LE RENOUVEAU
LE renouveau de doulce prime vaire Fait à chascun si parfaictement plaire Le très douix temps, que nul ne s'en peut taire, Monstrant soûlas (i).
L'un chante hault, et l'autre chante bas ; On ne pourroit aler ung tout seul pas Que l'en n'oist voirement, à grant tas, Tout alentour.
Chanter oiseaux et faire grand rimour ; Et, d'autre part, les paisans au labour Si chantent hault, voire sans nul séjour, Resjoyssant
Leurs boeufs, lesquels vont tout bel charruant La terre grasse, qui le bon froment rent ; Et en ce point ilz les vont rescriant, Selon leur nom :
(i) Soûlas, plaisir.
A l'un Fauveau et à l'autre Grîson, Brunet, Blanchet, Blondeau ou Compaignon ; Puis les touchent tel foiz de raguillon Pour avancer.
Pour voir dire : nul ne saroit penser Toutes choses, ne au vray recenser Qu'oyent ceulx là, lesquelx ont à passer Lors leur chemin.
Pour ce, en ce temps^ comme bon pèlerin, Pris à aler et de cuer enterin (i), Tout à beau pié sans mulle ne roncin (2), En ung voyage.
De nostre Dame, ou quel pèlerinage Est un grant plain (3) et près d'un verd boucage Lez le chemin, dessoubz ung hault rivage Où viz fontaine,
Dont l'eau estoit douce, clère et seraine, Qui là couroit, sur la grève ou araine (4), Moult gentement; et lors pour prendre alaine Je m'arrestay,
(i) Entérin, loyal.
(2) Roncin, mauvais cheval.
(3) Plain, plaine.
(4) Araine, sable.
Et mon bourdon en terre je plantay, Dessus lequel, les bras joins, m'acoutay (i), En remirant l'eaue, que regarday, Très clère et necte,
C'un prè moulloit, tout plain de violete Qui croissoit là, sur Terbe joliete, Trop plus d'assez c'une esmeraude, verte, Drue et menue,
Poignant droicte, greslecte et argue, Qui, pour le cours de l'eaue non venue, Ung bien petit à la foiz se remue Très gentement.
Et, d'autre part, où l'erbe nullement Ne couvroit l'eau, estoit si proprement Sur le gravier le poisson joliement Nageant par fois ;
La bsUe roche et le vairon ouvois Et l'anguillette, la truite et le vindois Et le gardon et le becquet tout cois.
Lesquelx saillir
i) M'acoutay, m'accoudai.
Eussiez là veu aussi prendre et faillir L'un l'autre à coup, et se venir tappir Dedans l'erbe, puis hors courre et jallir Sans cesser point.
Le martinet lors venoit, sur ce point, Sur la branche, près de Teau, coy et joint, Toutverd et bleu, plus bel que s'il fust point (i] Lequel gactoit (2)
Le petit poisson qui passoit Et, lors que passer le véoit, En Teau tout à coup se plungeoit Et en prenoit
Moult souvent ung qu'il emportoit Sur sabranchetle et s'en paissoit, Et puis ses plumes secouoit, En tendant l'aile
Au soleil; et lors de plus belle Faisoit guerre fière et mortelle Au poisson, et par façon telle Que poissons tous
(i) Point, peint.
(3) Gactoit, guettait.
Si fuioient ça et là de paous.
Lors l'oiselet plaisant et dous, Qui de giboyer estoit saous, Si s'en alloit ;
Et après gueres ne tardoit Que subitement revenoit Et bataille recommençoit Gomme d'avant.
Et d'autre part en soy levant Volloit l'aronde, quisouvant Faisoit ses ressers contre vant, Allant après
Les mouschetes, lesquelles près Du long de l'eaue et des près Escarmouche faisoit, si très Subite et tante (i)
Que on voit bien que n'estoit lante A pourchacer la vie présante, Qui estoit chose bien plaisante Certes à voir.
(i) Tante, si grande.