les symptômes s'aggravent. Tous les soirs, la température s'élève à 105. précédée d'un frisson intense. Seize mille leucocytes à l'examen hématologique. Mort le vingt-unième jour. A l'autopsie. nous ne trouvàmes rien de remarquable dans la fosse iliaque, la région pericæcale apparut à l'état normal. Après bien des recherches, on découvrit un large abcès métastatique entre les feuil'ets du mésentère de l'intestin grèle, à la partie supérieure de la cavité abdominale. La poche contenait une large quantité de pus verdâtre et fétide et paraissait close de toute part, n'offrant aucune communication avec l1 région de l'appendice.
24 COYTÉUX-PRÉVOST
No 10, — J'ai gardé pour la dernière, mes amis, l'histoire de cette petite tombe d'enfant, toute humide encore des larmes de la pauvre mère. Je l'aimais moi-même tendrement ce charmant petit homme de 12 ans. Aussi, ce fut avec une véritable angoiss:
tatai qu
qu'appelé un jour pour lui donner mes soins, je cons-
était atteint d'appendicite aiguë.
Je m'enpresse de vous déclarer, Messieurs, que je me suis range, depuis longtemps. au nombre des chirurgiens qui sont intimement convaincus que l'appendicite doit être considérée comme une affection essentiellement du ressort de la chirurgie et que, par conséquent, dans presque tous les cas, on doit avoir recours à l'opération, pourvu que l'on soit appelé dès les pre-
micrs jours de la maladie. Je sais bien qu'un grand nombre d'appendicites peuvent se terminer spontanément par la gué-
rison et avec le seul secours d'un traitement médical, mais, à
quels signes reconnaitre au début les cas qui devront suivre cette marche favorable? Les cas qui devront demeure: bénins et ceux qui doivent aboutir à une péritonite mortelle débutent souvent avec les mêmes allures. Si vous vous retranchez derrière une expectation armée et que vous attendiez témérairement la lutte, je vous plains: l'avenir vous ménagera de bien douloureuses surprises! Cherchez plutôt votre salut dans la fuite, enlevez sans tarder pendant qu'il en est temps le corps du délit, refusez le combat: c'est plus lâche peut-être mais plus sûr, croyez-moi.
Cependant, ce simple mot * d'opération ” retentit toujours d'une manière formidable aux oreilles du malade et de son entourage, et le chirurgien est toujours inondé de torrents de
remerciments et de reconnaissance, quand il déclare que l'opé-
ration n'est pas nécessaire,
Je connaissais, à ce sujet, les sentiments de terreur qui animaient rion petit malade ainsi que ses parents: la maladie, d'ailleurs, s'annonçait avec des symptômes mitigés: peu de fièvre, douleurs modérées, état général satisfaisant. Bref, je résolus de risquer l'expectation; pour une fois, je n'aurais sûrement pas lieu de m'en repentir.
Pendant toute une semaine, les choses allèrent à merveille
et je me félécitais d'avoir pu me rendre si agréable à toute la famille, quand, le soir du huitième jour, j'appris par le téléphone que la température marquait 103; que le petit malade vomissait et était en proie à la plus grande détresse. J'accourus et me trouvai en présence de tous les symptomes d'une péritonite généralisée! Le malade fût transporté à l'hôpital et l'opération pratiquée le plus tôt possible. Toute la cavité abdominale était remplie de pus fétide. L'appendice, ni grené, ni perforé, ét
gan-
ait adhérent du côté du bassin. Résection et drainage. Mort au boût de quelques heures.
Cette amère leçon, mes amis, ne sortira jamais de ma mémoire, Que les interventionnistes et les non-interventionnistes continuent, s'ils le veulent, à chercher la solution de leur éternel problème: qu'ils amassent, de part et d'autres, les arguments les plus ingénieux à l'appui de ‘eur opinion respective quant à moi, je ne fais plus partie de la lutte et, toutes les fo que je rencontrerai une appendicite n'ayant pas encore franchi la fin du troisième jour, je proposerai l'opération, quelle que soit la fermeté de mon diagnostic, car, même si ce dernier est encore hésitant, j'aurai, en opérant, tout à gagner et rien à perdre.
— Maintenant, Messieurs, quelle influence a pu avoir l'opération sur la mortalité des cas que je viens de relater ?
C'est difficile à dire. Cependant, vous me permettrez bien de cfoire que ces malades ont simplement continué à mourir, malgré l'opération qu'ils ont subie et, si on avait permis à la maladie de suivre son cours, le résultat final eût été le mème. ét combien de ces malades seraient peut-être encore vivants si, au lieu de recourir à l'intervention chirurgicale alors que l'organisme était saturé de produits septiques, l'appendice avait eté enlevé dès l'apparition des premiers symptômes!
D'où vienent, je vous le demande, tous ces cas d'appendicite? Cette maladie est-elle simplement ce qu'on appelait jadis: pérityphlite, inflammation d'intestin, péritonite? Je ne le crois pas. Le nombre en est vraiment prodigieux et semble s'accroitr” de jour en jour.
Puisq. : nous ne sommes pas responsables des fléaux qui affligent l'humanité, je me risque à exprimer l'espérance que
cette maladie n'est pas de sitôt destinée à disparaître. Elle vresque à elle seule à faire vivre le médecin! Puis, guidés par l'expérience, nous pourrons peut-être bientôt nous flatter d'avoir réduit à néant, dans le traitement chirurgical de l'appendicite, la mortalité de nos statistiques opératoires. Ce sera, alors, l'âge d'or de la chirurgie abdominale! Malheureusement, tous les médecins, autorisés ou non et protégés par l'antisepsie, sinon par leurs connaissances chirurgicales, voudront y aller de leur petit coup de couteau et nous, pauvres gynécologues spécialistes, victimes de l'application injuste d'une sorte de doctrine de Munro et chassés d'une partie d'un territoire que nous réclamons par droit de conquête, nous nous verrons relégués dans nos derniers retranchements, n'ayant pour toute consolation que notre expérience méconnue. Heureusement qu'il restera toujours, pour apaiser notre soif. quelques femmes fatiguées de leurs ovaires ou soupirant après la restitution des dimensions virginales de leurs organes relâchés.
kx*X
Mes chers amis, je termine ici cette excursion macabre dans laquelle vous avez eu l'obligeance de m'accompagner. C'est avec un sentiment de véritable soulagement que je quitte ce séjour endeuillé où sont ensevelies, avec mes pauvres morts, les impressions douloureuses que j'éprouvais, les angoisses qui.torturaient mon âme quand, face à face avec moi-même après la perte d’un opéré, je me sentais entrainé à me poser le problème de ma responsabilité directe dans la catastrophe.
Dans ;’espoir de vous intéresser, je vous ai fait une confession sincère de mes échecs et, ne cherchant en aucune façon à me soustraire au châtiment que mérite ma culpabilité, sans proférer le moindre murmure mi même invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes, je me condamne moi-même... à être lapidé.
Cependant, contrit, humilié, l'instinct de la conservation et l'espérance d'échapper peut-être au sort qui me menace, m'invitent à chercher le salut dans cette humble prière:
Que le chirurgien qui ne porte pas lui-même un petit cimetière dans un coin de sa mémoire, me jette la première pierre!