STANCES
SUR SES AMOURS AVEC CHAMPVALLON (i58i
Vous qui violantez nos volontez subjectes, Oyez ce que je dy, voyez ce que vous faictes; Plus vous l'enfermerez, plus ferme elle sera; Plus vous la forcerez, plus elle aura de force; Plus vous l'amortirez, plus elle aura d'amorce ; Plus elle endurera, plus elle durera.
Cachez-la, serrez-la. tenez la bien estrainte ; L'attache de nos coeurs d'une amoureuse contrainte Nous couple beaucoup plus qu'on ne nous a disjoinctz; Nos corps sont désuniz, nos âmes enlassées, Nos corps sont séparez, et non pas nos pensées; Nous sommes éloignés et ne le sommes point.
Vous me faites tirer profit de mon domage ; Encroissant mon tourment, vous croissez mon courage En me faisant du mal, vous me faictes du bien. Vous me rendez content, me rendant misérable ; Sans vous estre obligé, je vous suis redevable : Vous me faictes beaucoup, et ne me faictes rien.
Ce n'est pas le moyen de me faire distraire : L'ennemy se rend fort, voyant son adversaire. Au fort de mon malheur, je me roidy plus fort. Je mesure mes maulx avecques ma constance ; J'ay de la passion et de la patience : Je vy jusqu'à l'amour, j'ayme jusqu'à la mort.
Bandez-vous contre moy, que tout ne soit contraire ;
Tous vos efforts sont vains, hé! que pouvez-vous faire?
Je sens moins de rigueur, que je n'ay de vigueur ;
Gomme l'or se raffine au milieu de la flamme,
Je despite le feu où j'espure mon âme,
Et vas contrecarrant ma force et ma langueur.
Le palmier généreux, d'une constante gloire. Toujours s'opiniastre à gagner la victoire. Et ne se rend jamais à la merci du poidz ;
Le faix le rend plus fort, et l'effort le renforce. En surchargeant la charge, on renforce sa force. Il eslève le faix, en eslev^ant son bois.
Et le fer, refrapé soubz des mains résonantes. Défie des marteaux les recourses battantes, Est battu, combattu, et non pas abattu, Ne craint beaucoup le coup, se rend impénétrable, Se rend, en endurant, et plus fort et durable, Et les coups redoublez redoublent sa vertu.
Par le contraire vent les soufflantes bouffées,
Le feu va rattizant ses ardeurs étouffées ;
Il bruit au bruit du vent, souffle au souffle venteux ;
Murmure, gronde, cracque, aux langues halenées ;
Il tonne, estonne tout de flammes entonnées ;
Le vent dépité bouffe, et bouffit depiteux.
Le faix, le coup, le vent, roidit, durcit, embrase L'arbre, le fer, le feu, par antepéristaze. On me charge, on me bat, on m'esvente souvent : Roidissant, durcissant, et bruslant en mon âme, Je fay comme la palme, et le fer, et la flamme, Qui dépite le faix, et le coup, et le vent.
Le faix de mes travaulx enlève ma constance, Le coup de mes malheurs endurcit ma souffrance, Le vent de ma fortune attize mes désirs. Toy, pour qui je patis, subject de mon attente, Ame de mon amour, sois constante et contente, Et, joyeuse, jouis de mes tristes plaisirs.
Nos deux corps sont en toy, je ne sers plus que d'ombre; Nos amis sont a toy, je ne sers que de nombre. Las ! puisque tu es tout et que je ne suis rien, Je n'ay rien, ne t'ayant, ou j'ay tout, au contraire. Avoir et tout et rien, comment se peut-il faire ? C'est que j'ay tous les maux, et je n'ay point de bien.
J'ay un ciel de désir, un monde de tristesse,
Un univers de maux, mille feux de destresse,
Un yEtna de sanglotz, et une mer de pleurs.
J'ay mille jours d'ennuis, mille nuictz de disgrâce,
Un printemps d'espérance et un hyver de glace ;
De soupirs une automne, un esté de chaleurs.
Clair soleil de mes yeux, si je n'ay ta lumière. Une aveugle nuée ennuitte ma paupière, Une pluye de pleurs découle de mes yeux.
Les clairs esclairs d'Amour, les esclats de la foudre, Entrefendent mes nuictz et m'escrazent en pouldre : Quand j'entonne mes cris, lors j'estonne les cieux.
Vous qui lisez ces vers, larmoyez tous mes larmes ; Souspirez mes souspirs, vous qui lisez mes carmes. Car vos pleurs et mes pleurs amortiront mes feux ; Vos souspirs, mes souspirs aviveront ma flamme ; Le feu s'esteint par l'eau, et du souffle s'enflamme : Pleurez doncques toujours et ne souspirez plus.
Tout moite, tout venteux, je pleure et je souspire, Pour estreignant mon feu, amortir le martyre ; Mais l'humeur est trop loing et le souffle trop près. Le feu s'esteint soudain, soudain il se renflamme. Si les eaux de mes pleurs amortissent ma flamme. Les vents de mes soupirs la r'attizent après.
La froide salemandre, au chaud antipathique. Met parmy ce brazier sa chaleur en practique. Et la bruslante ardeur n'y nuit que point ou peu. Je dure dans le feu, comme la Salemandre : Le chaud ne la consomme ; il ne me met en cendre ; Elle ne craint la flamme, et je ne crain le feu.
Mais elle est sans le mal, et moy sans le remède ; Moy, extrêmement chaud, elle, extrêmement froide. Si je porte mon feu, elle porte son glaz. Loing ou près de la flamme, elle ne craint la flamme, Ou près ou loing du feu, j'ay du feu dans mon âme. Elle amortit son feu, et je ne l'estein pas.
Belle âme de mon corps, bel esprit de mon âme. Flamme de mon esprit et chaleur de ma flamme, J'envoie à tous les vifz, j'envoie à tous les mortz. Ma vie, si tu vis, ne peut estre sa vie, Veu que ta vie est plus la vie de ma vie Que ma vie n'est pas la vie de mon corps !
Je vy par et pour toy, ainsi que pour moy-mesme ; Tu vis par et pour moy, ainsi que pour toy-mesme : Nous n'aurons qu'une vie, et n'aurons qu'un trespas Je ne veux pas ta mort, je désire la mienne, Mais ma mort est ta mort, et ma vie est la tienne; Ainsi je veux mourir, et je ne le veux pas !
LOUIS XllI
né en j6oj roi de France de j6jo à j 643